De Jacques Foccart à Franck Paris, plongée au cœur de la cellule africaine de l’Élysée

Le 2, rue de l’Élysée à Paris, côté jardin, le 28 août. © VINCENT FOURNIER/JA

Depuis un demi-siècle, la cellule africaine de l’Élysée alimente tous les fantasmes, tant il lui est arrivé d’emprunter des chemins tortueux. Fait-elle toujours la pluie et le beau temps sur le continent ?

Comme il y avait le « masque de fer » sous Louis XIV et le « secret du roi » sous Louis XV, il y a aujourd’hui la « cellule Afrique de l’Élysée ». Une sorte d’objet non identifié au sein de l’administration française, dont aucun document officiel n’atteste l’existence. Et pourtant, comme le confie l’ambassadeur de France Jean-Marc Simon, « elle est au cœur de l’État et c’est donc un vrai lieu de pouvoir ».

Qui dit « cellule » dit Foccart, l’homme le plus mystérieux et le plus puissant – après de Gaulle, bien sûr – des premières années de la Ve République. À la fin de son « règne », Jacques Foccart était installé au 2, rue de l’Élysée, à Paris. Aujourd’hui, Franck Paris, 40 ans, le « Monsieur Afrique » d’Emmanuel Macron, travaille au même endroit, devant la même tapisserie des Gobelins et la même terrasse fleurie. Même lieu, même politique ? Non. De Jacques Foccart à Franck Paris, le décor est identique, mais beaucoup de choses ont changé.

Du temps de Foccart, la politique africaine de l’Élysée mobilisait une soixantaine de fonctionnaires et de contractuels regroupés dans un secrétariat général des Affaires africaines et malgaches, dont le budget tournait autour de 4 millions de francs par an. Aujourd’hui, la cellule Afrique de l’Élysée ne compte plus que quatre personnes : Franck Paris, son adjointe Marie Audouard et un petit secrétariat.

Sa mission principale ? Informer et conseiller le président Macron, en lui fournissant notamment une note avant chaque audience ou chaque appel téléphonique.

À la différence de la « machine de guerre » de Foccart, la cellule actuelle n’a aucun budget propre. Tous les déplacements de Franck Paris en Afrique sont financés par le budget général de l’Élysée – ainsi sa visite très discrète chez Joseph Kabila, en juin dernier à Lubumbashi, en compagnie de Rémi Maréchaux, le responsable Afrique et océan Indien du Quai d’Orsay.

Mais, au-delà des chiffres, il existe au moins trois grandes différences entre hier et aujourd’hui.

Les yeux et les oreilles de De Gaulle en Afrique

La première différence : Foccart a concentré tous les pouvoirs comme personne après lui. Le secret de cette force ? Un rendez-vous quotidien. Pendant neuf ans, de 1960 à 1969, Foccart a été reçu par de Gaulle tous les soirs, pendant une vingtaine de minutes. Au menu, les dossiers les plus sensibles, notamment les affaires africaines. Aujourd’hui, ce lien direct est coupé.

Les notes que Franck Paris envoie à Emmanuel Macron sont visées par Philippe Étienne et Aurélien Lechevallier, ses deux supérieurs au sein de la cellule diplomatique. Elles sont également filtrées par Alexis Kohler, le secrétaire général de l’Élysée. Foccart incarnait les yeux et les oreilles du général en Afrique. Ce temps est révolu.

Deux décennies après le départ du vieux conseiller, tout vire à la foire d’empoigne. En mai 1995, le nouveau secrétaire général de l’Élysée, l’ambitieux Dominique de Villepin (DDV), a divisé pour mieux régner. Il a convaincu Jacques Chirac de couper la cellule Afrique en deux et d’installer Michel Dupuch, l’ancien ambassadeur en Côte d’Ivoire, au 2, rue de l’Élysée. Relégué à la fonction de « représentant personnel » du président, Foccart n’a plus réussi que quelques coups ponctuels.

C’est à cette occasion qu’est apparu l’avocat franco-libanais Robert Bourgi. Fin 1996, dans l’espoir de tirer Mobutu des griffes du rebelle Laurent-Désiré Kabila, Foccart a envoyé son dauphin, le diplomate Fernand Wibaux, ainsi que Robert Bourgi à Gbadolite, dans le fief du maréchal aux abois.

