États-Unis : qui sont ces suprémacistes blancs qui rêvent de pureté ethnique ?

Par - à New York

Membres de la « brigade blanche » au cours d’une manifestation devant le Lincoln Memorial, à Washington, le 25 juin. © Mark PETERSON/REDUX-REA

Ils ne sont que quelques milliers, mais, depuis le drame de Charlottesville, en août, on ne voit qu’eux dans les médias. Qui sont ces suprémacistes blancs qui révèrent Trump et rêvent de restaurer une illusoire pureté ethnique de l’Amérique ?

Ils sont sortis de la clandestinité par une chaude nuit du mois d’août. Sur le campus de l’université de Virginie, ils ont défilé, flambeaux en main, en scandant : « Vous ne nous remplacerez pas ! Les Juifs ne nous remplaceront pas. »

Le lendemain, réunis à Charlottesville pour protester contre le démantèlement d’une statue du général sudiste Robert Lee (1807-1870), ils ont fait le coup de poing avec des militants d’extrême gauche. Au cours de l’échauffourée, Heather Heyer, une jeune femme de 32 ans, a été tuée par une voiture-bélier conduite par un jeune nazillon venu de l’Ohio.

Stupéfaite, l’Amérique a découvert une image d’elle-même qu’elle ne soupçonnait pas. Qui sont donc ces jeunes Blancs ultraviolents arborant fièrement les symboles du nazisme ? Que veut cette « alt-right » (pour « alternative right ») qui fait désormais l’actualité ? Ce mouvement extrémiste est d’autant plus décomplexé qu’il n’a jamais eu à la Maison-Blanche un président plus proche de ses idées. Donald Trump a en effet mollement condamné le drame de Charlottesville et a renvoyé dos à dos alt-right et alt-left (gauche radicale).

À Charlottesville, ils hurlaient des heil hitlériens

Foutraque et hétéroclite, l’alt-right rassemble les vieux routiers du suprémacisme blanc – du Ku Klux Klan aux innombrables ligues de défense de l’identité sudiste –, mais aussi de nouvelles figures, non moins radicales, de l’extrême droite, parmi lesquelles le blogueur Jason Kessler, membre des Proud Boys, un groupe pro-Trump créé en 2016 par Gavin McInnes, le fondateur aujourd’hui écarté de Vice Magazine ; Richard B. Spencer, directeur de la revue en ligne Radix Journal ; et Mike Peinovich, surnommé « Enoch » en hommage à Enoch Powell (1912-1998), le maître à penser de l’extrême droite britannique. Citons encore l’ancien marine Nathan Benjamin Damigo, fondateur du groupe nationaliste Identity Evropa, qui s’inspire des identitaires européens, et Matthew Heimbach, qui dirige le Parti traditionaliste des travailleurs.

Hormis leur jeunesse, qu’est-ce qui distingue ces nouveaux venus ? Le recours systématique à l’outrance verbale (à Charlottesville, ils hurlaient des heil hitlériens), et de fréquentes références à des penseurs européens comme les Français Alain de Benoist, fondateur de la Nouvelle Droite, et Renaud Camus, théoricien du « grand remplacement » démographique et culturel des Européens de souche par des populations allochtones.

Un homme revêtant la tenue du Ku Klux Klan, à Charlottesville, aux États-Unis, le 8 juillet. Il défile devant des militants anti-racistes. © Steve Helber/AP/SIPA

Ils proposent une esthétique à la fois « viriloïde », rebelle et clanique de nature à séduire nombre de jeunes Blancs déclassés. Beaucoup arborent une coiffure dite « fashy » (« fasciste ») directement inspirée des jeunesses hitlériennes : cheveux rasés sur les tempes et longs sur le dessus du crâne. Parmi leurs livres cultes, le Fight Club de Chuck Palahniuk (adapté au cinéma, avec Brad Pitt dans le rôle principal), qui met en scène des hommes en rupture de ban s’adonnant nuitamment à des combats de boxe clandestins. Leur emblème ? La grenouille Pepe, personnage repris d’une bande dessinée de 2005 et transformé par leurs soins en symbole de haine.

Chapelles

Cet extrémisme ultramoderne connaît une diffusion importante grâce à internet. Le point commun à toutes ces chapelles ? La défense de la « race blanche ». Comme l’explique James Edwards, animateur d’une radio d’extrême droite : « La race étant le fondement de l’identité, les Européens-Américains se doivent de disposer de leurs propres organisations. » Pour ce mouvement, l’inégalité entre les races est donc un postulat.

