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Tunisie : les défis du gouvernement Chahed II

Par - à Tunis

Youssef Chahed présentant la composition de sa nouvelle équipe au président Béji Caïd Essebsi, le 6 septembre, à Carthage. © Hichem pour JA

Inscrite dans la continuité plutôt que dans la rupture, la nouvelle équipe de Youssef Chahed n’en est pas moins sommée de mettre en œuvre les indispensables réformes dont la Tunisie a urgemment besoin, sous peine de sombrer.

Les tiraillements politiques dus à l’influence de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) et le programme de gouvernement d’union nationale imposé par la feuille de route, dite document de Carthage, entériné en août 2017 par neuf partis et instances nationales, limitent les marges de manœuvre du chef de l’exécutif. Mais le pays ne peut supporter plus longtemps l’immobilisme et l’indécision.

Ce gouvernement est en ce sens celui de la dernière chance. « Il doit tenir jusqu’en février 2020, quand aura lieu la passation après les législatives de 2019 », explique un dirigeant d’Ennahdha, lequel aurait préféré un remaniement partiel. La refonte voulue par Youssef Chahed et de nombreux partis est désormais actée. Le temps maintenant est aux décisions claires, voire tranchées. Les enjeux sont multiples : il s’agit de répondre aux attentes de la population, mais aussi à celles des partenaires internationaux.

En un mot, en finir avec une transition qui perdure depuis 2011. « Il faut un gouvernement de courage et de compétences. De solutions et pas de crise. Le régime des partis, responsable de l’instabilité et du manque de compétence, doit être contourné par une dose de bonapartisme », estime Mohsen Marzouk, fondateur du parti Machrou Tounes.

Il faudra effectivement de l’autorité pour rétablir celle d’un État affaibli, car presque tous les dossiers revêtent un caractère d’urgence absolue. Raison de plus pour que le nouveau cabinet se tienne à égale distance des partis, un gage d’indépendance et d’objectivité qui rassurerait une population échaudée par les conflits partisans.

En un mot : en finir avec une transition qui perdure

« Nul besoin d’attendre de nouveaux textes, il suffit d’appliquer les lois existantes », souligne Habib Karaouli, président-directeur général de Cap Bank. Appliquer les lois, dont celles relatives à la lutte contre la corruption, aurait, en remettant un semblant d’ordre, un effet collatéral immédiat avec l’accélération d’une série de processus, tels que celui de la justice transitionnelle. Une équipe au service du pays et faisant fi des considérations partisanes devra aussi communiquer sur ce qu’elle fait et sur sa méthode, afin de fédérer autour de son action, mais aussi de convaincre les Tunisiens de la nécessité d’être patients et de consentir des sacrifices.


Un pays qui vit au-dessus de ses moyens

(MDT = millions de dinars)

Dette publique : 62 660 MDT, soit 63,7 % du PIB, contre 40,7 % en 2010

Déficit budgétaire : 5 345 MDT, soit 5,4 % du PIB, contre 1 % en 2010

Masse salariale du secteur public : 15 % du PIB, contre 10 % en 2010


Le remaniement peut certes traduire des orientations politiques, mais en matière d’économie et de finances l’heure n’est plus aux tergiversations ni aux débats. La situation est suffisamment alarmante pour concrétiser sans plus tarder les orientations choisies et énoncées dans le plan de développement 2016-2020.

Le Premier ministre Youssef Chahed devant une maquette du Port financier de Tunis, un mégaprojet de 3 milliards de dollars, le 27 novembre 2016. © fethi belaid/AFP

« Il faut des solutions audacieuses, les mains ne doivent plus trembler », prévient l’ancien ministre du Tourisme Slim Tlatli, qui recommande d’agir sur des leviers classiques en période d’austérité. La relance économique nécessite ainsi un retour de l’investissement à même de générer de la croissance et des emplois, mais elle demeurera insuffisante si le gouvernement ne s’astreint pas à réduire son train de vie et à dégraisser la fonction publique.

Pour sortir de l’impasse, la Tunisie peut compter sur l’aide des grands bailleurs de fonds, comme le FMI, dont le conseil d’administration a approuvé, en mai 2016, un prêt de 2,9 milliards de dollars, débloqué par tranches sur une période de quatre ans. Son dernier rapport est explicite et axe les recommandations sur la nécessité de réduire le déficit des finances publiques et la masse salariale de la fonction publique (près de 15 % du PIB en 2018).

L’un des leviers pour remplir les caisses de l’État serait de parvenir à une plus grande équité fiscale par la création d’une direction des grandes entreprises au sein du ministère des Finances – pour recouvrer les arriérés d’impôts et de droits de douane, lesquels s’élèvent à 6 % du PIB –, ainsi que par l’élargissement de l’assiette fiscale – en y incluant les professions libérales. Pour être efficace, la manœuvre devra permettre de stabiliser la dette publique en deçà de 70 % du PIB d’ici à 2020 et à contenir l’inflation en dessous des 4 %. Un effort qui serait vain sans une révision de la politique monétaire.

