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Zimbabwe : succession – et plaie – ouverte

par

Ancien journaliste à Jeune Afrique, spécialiste de la République démocratique du Congo, de l'Afrique centrale et de l'Histoire africaine, Tshitenge Lubabu écrit régulièrement des Post-scriptum depuis son pays natal.

Grace Mugabe à un rassemblement à Harare le 19 novembre 2015. © Tsvangirayi Mukwazhi/AP/SIPA

Bien qu’il soit épuisant, le zapping reste en fin de compte un exercice intéressant. À force d’appuyer sur la télécommande pour trouver un programme hors du commun, les doigts font de la gymnastique, tandis que le cerveau se dégourdit.

Entre les chaînes d’information continue, qui répètent les mêmes nouvelles à longueur de journée, et leurs consœurs publiques ou privées de notre continent, expertes en désinformation, rien n’est simple. Il ne reste plus que les documentaires animaliers, les jeux et les sports. La musique ? C’est peine perdue dans la mesure où, à part quelques génies capables d’innover, tout le monde chante et danse de la même façon. Un accent particulier y est mis sur le trémoussement permanent et plus que suggestif des popotins de ces demoiselles.

Vieux jeu, moi ? Je vous l’accorde. Mais, quand il n’y a pas d’originalité, la lassitude s’installe.

À force de zapper, je suis tombé, un jour d’août, sur une pépite : une réunion publique du parti de Bob Mugabe à Harare. Et, s’il y a une famille qui ne laisse pas de place à la lassitude, c’est bien celle du chef de l’État zimbabwéen. Au premier plan donc, le président avec, à ses côtés, sa tendre moitié, Grace, et les sommités de son camp. Or le sang de Mme Mugabe est aussi bouillonnant que la lave dans un cratère.

Pendant que Grace s’époumonait, Bob dormait. Ou faisait semblant

Ce jour-là, elle s’est levée d’un bond et a confisqué la parole. Mais pour dire quoi ? Une chose pleine de bon sens, il me semble : trêve de tergiversations, Bob doit désigner hic et nunc son successeur. C’est-à-dire celui qui doit conduire le parti au pouvoir aux prochaines élections. Une façon de se positionner. Sauf que le président nonagénaire – il a 93 saisons sèches – avait déjà annoncé sa candidature à la magistrature suprême et promis de battre tous les candidats de l’opposition, comme il en a l’habitude… Pendant que Grace s’époumonait, Bob dormait. Ou faisait semblant. Astuce de vieux renard pour qu’on ne sache pas ce qu’il mijote ?

Quelques jours plus tard, sa femme s’est une nouvelle fois illustrée d’une façon inédite, en Afrique du Sud cette fois-ci, où elle l’accompagnait au sommet de la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC). Vous le savez déjà : elle a fait irruption dans une chambre d’hôtel pour rouer de coups la copine de son fils. Une première pour une première dame. L’infraction étant établie (coups et blessures volontaires), fallait-il laisser la justice sud-africaine la poursuivre ou, comme ce fut le cas, invoquer son immunité diplomatique ?

Grace a le sang très chaud. Emportée par son ire ou ses caprices, elle ne ménagerait personne

Point n’est besoin d’être sorcier pour comprendre que Grace Mugabe affiche ses ambitions. Et c’est son droit le plus absolu. Mais supposons qu’elle parvienne à réaliser l’exploit de María Estela, alias Isabel Martínez de Perón, troisième épouse du président argentin Juan Domingo Perón. Cette dame avait succédé à son mari à la tête du pays en 1974, avant d’être renversée par l’armée en 1976. Si Grace Mugabe devenait présidente, comment dirigerait-elle ? En rouant de coups tout collaborateur qui la contrarierait ? En embastillant toute voix discordante ?

Comme on l’a vu, Grace a le sang très chaud. Emportée par son ire ou ses caprices, elle ne ménagerait personne. En attendant, son emprise ne cesse de se raffermir. Le Zimbabwe aura peut-être un jour sa dame de fer.