En 2005, l’idéologue Jared Taylor estimait ainsi sur son magazine en ligne American Renaissance que « quand les Noirs sont laissés à eux-mêmes, la civilisation occidentale est menacée de disparition ». La commune obsession de ces jeunes gens ? Le « génocide des Américains blancs » sous le double effet de l’immigration non blanche et des mariages interraciaux. Un processus délibéré censé être manipulé par les Juifs.

Certains, comme Spencer, veulent que les Blancs disposent d’un État ethniquement pur. D’autres, comme Heimbach, sont favorables au démantèlement des États-Unis et à la création de nouvelles entités fondées sur la race et la religion. D’autres enfin, comme Andrew Anglin, éditeur du journal en ligne The Daily Stormer, militent pour le rapatriement des Africains-Américains en Afrique ou, à défaut, pour la création de « territoires autonomes » qui leur soient réservés. Ils n’acceptent qu’une immigration blanche, européenne, et donc non latino. Le 20 août, des militants alt-right ont ainsi protesté contre l’immigration illégale à Laguna Beach, dans le sud de la Californie, au cri de « Build the wall ! », en écho à la promesse de Trump de construire un mur le long de la frontière avec le Mexique.

Le mouvement est néanmoins loin d’être monolithique. Certains de ses militants sont obsédés par la « JQ », la « Jewish Question », d’autres beaucoup moins. Dans un documentaire consacré par Vice Magazine aux événements de Charlottesville (et vu plus de 50 millions de fois sur internet), un certain Christopher Cantwell se demande sans rire ce qu’une « belle fille blonde » comme Ivanka Trump fait avec un Juif comme Jared Kushner (son mari). Certains, comme McInnes, désapprouvent cet antisémitisme viscéral. On les appelle les « alt-light », l’extrême droite light.

62 des 85 attaques terroristes aux États-Unis entre le 11 septembre 2001 et le 31 décembre 2016 sont imputées à l’alt-right

Les militants utilisent volontiers le terme « cuck » – qui n’a rien d’un compliment : dérivé de « cuckold » (« cocu »), il vise à jeter le doute sur la virilité d’un adversaire. D’ailleurs, nombre d’entre eux détestent les gays. Milo Yiannopoulos, l’une des grandes figures du mouvement, est pourtant un homosexuel (et un islamophobe) notoire, viré de Breitbart News, récemment recentré après avoir défendu publiquement la pédophilie.

La droite alternative a atteint son objectif, qui était de beaucoup faire parler d’elle. Pourtant, elle ne compte dans le pays que quelques milliers de militants. Sa notoriété naissante est d’ailleurs relative : selon un sondage réalisé en décembre 2016 par l’institut Pew, 54 % des Américains ignorent jusqu’à son existence.

Pourtant, 62 des 85 attaques terroristes recensées aux États-Unis entre le 11 septembre 2001 et le 31 décembre 2016 leur sont imputées. L’une des plus spectaculaires eut pour cadre l’église méthodiste de Charleston (Caroline du Sud), en juin 2015. Dylan Roof, son auteur, n’a pas fait mystère des mobiles de son geste insensé : « Les Noirs violent nos femmes ! »

L’année 2017 a été marquée par une recrudescence des violences racistes. Pour Thomas J. Main, enseignant à l’université de New York et auteur de The Rise of the Alt-Right, à paraître l’an prochain, le danger représenté par ces groupes, qui, pour l’instant, cherchent davantage à influencer le débat public qu’à remporter des victoires électorales, est indiscutable : « Depuis la guerre de Sécession, estime-t-il, les seuls mouvements idéologiques en conflit ouvert avec la démocratie libérale ont été les communistes, dans les années 1930 ; les radicaux de la nouvelle gauche, dans les années 1960 ; et l’alt-right, aujourd’hui. »

Son ascension coïncide avec celle de Trump. On se souvient que le futur président avait lancé en 2011 une nauséabonde polémique concernant Barack Obama, accusé à tort de n’être pas né aux États-Unis. Comme par hasard, l’alt-right est sortie des limbes juste après son élection. En novembre 2016, Richard Spencer a ainsi organisé devant la Maison-Blanche un meeting au cours duquel une poignée d’allumés ont multiplié les saluts nazis. Spencer, pour qui les Blancs sont des « enfants du soleil », assistait à l’investiture de Trump, le 20 janvier. Pour lui et ses acolytes, l’élection de ce dernier est une divine surprise.

