Mode : Alpha Sidibé, le look en héritage

Alpha Sidibé doit son ascension éclair à sa pugnacité et à son éducation. © CAMILLE MILLERAND pour JA

Né en Guinée, ce dandy noir dirige le studio créatif de Louboutin, la griffe de chaussures de luxe à l’iconique semelle rouge.

Le trentenaire en impose sur la terrasse du Café Marly, face à la pyramide du Louvre. Son arrivée au sein de ce très chic établissement, situé à quelques encablures des bureaux de l’enseigne Louboutin, où il travaille depuis dix ans, a fait tourner quelques têtes. Et son look, qu’il décrit lui-même comme « classique » mais toujours agrémenté d’une touche d’excentricité, y est sans doute pour quelque chose.

Ce jour, il a opté pour un polo col Mao et un pantalon en coton blanc. Une sobriété classieuse relevée par un blouson vert d’eau. Quant à la touche d’excentricité, il faut baisser le regard : des mocassins verts en cuir de veau, cloutés et vernis sur le devant, avec semelle en gomme crantée. Un aperçu de la dernière collection Louboutin. « Comment ne pas porter de Louboutin quand on bosse chez Louboutin ? », lance-t-il malicieusement avant de planter sa fourchette dans une tomate cerise perchée sur les feuilles de sa salade niçoise.

Petites bouchées, minigorgées d’eau gazeuse, élocution irréprochable, port de tête parfait… Son style très soigné, Alpha Sidibé le doit à ses parents, guinéens malinkés. Le père, médecin, porte d’impeccables costumes et des polos Lacoste qu’adolescent le fils s’appropriait de temps à autre. Et puis, il y a la mère, férue de mode, qui confectionne ou customise ses vêtements. « Je suis tombé sur de vieilles photos où elle portait des fringues plutôt dingues comme des vestes à épaulettes ou des pantalons à motifs de carreaux. »

Alpha Sidibé est né à Conakry. À l’âge de 3 ans, il suit son père en France accompagné de son grand frère. La famille s’installe à Montreuil-aux-Lions, une petite commune du département de l’Aisne. « Nous étions les seuls Noirs du village. Les gens étaient très chaleureux et plutôt contents d’avoir un peu de diversité. »

Il y a deux mois seulement, il a pris l’initiative de retourner en Guinée pour la première fois depuis son départ. « Je suis fier d’être noir, je suis fier de ma culture africaine, mais je refuse d’être mis dans une case. Je dois à mon père une éducation qui m’a permis de me développer en tant que personne et non en tant que Noir ou Africain à Paris.»

Alpha Sidibé doit son ascension éclair à sa pugnacité et à son éducation. © CAMILLE MILLERAND pour JA

Le style du dandy noir

Niveau style, le jeune homme de 33 ans s’interdit de courir après les tendances et ne garnit pas forcément son dressing de pièces de grands créateurs. Quand Ariel Wizman et Laurent Lunetta se lancent dans la réalisation du documentaire Black Dandy, une beauté politique, diffusé en 2015 sur Canal+ et consacré à ces hommes noirs qui cultivent le style dandy dans quelques coins du monde, ils font appel à Alpha Sidibé en qualité de consultant.

D’ailleurs, le studio manager de Louboutin a sans conteste le style du dandy noir. « Je considère qu’un black dandy, c’est quelqu’un d’élégant de par sa personnalité, dans sa façon de se mouvoir, d’interagir avec les gens. Il ne s’agit pas seulement d’une façon de s’habiller ou d’une question de couleur de peau. »

Alpha Sidibé ne se rend pas compte qu’il fait là son autoportrait. Il rit. Déjà, en fac de sociologie, ses camarades le prennent pour un fils de diplomate ou de dictateur. « Et puis, j’étais toujours pressé après les cours. » Pressé parce que, pour payer ses études, il travaille comme vendeur chez Gap avant de rejoindre le service presse de l’enseigne.

Lui qui se voyait assistant social ignore encore que c’est la première étape de son ascension dans l’industrie de la mode…

 J’ai été élevé de manière à pouvoir transcender déterminismes et codes sociaux

« Je suis arrivé chez Louboutin après mon master de sociologie. Je voulais travailler une année en entreprise afin d’en comprendre les rouages d’un point de vue sociologique. » Nous sommes en 2007. « Le département du business planning, où j’ai travaillé pendant six mois, était en pleine création. C’est là qu’était réalisé le catalogue de vente commerciale de la marque. »

À la fin de son stage, il obtient le poste d’assistant coordinateur du studio, espace de création du soulier Louboutin, avant d’en prendre les commandes en juin 2013. « Le studio Louboutin est le lieu où se retrouvent les créatifs pour penser les modèles. Je m’occupe des équipes et je fais office d’intermédiaire avec les autres départements pour les projets spéciaux », explique-t-il avec passion.

Des projets qui incluent des collaborations avec une quinzaine de designers, des créations spéciales pour diverses séances photo sans oublier les commandes de célébrités, d’Idris Elba à Monica Bellucci.

Briser le plafond de verre

Son ascension fulgurante en étonne plus d’un… « J’en suis arrivé là parce que j’ai osé, je me suis battu pour progresser. J’ai été élevé de manière à pouvoir transcender déterminismes et codes sociaux. Et si cela peut créer des vocations et briser le plafond de verre, j’en suis d’autant plus fier. »

Il admet aussi avoir été au bon endroit au bon moment. « Christian Louboutin adore le métissage, les cultures différentes de la sienne, explique Alpha Sidibé. Il aime profondément s’entourer de personnes amenées à lui faire découvrir d’autres cultures. » Qui sait, peut-être que la star du soulier s’inspirera un jour de l’Ivoirienne Laurence Airline, seule styliste africaine dont le dandy noir porte les créations.

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