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Cameroun : le risque d’embrasement de la crise anglophone inquiète les francophones

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Hans De Marie Heungoup est politologue et chercheur à l'International Crisis Group. Il est aussi l'auteur de "Le BIR, la GP et le pouvoir au Cameroun" (Berlin), Éditions Universitaires Européennes, Septembre 2011.

Scène de rue à Bamenda, épicentre de la contestation anglophone au Cameroun. © Dada dada/CC/Wikimedia commons

La crise ouverte voici presque un an dans les régions dites anglophones (Nord-Ouest et Sud-Ouest) du Cameroun persiste.

Déclenchée par des revendications sectorielles, elle reflète un sentiment plus profond de marginalisation historique, politique et économique des 20 pour cent de la population qui s’identifie comme anglophone. Elle s’est encore exacerbée en août et préoccupe désormais les francophones qui semblaient pourtant peu concernés au départ. Ces inquiétudes montrent que la question anglophone a des implications nationales, d’autant plus que les francophones partagent de nombreuses demandes des anglophones.

La crise a éclaté le 11 octobre 2016 avec les revendications successives d’avocats, d’enseignants et d’étudiants. Les avocats anglophones ont lancé une grève pour dénoncer la « francophonisation » du système juridique spécifique, inspiré de la Common Law anglaise, en vigueur dans les régions anglophones depuis le rattachement du Southern Cameroons (Cameroun britannique) à la République du Cameroun (Cameroun sous administration française) en octobre 1961. Les enseignants et étudiants anglophones leur ont emboîté le pas en novembre, dénonçant à leur tour la « francophonisation » du système éducatif. Le déni et le mépris des autorités de Yaoundé, ainsi que la répression des forces de sécurité, qui depuis a fait dix morts et une quinzaine de blessés par balles, ont avivé la crise.

La situation s’est dégradée en janvier 2017 quand les négociations engagées en fin novembre entre les grévistes et le gouvernement ont échoué, les figures de proue de la contestation ont été arrêtées et internet suspendu dans toute la zone anglophone. Cette vague de répression a radicalisé les populations, d’autant qu’un climat de surenchère identitaire prévalait, entretenu par certains acteurs locaux et de la diaspora. Aujourd’hui, beaucoup d’anglophones n’envisagent plus que le fédéralisme ou la sécession comme issue viable.

Depuis huit mois, la crise se manifeste par des opérations « ville morte », le boycott des établissements scolaires et des violences sporadiques. Malgré des mesures sectorielles annoncées par le gouvernement fin mars 2017, et la restauration d’internet en avril, les populations anglophones ne décolèrent pas, car aucune solution de fond à la crise n’a pour l’instant été proposée. Plus inquiétante encore est la prolifération ces derniers mois de groupuscules sécessionnistes violents qui incendient les édifices publics, commerces et écoles, et appellent à la lutte armée. Une tendance nouvelle et dangereuse qui contraste avec celle des principaux groupes sécessionnistes et fédéralistes d’antan, comme le Southern Cameroons National Council (SCNC), qui depuis les années 1990 ont toujours opté pour la voie pacifique.

Un durcissement prononcé en août : l’échec des missions officielles à l’étranger

Plusieurs délégations officielles camerounaises se sont rendues en août à l’étranger (États-Unis, Belgique, Canada, Royaume-Uni et Afrique du Sud), sur ordre du président Biya, pour rencontrer la diaspora anglophone et les partenaires internationaux. Mais ces missions ont été perturbées par des troubles parfois violents. En Belgique, la rencontre organisée par le ministre camerounais de la Justice a été émaillée d’incidents à l’extérieur de la salle de conférence. À Washington, la délégation ministérielle a été chahutée par la diaspora, et à New York, la Secrétaire générale adjointe des Nations unies a recommandé aux responsables camerounais de dialoguer avec les anglophones et de libérer les chefs de file du mouvement qui demeurent en détention. En Afrique du Sud, un membre de la délégation a échappé de peu à un lynchage et l’ambassade a été vandalisée. D’autres incidents ont eu lieu dans les ambassades du Cameroun au Royaume-Uni et au Canada, où les militants ont pénétré, remplaçant le drapeau du Cameroun par celui de l’Ambazonie (nom de la République autoproclamée anglophone).

Les actes de défiance des militants anglophones de la diaspora ont ravivé depuis août une dynamique de mobilisation qui commençait à faiblir

Ces épisodes reflètent l’importance de la diaspora anglophone dans le mouvement contestataire actuel – plusieurs cadres fondateurs du Consortium des associations de la société civile anglophone, qui en ont été à l’avant-garde, sont aujourd’hui en exil dans les cinq pays précités. Ils montrent aussi que l’activisme des militants anglophones à l’international commence à avoir des répercussions. Le président Biya n’aurait probablement pas envoyé le puissant ministre de la Justice en mission s’il n’était pas sous la pression de partenaires internationaux.

