Bénin : Sébastien Ajavon touché, mais pas coulé

Sébastien Ajavon, le 26 février 2016, pose devant son domicile à Cotonou au Bénin. © Gwenn Dubourthoumieu pour JA

Homme d’affaires richissime et candidat malheureux à la dernière présidentielle, Sébastien Ajavon a l’habitude de prendre des coups. Mais cette fois c’est une somme colossale que lui réclame le fisc, près de 167 milliards de F CFA. Lui crie au complot.

À l’hôtel Pullman Paris Bercy, Sébastien Ajavon n’est pas un client comme les autres. C’est là que, depuis près de quinze ans, il descend à chacun de ses séjours parisiens. Il tutoie le personnel, connaît le prénom de certains. Ce 5 septembre, chemise brodée à ses initiales, il sort d’un rendez-vous avec des banquiers qu’il a fallu rassurer. À 52 ans, le roi du poulet surgelé est visé par un redressement fiscal d’un montant colossal : 167 milliards de F CFA, plus de 254 millions d’euros. Ses partenaires financiers sont un peu inquiets. Mais pas lui : « Je suis totalement serein. Ces allégations ne sont pas justifiées. La vérité finira par triompher. » Pris par un agenda trop chargé, il n’en dira pas plus, laissant à ses proches et à ses avocats le soin de décliner sa défense.

C’est à la mi-août que Sébastien Ajavon a pris connaissance des conclusions du contrôle fiscal dont il a fait l’objet. Mené par trois inspecteurs de mai à août, il porte sur les activités de trois de ses sociétés entre 2014 et 2016 : Common SA et JLR – spécialisées dans la vente de produits alimentaires congelés – et SCI L’Élite – qui gère et exploite des complexes immobiliers. Selon les notifications de redressement de la direction générale des impôts, que Jeune Afrique a pu consulter, les sommes dues sont réparties de la manière suivante : 4,4 milliards de F CFA pour SCI L’Élite, 100,1 milliards de F CFA pour Common SA et 60,2 milliards de F CFA pour JLR SA.

Dans les documents, il est fait état de « défaut de présentation de livres comptables », de « défaut de représentations de factures de ventes », de « l’existence de magasins fictifs créés dans le logiciel de tenue des stocks de marchandises », « de minoration des marges commerciales et de l’actif par montage », et enfin « d’évasion fiscale ». Dans les faits, les enquêteurs attaquent l’ensemble de l’empire Ajavon. Et s’étonnent par exemple de l’activité irrégulière de ces sociétés. Entre 2014 et 2017, JLR et Common, qui exerçaient le même métier, se sont successivement mises en sommeil pour laisser la place l’une à l’autre, avant qu’une dernière société, Agro Plus, prenne le relais. « Les agents du fisc ont également récupéré les bordereaux de suivi des cargaisons importées par Ajavon. En les comparant avec ce qu’il déclarait aux impôts, ils ont découvert que la somme était largement sous-estimée », précise une source proche de l’enquête.

Des déboires avec les régimes de Thomas Boni Yayi et de Patrice Talon

Dans l’entourage de l’homme d’affaires, qui le présente comme le premier contributeur fiscal du pays, on assure qu’il « a toujours travaillé en toute légalité et payé ses impôts au Bénin et en France, à titre personnel et professionnel ». « Rien ne l’empêche de créer plusieurs sociétés. D’ailleurs, certaines avaient déjà été contrôlées par le fisc en 2016 », assure l’un de ses proches. Les équipes d’Ajavon ont demandé des précisions à l’administration. Elles préparent dans le même temps une réponse qui doit être communiquée d’ici à la mi-septembre.

Pour les soutiens d’Ajavon, ce redressement fiscal est à remettre dans le contexte de ses déboires avec les régimes de Thomas Boni Yayi et de Patrice Talon. En 2012, après un contentieux d’un an concernant le paiement de la TVA, il s’était vu notifier un premier redressement de 35 milliards de F CFA. Le litige s’était soldé par un accord scellé devant la justice en février 2015, dans lequel l’État annulait le redressement et s’engageait à rembourser à la société Common SA la somme de 13 milliards de F CFA, avec un échéancier jusqu’en avril 2017. Lorsque Patrice Talon est élu président de la République, en mars 2016, l’État est encore débiteur de 6 milliards.

Jusque-là tout va bien : Ajavon et Talon sont en bons termes. Arrivé troisième au premier tour de la présidentielle, Ajavon a apporté un soutien décisif à Talon. En 2016, l’État s’acquitte de la moitié du solde de sa créance… Mais il ne paiera jamais les 3 milliards restants. Il faut croire que les ambitions de ces deux poids lourds de l’économie béninoise, reconvertis dans la politique, étaient incompatibles.

