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Histoire : Rosa Parks emménage à Berlin

La nouvelle demeure de la maison de Rosa Parks, après son voyage transatlantique. © Aimie Eliot

La maison de l’icône était menacée de démolition à Detroit. L’artiste Ryan Mendoza l’a démontée et rebâtie dans son jardin, à Berlin. Elle y est devenue un lieu de sensibilisation à la lutte contre les discriminations.

« On vivait à seize dans la maison. Chaque matin, avant de partir à l’école, il fallait faire la queue devant la salle de bains », se souvient Rhea McCauley, la nièce de Rosa Parks, multipliant les mimiques pour tenter de dépasser la barrière de la langue. Regards pantois des lycéens allemands, qui peinent à imaginer tout ce beau monde sous le toit de la maisonnette qui se dresse aujourd’hui au 19, rue Wriezener, tranquille impasse de Wedding, quartier populaire du nord de Berlin. « Ne soyez pas timides, posez-moi des questions, vous faites face à l’Histoire ! » tonitrue l’imposante sexagénaire au rire explosif, venue de Detroit pour animer une série de rencontres avec les écoles de Berlin et des environs. Timides, les mains se lèvent. Rhea déroule alors ses souvenirs d’Auntie Rosa, « une femme toute petite, mais très courageuse ».

Icône de la lutte des droits civiques aux Etats-Unis

Les anecdotes du quotidien familial laissent progressivement place à l’Histoire. Celle de l’arrestation à Montgomery, dans l’Alabama, après que la couturière de 42 ans a refusé de céder sa place dans l’autobus, malgré l’arme pendue à la ceinture du chauffeur, « car on accordait des privilèges aux usagers blancs juste parce qu’ils étaient blancs », s’indigne sa nièce.

Puis l’emménagement précipité avec la famille de son frère dans la petite maison de Detroit, fuyant le Sud et ses menaces de mort. Rhea relate les batailles de Rosa et la victoire de tout un peuple lors de la promulgation, en 1964, du Civil Rights Act, rendant illégales les discriminations fondées sur la couleur de peau, le genre, la foi. Viendra ensuite l’hommage, en grande pompe, rendu en 2005 à la militante, lorsqu’elle s’est éteinte. « Clinton, Carter, Kerry : ils étaient tous là », venus célébrer celle qui a dit non, se rappelle Rhea.

Puis les flonflons s’évanouissent, balayés par la crise de 2008. Comme 80 000 demeures de la ville-emblème du rêve américain devenue cité fantôme, la maison de Rosa Parks est hypothéquée. Rhea McCauley la rachète pour 500 dollars. Sauf que l’argent manque pour la restaurer, et la bâtisse devient « un repaire de junkies jonché de détritus », se désole-t‑elle, masquant sa peine derrière des lunettes noires.

« Mais ça, c’était avant Ryan ! » lâche-t-elle, soudainement triomphante. Dans son dos, la silhouette discrète de Ryan Mendoza. L’artiste, taciturne, intervient peu : « C’est Rhea qui est à l’origine du projet », se défend-il presque.

Photo non-datée de Rosa Parks dans un bus de Montgomery. © AP/Sipa

Sauver à tout prix sa mémoire

Leurs chemins se sont croisés à Detroit. Chacun poursuivait alors sa propre quête, n’acceptant pas de l’imaginer vaine. Elle, d’un mécène, pour transformer la bâtisse de sa tante bien-aimée en musée, après avoir été refoulée par les institutions publiques refusant de mettre la main au porte-monnaie. Lui, de ses racines américaines. Celles qu’il avait préféré fuir vingt ans plus tôt en enjambant l’Atlantique, cap sur Berlin, ville truculente de libertés depuis la chute du Mur, « loin de la mentalité capitaliste américaine », ironise l’artiste.

Le climat idéal où poser chevalet et tubes d’acrylique. De retour à Detroit, Ryan découvre que la mémoire de Rosa Parks est menacée par les bulldozers. Et commence alors à fomenter un projet fantasque. « Il fallait que je fasse quelque chose. J’avais la place pour accueillir la maison dans ma cour, à Berlin. » Sous l’administration Obama, il s’imagine famille d’accueil de Rosa Parks. L’élection de Donald Trump va accélérer la signature de l’acte d’adoption.

Quiconque avait envie de sauver la maison devait être accueilli les bras ouverts, quel qu’il soit

« Pour la communauté afro-américaine, son arrivée au pouvoir a été vécue comme un véritable retour en arrière, j’ai eu très peur pour la maison », raconte Rhea, qu’on retrouve pour le dîner, attablée chez les Mendoza. Entre deux bouchées de curry coco, elle remonte le temps, intarissable porte-parole de la mémoire de la militante.