Les actes de défiance des militants anglophones de la diaspora ont ravivé depuis août une dynamique de mobilisation qui commençait à faiblir. Comme l’a souligné le rapport de l’International Crisis Group paru le 2 août, au sein de la population, la lassitude était perceptible. Le découragement gagnait les militants. Des dissensions fortes étaient apparues dans les rangs des sécessionnistes et de la diaspora, et la désobéissance civile n’était plus suivie qu’en partie, souvent sous la menace de groupuscules violents comme les Vipers, les Youths of Santa, et les Southern Cameroons Defense Forces. Le mouvement anglophone était donc à la croisée des chemins. Or depuis août, les mobilisations ont repris de plus belle. Les opérations « ville morte » s’étalent sur trois jours de la semaine au lieu d’un précédemment. Les incidents violents sont en augmentation. En août, plus d’écoles et de commerces ont été incendiés qu’au cours des deux mois précédents. Les autorités ont aussi annoncé la découverte de caches d’armes. Parallèlement, les groupes sécessionnistes appellent à ne pas reprendre les cours.

L’immobilisme du gouvernement à l’approche des élections de 2018

Le gouvernement paraît actuellement désarçonné, hésitant entre compromis et répression. Malgré les mesures prises en août (arrestation de sept journalistes et d’une douzaine de militants anglophones, renforcement de la présence militaire), son appareil répressif semble inefficace face à la désobéissance civile d’une partie de la population et à la violence des groupuscules sécessionnistes. Il ne veut pas d’un réel dialogue, car cela obligerait le président de la République au pouvoir depuis 35 ans à descendre de son piédestal et à prendre des engagements concrets. À un an de l’élection présidentielle, les cercles proches du pouvoir craignent surtout qu’un dialogue avec les anglophones ne se transforme en conférence nationale et donne l’occasion à la société civile et à l’opposition francophones de réclamer de vraies réformes à l’échelle nationale. Ils craignent aussi que les éventuelles concessions faites aux anglophones ne stimulent les revendications identitaires dans les régions francophones. Le président Biya a finalement consenti, le 30 août, à libérer une partie des chefs de file et militants anglophones, espérant faire cesser les opérations « ville morte » et éviter une seconde année scolaire quasi blanche. Mais les villes mortes se poursuivent de plus belle et une semaine après la rentrée, les taux d’inscription demeurent très faibles dans les établissements anglophones.

De hauts commis de l’État à Yaoundé redoutent enfin que la mise en œuvre effective de la décentralisation puisse donner lieu à de véritables expériences démocratiques locales

En réalité, le pouvoir ne veut pas d’un dialogue politique, ni sur le fédéralisme, ni même sur la décentralisation, pourtant inscrite dans la constitution du Cameroun. La haute administration (gouverneurs et préfets) craint de perdre des positions de pouvoir et de rente. La présidence, elle, a peur de perdre le contrôle qu’elle exerce sur les périphéries par la cooptation des élites locales. De hauts commis de l’État à Yaoundé redoutent enfin que la mise en œuvre effective de la décentralisation puisse donner lieu à de véritables expériences démocratiques locales et par conséquent à un renouvellement des élites susceptibles de menacer la perpétuation de la classe dirigeante.

La crise anglophone vue par les francophones

Le problème anglophone est plutôt mal connu des francophones, qui ont tendance à le réduire à sa dimension linguistique, ignorant ou occultant ses volets politique, économique et historique. Nombre d’entre eux estiment qu’il n’existe pas plus un problème anglophone qu’un problème bamiléké ou nordiste. Cette attitude s’explique non seulement par une méconnaissance de l’histoire de la réunification du Cameroun, mais aussi par la quasi absence d’une identité francophone – bien des francophones ne prennent conscience qu’ils sont francophones qu’une fois en zone anglophone. Majoritaires dans un pays largement gouverné selon les normes et procédures héritées des Français, les francophones ne comprennent pas pourquoi les anglophones sont à ce point attachés à l’anglophonie et à la culture anglo-saxonne, alors qu’eux ne revendiquent pas une identité francophone et au contraire envoient leurs enfants dans les établissements anglophones.

Pour la plupart des francophones, le problème anglophone n’est qu’un reflet des problèmes nationaux : le centralisme, la mauvaise gouvernance et la fracture générationnelle. Ils estiment que plusieurs régions francophones comme l’Est et les trois régions septentrionales sont plus déshéritées que les régions anglophones, et que les problèmes de développement évoqués par les anglophones résultent davantage de la mauvaise gouvernance nationale que d’une volonté de les marginaliser. Ils soulignent enfin que la responsabilité de ladite marginalisation des anglophones incombe aussi à leurs élites, car ces dernières ont pactisé avec Yaoundé, sans se soucier du sort de leurs populations.