Fini le lien direct avec le président : les notes de Frack Paris à Macron sont filtrées

L’avocat avait-il alors la confiance de Chirac ? Pas sûr. L’ex-ministre Jacques Godfrain témoigne : « En mai 1995, quand Chirac m’a nommé à la Coopération, il ne m’a reçu que cinq minutes, mais a eu le temps de me dire, à propos de Robert Bourgi : “Celui-là, tu ne le reçois pas dans ton bureau de la rue Monsieur.” » DDV, Dupuch, Wibaux, Godfrain… À partir de 1995, les héritiers de Foccart se sont déchiré les restes du pré carré. Dès cette date et plus encore après le décès de Jacques Foccart, en mars 1997, DDV a tenté de devenir le seul « Monsieur Afrique » de l’Élysée. « Il voulait que tout passe par lui et avoir tout à lui », se souvient Jacques Godfrain. Mais n’est pas Foccart qui veut…

Autre période d’intrigues de couloir, le quinquennat Sarkozy. De mai 2007 à mai 2012, le bureau du 2, rue de l’Élysée a été occupé successivement par deux diplomates chevronnés, Bruno Joubert et André Parant. Mais, comme DDV au temps de Chirac, le secrétaire général de la présidence, Claude Guéant, s’est piqué d’Afrique et, sur les conseils de Sarkozy lui-même, s’est attaché les services de Robert Bourgi.

Ainsi, quatre ou cinq personnes se sont disputé l’oreille du prince. En juillet 2009, en profond désaccord avec la politique favorable au putschiste mauritanien Mohamed Ould Abdelaziz, Joubert a fini par s’en aller.

Politiques parallèles

Autre succès du couple Guéant-Bourgi : le soutien sans faille de Nicolas Sarkozy au Gabonais Omar Bongo Ondimba et le limogeage, dès mars 2008, du secrétaire d’État à la Coopération, Jean-Marie Bockel, coupable d’avoir dénoncé la mauvaise gouvernance de certains pays pétroliers. En revanche, malgré l’appui de l’industriel Vincent Bolloré, le même tandem n’est pas parvenu à rapprocher Sarkozy de Gbagbo.

Deux fois, en septembre 2007 à New York et en décembre de la même année à Lisbonne, Robert Bourgi a organisé une brève rencontre entre les deux chefs d’État, mais le courant n’est pas passé et, en mars 2011, les pro-Ouattara de l’Élysée – le chef de la cellule diplomatique Jean-David Levitte et le conseiller André Parant –, appuyés par Alain Juppé, l’influent ministre des Affaires étrangères, ont convaincu Sarkozy de porter l’estocade à Gbagbo.

Jean-Christophe Mitterrand, dans le sud du Maroc, le 20 octobre 1981. © AFP

Deuxième grande différence entre hier et aujourd’hui : Foccart a été assez puissant pour mener une diplomatie parallèle. À deux reprises, avec le soutien tacite de de Gaulle, il a saboté la politique officielle de la France. En 1960-1961, il a recruté des mercenaires en faveur de la sécession du Katanga. Puis en 1967, avec son complice ivoirien Félix Houphouët-Boigny, il a organisé un vaste trafic d’armes en faveur des insurgés biafrais, alors qu’à l’ONU la France ne reconnaissait pas le Biafra indépendant. Foccart, c’était la main gauche de l’État.

En mai 1974, première rupture. Foccart a été brutalement limogé par Valéry Giscard d’Estaing, et son secrétariat général a été dissous. Mais, du magistrat René Journiac au journaliste Jean-Christophe Mitterrand en passant par le dentiste Guy Penne, ses successeurs sont restés jaloux de leur domaine réservé et hostiles au Quai d’Orsay.

En juillet 1992, seconde rupture. Pour la première fois, le poste de « Monsieur Afrique » de l’Élysée a été confié à un diplomate, en l’occurrence Bruno Delaye. Depuis, tous les conseillers Afrique viennent du Quai d’Orsay, avec toutefois, en ce qui concerne Bruno Joubert et Franck Paris, un détour par la DGSE ou le ministère de la Défense.

Signe que la « cellule » rentre dans le rang : désormais, tous les jeudis après-midi, des représentants des grands ministères et de la DGSE se retrouvent au 2, rue de l’Élysée pour coordonner la politique africaine de la France.

Une cellule politique « affairiste »

Troisième grande différence : Foccart a bénéficié de fonds occultes. À quelle date sont arrivées à Paris les premières valises d’argent en provenance d’Afrique ? Sans doute lors de la présidentielle de juin 1969, gagnée par le gaulliste Georges Pompidou.

Avant les législatives de mars 1973, Foccart a averti Pompidou qu’Houphouët lui avait « fait parvenir une assez forte somme pour aider la campagne » du parti gaulliste. « Ce n’est pas la première fois qu’Houphouët agit ainsi », a-t-il précisé dans ses carnets (Tous les soirs avec de Gaulle, coédité par Jeune Afrique et Fayard, 1997). Le couple Houphouët-Foccart a donc inauguré une pratique qui a corrompu la gauche comme la droite française

Avec Jean-Christophe Mitterrand, la cellule s’est ouverte aussi aux affairistes. À partir de juillet 1986, « Papa m’a dit » – c’était son surnom en Afrique – a mis ses relations politiques au service du négociant en cacao Serge Varsano et du conseiller en communication Jean-Pierre Fleury, qui employait son épouse, Élisabeth Dupuy-Mitterrand. Après avoir été limogé par son père, en juillet 1992, Jean-Christophe Mitterrand a mis aussi son carnet d’adresses à la disposition de Pierre Falcone, qui a vendu des armes russes à l’Angola. Quelques années plus tard, cet Angolagate a coûté aux deux hommes un séjour en prison.