K comme Klan

« Nous sommes déterminés à reprendre en main notre pays et à tenir les promesses de Trump, fanfaronne David Duke, ancien grand wizard du KKK. C’est ce en quoi nous croyons et c’est pour ça que nous avons voté pour lui. » Rappelons que, pendant la campagne, le futur élu n’avait décliné que du bout des lèvres l’encombrant soutien du Klan. Et que Steve Bannon, son venimeux conseiller récemment débarqué, a longtemps été un chouchou de l’alt-right. Et puis Trump vient d’amnistier Joe Arpaio, un shérif qui violait la loi en regroupant dans des « camps de concentration » en Arizona les Latinos clandestins arrêtés par ses soins, avant de les expulser. Last but not least, il a décidé de supprimer progressivement le programme Deferred Action for Childhood Arrival (Daca), mis en place en 2012 par Obama pour protéger les jeunes immigrés, presque tous latinos, entrés illégalement aux États-Unis. « Un bon début », a tweeté Spencer.

En matière d’accointances avec l’extrême droite, ça commence quand même à faire beaucoup. Comme l’écrit Thomas Main, « non seulement l’administration Trump ne combat pas l’alt-right, mais elle cherche à s’attirer ses faveurs ». N’est-ce pas Trump qui, deux semaines après sa prise de fonction, a demandé aux services de renseignement de se concentrer sur les groupes islamistes plutôt que sur les suprémacistes blancs ?

En dix ans, le pourcentage des Républicains considérant les Blancs comme victimes de discriminations est monté de 6% à 18%

Peu à peu, le discours racialiste de l’alt-right contamine les républicains mainstream. « Le Grand Old Party a bien changé depuis 2005, commente David Brooks, du New York Times. Il véhicule désormais toute une série de questions liées à l’identité blanche. » En 2005, seuls 6 % des républicains considéraient que les Blancs étaient victimes de discriminations. Ils étaient 18 % en 2016.

Preuve de la vitalité de la démocratie américaine, la riposte n’a pas tardé. Dans la rue, les militants d’extrême gauche rendent coup pour coup. Par crainte de nouveaux dérapages, des marches similaires à celle de Charlottesville ont été annulées. C’est le cas de celle de White Lives Matter, qui devait avoir lieu le 11 septembre sur le campus de Texas A&M University. Spencer devait y prendre la parole. « Le premier amendement [qui garantit la liberté d’expression] ne s’applique manifestement pas aux Blancs », a protesté Preston Wiginton, l’organisateur de la marche.

Fin août, un autre défilé a eu lieu à Boston. Il n’a rassemblé que quelques dizaines de militants alt-right, alors que les contre-manifestants de gauche étaient plusieurs milliers. Certaines personnalités ont pris leurs distances avec le mouvement. C’est le cas de McInnes et même de Bannon, qui a jugé que les alt-right de Charlottesville étaient une « bande de clowns ». Plusieurs des clowns en question ont perdu leur emploi après avoir été identifiés sur internet. Par ailleurs, des entreprises comme PayPal ou AirBnb ont refusé de fournir leurs services à des nationalistes blancs. Même la marque Tikki Brand a protesté contre l’utilisation de ses flambeaux lors de la marche sur le campus de l’université de Virginie. Quant au Daily Stormer, il a perdu le site qui l’hébergeait sur internet.

L’effet domino de Charlottesville

À l’exception notable de Trump, la classe politique a été unanime dans la réprobation. Candidat républicain à la présidentielle en 2008, John McCain n’y est pas allé par quatre chemins : « Les suprémacistes blancs, a-t-il tweeté, ne sont pas des patriotes, ce sont des traîtres. » À l’inverse, la tiédeur de sa condamnation de l’alt-right a valu quelques déboires au président, qui a perdu nombre de ses relais dans le monde des affaires. Gary Cohn, son principal conseiller économique – qui est juif –, a même envisagé de démissionner.

Surtout, le coup de force des alt-right n’a pas vraiment eu l’effet escompté, au contraire. Les quelque 1 500 monuments confédérés que compte encore le pays sont abattus les uns après les autres. Mi-août, à Baltimore, quatre statues ont ainsi été déboulonnées nuitamment. Le maire de Dallas a pour sa part demandé à son conseil municipal de voter le démantèlement de ces « totems dangereux ». D’autres villes (San Antonio, Memphis, Jacksonville) devraient suivre.

À Lexington au Kentucky, deux statues confédérées continuent de trôner près du marché où les esclaves étaient jadis vendus aux enchères. Mais elles vont être abattues. « Les événements de Charlottesville ont accéléré les choses », estime le maire de la ville.

Juste retour des choses, non ?

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