Le défi à très court terme est un projet du budget 2018 qui assure la maîtrise du déficit, tout en augmentant l’enveloppe consacrée aux investissements publics

Le FMI estime, au vu des déficits sans précédent de la balance des biens et des services, que la dépréciation du dinar était indispensable, mais il précise : « il n’est toutefois pas nécessaire de procéder à une correction brutale, et nous n’en avons pas fait la demande. D’après nos estimations, le dinar n’est actuellement que légèrement surévalué, aux alentours de 10 %. » Le FMI recommande d’autre part d’évoluer vers un régime de change plus flexible pour permettre au dinar de réagir à l’offre et à la demande de devises. « Le problème est la cohérence entre politiques économique et monétaire. On ne peut à la fois être dans une politique de relance budgétaire et contrer l’expansionnisme économique par la stratégie monétaire », observe l’ancien ministre de l’Économie et des Finances Hakim Ben Hammouda.

L’institution de Bretton Woods préconise enfin, à partir d’une analyse des systèmes de protection sociale, des retraites et des services de santé, la mise en place de politiques sociales plus équitables et plus efficaces, comme l’utilisation d’un identifiant social unique pour mieux cibler l’aide en faveur des populations les plus vulnérables.

Conférence de presse de clôture de Tunisia 2020 par Youssef Chahed et Fadhel Abdelkafi, aujourd'hui ex-ministre de l'investissement du développement. Tunis, le 30 novembre 2016. © Nicolas Fauqué pour JA

Inclusion

Autant d’actions qui auront pour effet de doper l’investissement et, partant, de créer des emplois et relever le niveau de vie à long terme. Mais, pour y parvenir, il faut appliquer sans faiblir des politiques adéquates. « Le défi à très court terme est de présenter un projet du budget 2018 qui assure la maîtrise du déficit, tout en augmentant l’enveloppe consacrée aux investissements publics, ce qui permettra d’impulser la création d’emplois. En parallèle, il s’agira également d’accélérer la mise en œuvre des réformes structurelles indispensables, notamment la modernisation de la fonction publique et l’assainissement du système de sécurité sociale », résume Robert Blotevogel, représentant du FMI en Tunisie.

À ces maux classiques et récurrents d’un pays en crise profonde, Radhi Meddeb, patron du groupe Comete Engineering, propose des solutions de bon sens : « La priorité est de remettre tout le pays au travail en définissant une stratégie économique et sociale solidaire, assortie de la promulgation d’un texte de loi, car des pans entiers de la population sont exclus de la sphère économique et financière. Le principe de l’inclusion, auquel l’ensemble des Tunisiens doivent être partie prenante, est à cet égard central.»

«Il y a d’abord l’inclusion fiscale, qui ferait du régime de déclaration spontanée un régime obligatoire, puis l’inclusion par l’intégration économique, qui donnerait une alternative aux plus faibles, les dispensant de verser dans l’informel, ensuite l’inclusion par le financement des initiatives et des PME, qui sont parmi les moins soutenues au monde, et, enfin, l’inclusion par la réforme de la caisse de compensation en faveur des consommateurs qui en ont besoin, et non en compensant les produits. L’urgence est également de désigner un négociateur en chef avec l’Union européenne, qui est notre premier partenaire économique. »

Non seulement la Tunisie doit faire les bons choix, mais elle doit aussi accélérer la cadence et cesser de tergiverser. « La fenêtre est de deux à trois ans et nécessite la mobilisation de toutes les énergies, le dépassement des clivages partisans et l’optimisation de ce qui représente la plus grosse enveloppe financière attribuée dans toute la région Mena », précise Patrice Bergamini, ambassadeur de l’Union européenne. Revue de détail des défis qui attendent certains ministères clés.


Aide-toi et le ciel t’aidera

Pour certains opérateurs du privé, la Conférence internationale d’appui au développement économique, Tunisia 2020, tenue en novembre 2016, a été une aubaine. Le groupe Loukil, par exemple, a ainsi pu nouer des contacts qui lui ont permis de remporter un marché de 300 millions d’euros portant sur la fourniture de véhicules à Djibouti.

L’État tunisien avait pour sa part levé auprès des partenaires étrangers et des bailleurs de fonds internationaux plus de 19 milliards de dinars de promesses d’investissement et de financements de projets structurants programmés dans le cadre du plan de développement 2016-2020. La plupart des projets sont encore à l’étude ou butent sur des difficultés pour leur mise en œuvre, ce qui retarde d’autant les décaissements promis.

Le cadre du partenariat public-privé, argument clé qui avait séduit les investisseurs, relève d’une instance ad hoc, laquelle n’est pas encore opérationnelle, retardant du même coup les appels d’offres. Néanmoins, l’Union européenne, la Banque africaine de développement (BAD), la Banque mondiale, le Fonds arabe pour le développement économique et social (Fades) continuent d’honorer leurs engagements, tout en restant attentifs aux indicateurs du pays.