Longtemps après le départ de Foccart, les dollars africains ont continué d’alimenter la caisse noire de l’Élysée. Et aujourd’hui ? En septembre 2011, les « révélations » de Robert Bourgi au Journal du dimanche ont provoqué un tel tollé que, depuis, les chefs d’État français semblent avoir renoncé aux pratiques de leurs prédécesseurs – du moins jusqu’à preuve du contraire.

Jacques Foccart, le fantôme du 2, rue de l’Élysée

Entre l’époque de Jacques Foccart et celle de Franck Paris, il y a donc trois différences majeures. Mais l’ombre de Foccart plane encore sur l’Élysée. La preuve ? Le quinquennat Hollande. Tout commence par un joli coup. En mai 2012, pour la première fois, une femme s’installe au 2, rue de l’Élysée. Choix politique ou médiatique ? « François Hollande a voulu renouveler l’image du conseiller Afrique », reconnaît l’heureuse élue, la diplomate Hélène Le Gal.

Le 9 mai 2014, Jean-Yves Le Drian (à g.), alors ministre de la Défense, le conseiller Franck Paris (à dr.), et le capitaine de vaisseau Velly à bord d’un Falcon, direction Abidjan. © Bruno LEVY pour JA

Avec le soutien d’un adjoint très politique, le jeune loup socialiste Thomas Mélonio, la « Madame Afrique » de Hollande annonce vouloir mettre fin à la Françafrique et confie en privé : « C’en est fini des avocats, des émissaires, des lobbyistes et de tous ceux qui tirent un intérêt privé de leurs relations politiques. » Dans son viseur, le député de droite Patrick Balkany, le sénateur de gauche Jeanny Lorgeoux, une poignée d’avocats et quelques autres…

Mais à partir de l’intervention militaire au Mali, en janvier 2013, le couple Le Gal-Mélonio perd de son influence au profit du ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, que tout le monde présente comme le « ministre de l’Afrique », et de son directeur de cabinet, le très connecté Cédric Lewandowski, que la presse appelle « Foccardowski » – un surnom qui dit tout. La realpolitik reprend ses droits. À propos des chefs d’État africains qui modifient la Constitution de leur pays afin de pouvoir briguer un troisième mandat, Thomas Mélonio finit par lâcher, en avril dernier, juste avant de quitter ses fonctions : « Je regrette que l’on n’ait pas réussi à être plus influent, à convaincre pour ancrer plus fortement l’État de droit. »

À 40 ans, Franck Paris saura-t-il éviter la « foccartisation » du 2, rue de l’Élysée ? Mieux vaut un homme neuf pour occuper ce bureau chargé d’intrigues. Sa jeunesse est donc un atout. Mais, comme le conseiller Afrique d’Emmanuel Macron est trop « junior » pour avoir été ambassadeur, il ne peut sans doute pas avoir des contacts directs avec les dirigeants africains. « Cela peut être regrettable, souligne le diplomate Jean-Marc Simon, car le président ne peut pas être le seul à passer les messages. Qui, par exemple, peut demander à un chef d’État de mieux traiter ses opposants ou de libérer un journaliste emprisonné ? ».

Autre défi : Franck Paris sera loin d’être le seul conseiller Afrique de l’Élysée. Il devra cohabiter notamment avec les membres du tout nouveau Conseil présidentiel pour l’Afrique, à qui Emmanuel Macron vient de confier la préparation du grand discours – le premier en terre africaine – qu’il doit prononcer en novembre à Ouagadougou.

L’empire français en Afrique

Un jour de décembre 1984, François Mitterrand s’est rendu au Burundi pour présider un sommet Afrique-France. Dans sa suite se trouvaient son conseiller Afrique, Guy Penne, et quelques jeunes diplomates, dont Stéphane Gompertz. « Un soir, dans un hôtel de Bujumbura, se souvient celui-ci, Penne nous a dit tout de go : “Le monde est en train de nous échapper, mais nous avons encore un empire en Afrique. Et, tant que nous l’avons, nous devons nous y accrocher”. »

Foccart n’aurait pas dit mieux. Sous la gauche comme sous la droite, la cellule Afrique a survécu à tous ceux qui avaient annoncé sa mort. La République française tente de « s’accrocher à son empire africain », mais elle ne veut pas que cela se sache. Et, tant que la France mènera cette « politique de grandeur » insufflée par de Gaulle et Foccart, l’Élysée aura besoin d’une « cellule »… pour y cacher son « masque de fer ».

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