Pour financer les grands travaux – 30 000 dollars seront nécessaires –, Ryan vend ses tableaux. « On n’a pas reçu un seul centime public », souligne-t‑il non sans amertume. Le projet est périlleux. Physiquement d’abord : « Des amis, des militants, des voisins sont venus nous aider, tous des bénévoles ! Un voisin acrobate m’a même aidé à remonter le toit, j’avais tellement peur qu’il se blesse, imaginez si l’opération avait été entachée d’un drame… »

Le projet est aussi éprouvant moralement. Car, à Detroit, l’idée de l’artiste fait scandale. Ryan doit faire face aux réticences des communautés noires qui accusent le « Wasp » d’accaparer leur icône. « Puis, ils ont changé d’avis », sourit Rhea entre deux gorgées de café qu’elle sirote en guise de digestif, pour requinquer sa mémoire alourdie par le décalage horaire : « Je n’ai de toute façon jamais écouté les détracteurs. Quiconque avait envie de sauver la maison devait être accueilli les bras ouverts, quel qu’il soit. »

Le racisme est partout

Depuis, l’Américaine fantasme sur le pays d’accueil de sa tante et le vivre-ensemble berlinois : « Je savais que rien ne pouvait lui arriver ici, elle était désormais en sécurité, indique Rhea. En Allemagne, les mères noires ne sont pas constamment en train de s’inquiéter pour leurs enfants pouvant à tout moment être tués dans la rue. » Pourtant, plusieurs faits divers, comme le cas Oury Jalloh, ternissent l’image d’Épinal brossée par l’Américaine : un jour de février 2005, le réfugié sierra-léonais habitant Dessau, au sud-ouest de Berlin, est placé en garde à vue. Il sera retrouvé mort dans sa cellule le lendemain de son arrestation.

 Le rejet des migrants, les clivages entre les Noirs et les Blancs existent aussi ici

Depuis, son entourage réclame que soit levé le voile sur son décès, jamais tout à fait élucidé. En février dernier, un groupe d’experts des droits de l’homme aux Nations unies est venu enquêter dans cinq villes allemandes – Berlin y compris – sur les discriminations raciales dénoncées par les diasporas africaines. Le rapport dénonce un racisme institutionnalisé et l’existence de zones de non-droit pour les citoyens d’ascendance africaine, et enjoint aux pouvoirs publics de prendre des mesures.

Nombreux sont les visiteurs qui voient donc dans la maison davantage qu’un pied de nez lancé au visage de l’Amérique. Pour Mme Hertel, professeure d’anglais au lycée Peter-Joseph-Lenné de Hoppegarten, petite ville à l’est de Berlin, qui a tenu à organiser une rencontre avec Rhea dans le cadre de ses cours, la maison fait écho à la situation nationale : « On ne vit toujours pas en paix, le rejet des migrants, les clivages entre les Noirs et les Blancs existent aussi ici », souligne-t‑elle. « Berlin a besoin de plus de tolérance ! » renchérit Arduba Asllani, professeure à l’école primaire Rosa-Parks à Berlin.

Apprendre à combattre les stéréotypes

L’arrivée de la maison en ville a suscité un projet d’écriture : « Nous sommes assis dans un bus / Qui nous emmène pour un grand voyage, celui de la vie / Viens, toi aussi tu peux t’asseoir / Nos peaux ont différentes couleurs /Monte à bord, le voyage commence », raconte la chanson que les élèves ont composée et entonnent devant Rhea. « Nous sommes une école très mixte, mais il nous arrive de faire face à des cas de ségrégation, explique l’enseignante. On doit apprendre aux enfants à combattre les stéréotypes. La seule façon de le faire, c’est de participer à des projets rassembleurs comme celui-là. »

Si la maison de Rosa Parks fait désormais partie du paysage berlinois, le couple Mendoza ne cesse de le répéter : sa place est aux États-Unis. « L’avoir délocalisée a permis au monde de prendre conscience de la cause, cela aurait été différent si on avait juste donné de l’argent pour sa restauration, personne n’en aurait parlé », se justifie Ryan Mendoza face aux questions pragmatiques des visiteurs.

Preuve que le geste, très médiatisé, a eu l’effet d’un porte-voix : le ministre fédéral des Affaires étrangères, Sigmar Gabriel, est venu visiter la maison à la fin du mois de juin avant de se fendre d’un courrier à Michelle Obama pour lui demander d’aider les Mendoza à trouver un terrain pour la bâtisse. La fondation philanthropique de la famille Nash, à New York, a d’ores et déja offert de financer le rapatriement de la maison aux États-Unis. Reste à attendre la réponse de l’ex-First Lady. « Cela pourrait prendre du temps, mais j’y crois », sourit Ryan, avant de lancer, provocateur : « On voudrait lui proposer que la maison soit installée juste en face de la Maison-Blanche. »