Le roi du poulet déterminé à dissocier ses affaires de la politique

En octobre de la même année, 18 kg de cocaïne sont découverts dans un conteneur appartenant à une société d’Ajavon. L’homme d’affaires crie à la manipulation. Il est placé en détention provisoire, puis relaxé au bout d’une semaine « au bénéfice du doute ». Entre les deux anciens alliés, la guerre est désormais déclarée.

En avril 2017, Ajavon dépose deux plaintes. Une contre X devant le tribunal de première instance de Cotonou pour « dénonciation calomnieuse tendant à nuire à sa réputation ». Puis il assigne l’État béninois devant la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP) pour des dysfonctionnements dans la procédure. Il évalue son préjudice à 250 milliards de F CFA. « Les entreprises d’Ajavon ont perdu 50 % de leur chiffre d’affaires, et l’État a rompu un contrat à 50 milliards de F CFA », assure-t-on dans son entourage. Le dossier à la CADHP suit son cours. L’ouverture d’une procédure, après sa plainte, est suspendue à une décision de la Cour de cassation.

À Ekpe, deux jours avant le second tour de la présidentielle de 2016. Sébastien Ajavon (au centre) avait alors rallié Patrice Talon (à sa gauche). © PIUS UTOMI EKPEI/AFP

Ce nouvel épisode fiscal conforte le roi du poulet dans sa décision de dissocier ses affaires de la politique. « On veut empêcher Ajavon de faire des affaires ailleurs, créer des problèmes avec les banques et les assurances de crédit », assure l’un de ses collaborateurs. Président du patronat, il ne peut pas quitter le monde des affaires, mais il a pris ses distances avec plusieurs de ses entreprises : il est toujours l’actionnaire majoritaire de Common SA, mais il ne la dirige plus. Il compte revendre ses parts dans Agro Plus, même si sa famille en détiendra toujours 20 %. Quant à JLR, il n’en est plus administrateur depuis la fin de 2016. Ajavon assure à ses interlocuteurs qu’il sera présent le moment venu. Comprendre : les législatives en 2019, les communales en 2020 et la présidentielle en 2021.

Ajavon esseulé dans le marigot politique

Pourtant, son positionnement suscite des interrogations. Depuis le début de l’année, il tarde à endosser le costume d’opposant numéro 1 qui lui semblait destiné, à afficher sa stratégie ou à officialiser ses alliances, et s’exprime rarement. Après l’éviction de Léhady Soglo de la mairie de Cotonou, en août, les opposants au régime Talon auraient ainsi souhaité qu’il s’engage, notamment financièrement, dans la bataille pour sa reconquête. Lui semble pour le moment réticent. « Depuis qu’il a fait part de sa décision de rejoindre l’opposition, on a l’impression qu’il n’assume pas, remarque un communicant béninois qui le connaît bien. Quand tu veux faire de la politique, il faut être prêt à en payer le prix. Peut-être n’en a-t-il pas pris la mesure. »

Pour ne rien arranger, Ajavon se retrouve esseulé dans le marigot politique. Plusieurs soutiens l’ont abandonné pour rallier le camp présidentiel : son ancien directeur de campagne Valentin Houdé, Mathurin Coffi Nago, ou encore Rachidi Gbadamassi, l’influent député de Parakou. D’autres se plaignaient depuis longtemps d’un manque de considération. « Ils n’ont pas compris pourquoi Ajavon avait proposé au gouvernement des ministres technocrates qui n’ont pas mouillé le maillot pendant la campagne, explique un homme politique béninois. Et, aujourd’hui, sans doute se disent-ils qu’il est dangereux de suivre un homme qui est dans le viseur du pouvoir. » Que les sociétés d’Ajavon aient commis ou non des infractions, la volonté du régime d’affaiblir un potentiel adversaire est évidente.

Par le passé, Talon a démontré sa détermination face à ceux qui souhaitaient lui barrer la route. Pourtant, le gouvernement comme l’administration fiscale ont nié tout « harcèlement ». « Nous sommes là pour préserver les intérêts du Trésor mais aussi ceux des entreprises. Nous ne sommes pas en train de faire de la politique, c’est un travail suffisamment technique. Je pense que c’est pour noyer le dossier que toute cette polémique est en train d’être nourrie aujourd’hui », a déclaré le directeur général des impôts, Nicolas Yenoussi.

Depuis qu’il a échoué à faire voter le projet de réforme constitutionnelle qui instaurait le mandat unique, le président ambitionne-t-il de se représenter en 2021 ? Lors de la dernière élection, Ajavon avait fait forte impression, déployant d’impressionnants moyens financiers et parvenant à s’entourer de nombreux politiques de premier plan en un temps record. Il est naturellement le principal concurrent du chef de l’État. Or s’il était contraint de payer au fisc une ardoise aussi importante, sa capacité à mobiliser serait considérablement amoindrie. Et si le contentieux se prolongeait jusqu’en 2021, il pourrait ne pas être autorisé à être candidat.

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