États-Unis : les électeurs de Trump sont-ils toujours derrière lui ?

Par - à Detroit

Le président américain à la rencontre de salariés de l’automobile à Ypsilanti, dans le Michigan, le 15 mars. © STEPHEN CROWLEY/NYT-REDUX-REA

En 2016, Trump a conquis la Rust Belt en plein déclin industriel en promettant d’en finir avec le libre-échange et les délocalisations. Un an plus tard, son discours a-t-il encore un écho à Detroit ?

« Un vrai champ de ruines ! » Difficile de savoir si Gary Miles parle de sa ville ou de la scène politique américaine. Quoi qu’il en soit, le rédacteur en chef du Detroit News, principal quotidien du Michigan, n’a toujours pas oublié cette stupéfiante journée du 8 novembre 2016 qui a vu son État tomber dans l’escarcelle électorale de Donald Trump. Et tout le pays avec lui.

« Dans certains comtés traditionnellement démocrates, les écarts de voix étaient plus serrés qu’en 2012, mais Hillary Clinton semblait encore devoir l’emporter en début de soirée », se souvient le journaliste. Coup de tonnerre à 2 h 30 du matin : avec 0,3 % d’avance, le candidat républicain remporte le Michigan, qui, depuis 1992, avait toujours voté démocrate.

Au fil des heures, les États voisins (Wisconsin, Ohio, Pennsylvanie) basculent à leur tour. Toute la Rust Belt, cette « ceinture de la rouille » engourdie par le déclin industriel, se jette dans les bras de Trump.

 Detroit, symbole d’un rêve américain qui a viré au cauchemar

Quelques mois plus tard, ce résultat continue d’étonner le monde entier. Mais pas Detroit. Symbole d’un rêve américain qui a viré au cauchemar, la ville n’est plus que l’ombre d’elle-même. Et semble avoir fait payer à Hillary Clinton son manque de considération et son absence durant la campagne.

Membre de la chambre fédérale des représentants pour le comté de Wayne, au sud de la métropole, Debbie Dingell ne décolère pas contre la direction de son parti. En 2015, elle a succédé à John, son mari, député à Washington depuis 1955. Ancienne directrice de campagne d’Al Gore, elle a très vite tiré la sonnette d’alarme.

Hillary a été très mal conseillée

En vain. « Hillary a été très mal conseillée. Elle devait venir ici pour rassurer les gens, plutôt que de se concentrer sur les États côtiers, qui lui étaient déjà acquis », regrette la représentante démocrate.

Seul dans une arène désertée par son adversaire, Trump a eu beau jeu de promettre l’abrogation des traités de libre-échange et la fin des délocalisations au Mexique. Dans le Michigan, plusieurs centaines de milliers d’emplois se sont évaporés en quelques années… Avec ses équipes, il a donc sillonné les banlieues dévastées par le chômage, la pauvreté et la criminalité, pendant que la candidate démocrate s’est contentée le temps d’un week-end de serrer des mains dans les quartiers aisés de la ville.

Obama  n’a pas suffi

Même la conférence donnée à l’université du Michigan, deux jours avant le scrutin, par un Barack Obama pourtant « sauveur » de l’industrie automobile locale (en 2009, il avait dégagé 80,7 milliards de dollars pour éviter la faillite à General Motors et Chrysler) n’a pas suffi à empêcher la défaite de son ancienne secrétaire d’État.

« C’est un terrible gâchis. Elle a passé trop de temps à attaquer Trump, quand il lui suffisait de prendre des positions claires en matière d’économie ou d’immigration », affirme Brian Rothenberg, responsable local de l’United Auto Workers (UAW), l’un des plus puissants syndicats du pays et soutien traditionnel du Parti démocrate.

Car contrairement aux rumeurs, amplifiées ces derniers mois par les – mauvais – perdants, l’UAW a bien appelé ses troupes à voter Clinton. « En refusant de rencontrer les électeurs, elle les a poussés dans les bras de l’abstention », estime le syndicaliste, un peu fatigué de toujours devoir se justifier devant des médias qui ont choisi de faire porter le chapeau de la défaite aux ouvriers.

« Nos membres ont voté pour Trump dans les mêmes proportions que pour [le républicain] Mitt Romney en 2012. Mais ils n’ont été que 59 % à soutenir Clinton, contre près de 70 % pour Obama », commente Rothenberg dans son bureau aux murs recouverts de clichés jaunis retraçant les grands conflits sociaux que son syndicat a menés depuis sa création, en 1935, contre le patronat et la mafia de Chicago.

Mais si, en souvenir de ces luttes glorieuses, les membres de l’UAW semblent avoir respecté les consignes de vote de leur syndicat, ceux qui ont déjà perdu leur emploi ou ceux qui craignent de le perdre dans le cadre des plans de restructuration à répétition adoptés ces dernières années par les trois géants de l’automobile (Ford, General Motors et Chrysler) se sont plus facilement laissés convaincre par les arguments de Trump.

Rien à perdre

« Il leur a simplement dit qu’ils n’avaient plus rien à perdre en le portant à la Maison-Blanche. Et c’est précisément ce qu’ils ont fait », s’agace Debbie Dingell. Si les électeurs de Wayne – dont la majeure partie est issue de la plus importante et ancienne communauté musulmane du pays – ont une nouvelle fois voté démocrate, ceux de Macomb, comté qui inclut les banlieues nord de Detroit, lui ont préféré le ticket républicain.

Matt Szlaga est de ceux qui ont tourné le dos à Hillary Clinton pour se laisser séduire par les discours, parfois simplistes, de Trump. « Lorsqu’il dit que nous ne produisons plus nous-mêmes ce dont nous avons besoin, il a raison. Sur mon lieu de travail, toutes les pièces détachées provenaient de Chine et du Mexique », explique cet homme de 34 ans qui a voté pour la première fois en faveur du Grand Old Party. Et il ne le regrette pas, préférant qualifier de « fake news » les attaques dirigées contre son champion. « Les médias sont complètement à côté de la plaque. Trump est le seul à prendre en compte les réalités du peuple américain », insiste Matt, qui a par deux fois rencontré l’actuel président lors de ses multiples tournées électorales dans le comté.

La classe moyenne blanche de Macomb a voté Trump de peur de se retrouver déclassée

Macomb est pourtant bien loin du paysage apocalyptique qu’évoquent tant d’autres banlieues de Detroit. Pas de quartiers miteux, mais de jolies résidences aux pelouses impeccablement entretenues. Pas de commerces en ruine n’attendant plus qu’un coup de vent ou de pelleteuse pour disparaître, mais une succession d’enseignes lumineuses à la gloire du consumérisme. Pas d’usines désaffectées semblables à des navires éventrés, mais tout un tissu de sous-traitants au service d’une industrie qui commence à reprendre des couleurs.

« La classe moyenne blanche de Macomb a voté Trump de peur de se retrouver déclassée. Par crainte, aussi, d’un avenir où les minorités disposeraient d’une situation financière identique, voire meilleure, que la leur », analyse Richard Burr, spécialiste des questions politiques au Detroit News. C’est en jouant sur de tels sentiments que Donald Trump a fait la différence dans le Michigan… comme dans le reste du pays.

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