De fait, la langue n’est pas le marqueur identitaire principal au Cameroun. À l’échelle nationale, l’appartenance tribale joue un rôle plus important et, insidieusement mise en avant par le gouvernement, structure bien plus la géopolitique nationale et les clivages politiques que la langue. Même dans les régions anglophones, l’attachement à la tribu est en forte concurrence et parfois surpasse l’attachement à l’anglophonie. Ces clivages se sont une fois de plus manifestés durant la crise en cours, à telle enseigne que l’élite anglophone du Sud-Ouest s’est désolidarisée du mouvement, certains disant même préférer un fédéralisme avec les Doualas francophones, d’ethnie sawa comme eux, qu’avec les « envahisseurs » du Nord-Ouest, ethniquement proches des Bamilékés francophones.

Un grand nombre de francophones serait toutefois favorable à une fédération à quatre, six ou dix États ou à l’adoption du régionalisme

Tandis que les anglophones considèrent leur marginalisation en termes historiques ou politiques, certains universitaires francophones leur reprochent d’avoir une définition réductrice de l’anglophonie et de la tribaliser, car les anglophones camerounais ne considèrent comme anglophones que les personnes ethniquement et géographiquement originaires du Sud-Ouest et du Nord-Ouest. Ils ne considèrent pas les francophones bilingues comme anglophones ; ni les francophones installés dans la partie anglophone depuis des décennies, qui y sont nés, y ont grandi et ont été éduqués selon la culture anglo-saxonne. Ces universitaires estiment que les militants anglophones n’ont toujours voulu que la sécession, et que le fédéralisme officiellement réclamé n’est qu’un objectif d’étape pour y parvenir.

Bien des francophones jugent que les anglophones jouent la surenchère. Certains soulignent que d’autres ethnies francophones importantes sont moins bien représentées politiquement mais ne revendiquent pas le fédéralisme ou la sécession pour autant. En conséquence, ils soutiennent la réponse de l’Etat et appellent même parfois à plus de fermeté. D’autres francophones, à l’inverse, dénoncent régulièrement l’approche répressive du gouvernement. Certains d’entre eux, y voyant une occasion d’affaiblir le régime Biya, flirtent même avec l’aile dure du mouvement anglophone.

Un grand nombre de francophones vivent en zone anglophone et vice versa, mais depuis les années 2000 au moins, le problème anglophone s’est propagé au corps social. Certains anglophones ont cessé de penser leur contestation exclusivement comme une révolte contre le système centraliste de Yaoundé et ont commencé à associer tout francophone à ce système. Ces ressentiments anti-francophones trouvent en partie leur origine dans les discriminations au quotidien dont sont victimes les anglophones dans les services publics et les moqueries qu’ils subissent. Au sein du petit peuple anglophone, ces discriminations généralement minimisées quand on aborde le problème anglophone, sont centrales. La crise a nourri des perceptions réciproques négatives entre anglophones et francophones. En février et mars, des appels à la violence ont circulé contre les francophones se trouvant en zone anglophone. De nombreux francophones vivant en zone anglophone se disent victimes de discriminations et de menaces.

Une critique commune du centralisme : itinéraires de sortie de crise

Là où francophones et anglophones semblent se rejoindre, c’est sur la critique du modèle de gouvernance centraliste et clientéliste actuel. Mais ils divergent sur la réponse à apporter. Si les francophones sont favorables à l’application intégrale des lois sur la décentralisation, ils sont très majoritairement opposés à un fédéralisme à deux États. Un grand nombre de francophones serait toutefois favorable à une fédération à quatre, six ou dix États ou à l’adoption du régionalisme sur la base des dix régions actuelles du pays.

L’autodafé du drapeau camerounais durant les manifestations de novembre à Bamenda et récemment à l’étranger a encore écorné l’image de la contestation anglophone auprès de nombreux francophones, qui sont fermement contre la sécession des régions anglophones. En quelque sorte, de tels événements aident le gouvernement à faire enfin passer la contestation anglophone, aux yeux des francophones, comme une tentative de déstabilisation et de division du pays, où un pseudo-nationalisme primesautier est à la mode, entretenu par le pouvoir et construit autour de l’anti-occidentalisme.

Des mesures d’apaisement et le dialogue sont aujourd’hui des préalables pour une résolution durable de la crise

Les derniers événements ont finalement poussé plusieurs dirigeants de partis d’opposition francophones, silencieux depuis le début de la crise, à se prononcer. Presque tous recommandent le dialogue. Certains sont pour le fédéralisme, d’autres pour l’application intégrale des lois sur la décentralisation. Au demeurant, si beaucoup de francophones semblaient au départ peu concernés par cette crise, les récents développements ont mis la question anglophone au centre des débats médiatiques et des conversations des francophones.

Des mesures d’apaisement et le dialogue sont aujourd’hui des préalables pour une résolution durable de la crise. Anglophones et francophones ordinaires doivent s’unir pour cela, car tous sont hostiles au modèle de gouvernance centraliste actuel. Cette crise a déjà un impact national, mais un rapprochement entre aspirations francophones et anglophones aboutirait à un retentissement national plus important.