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Sénégal : plus de soixante-dix ans après, le massacre de Thiaroye reste dans les mémoires

Le cimetière de Thiaroye, établi sur le lieu des faits, a été déclaré « cimetière national » en 2004. © Olivier Aubert/Picturetank

En décembre 1944, l’armée française ouvre le feu sur des tirailleurs sénégalais. Un épisode souvent commémoré, et instrumentalisé, sur lequel revient un solide essai historique.

Que se passe-t‑il vraiment au matin du 1er décembre 1944, dans le camp de Thiaroye ? Les faits bruts, avérés, disent une histoire de fer, de feu et de sang. À 5 h 30, les premières unités militaires se mettent en place autour du camp, dans la périphérie de Dakar, où 1 200 à 1 800 tirailleurs sénégalais, originaires de plusieurs régions du continent (Burkina Faso, Mali, Guinée…) et anciens prisonniers de guerre, n’en peuvent plus d’attendre le paiement de leur pécule, de leur prime de démobilisation et de leurs arriérés de solde.

L’armée française a pris la décision de leur montrer qui commande – et le peu de cas qu’elle fait d’eux. Pour rétablir l’ordre, elle a rassemblé plus de 1 200 hommes avec trois automitrailleuses, un char, deux half-tracks et des voitures de reconnaissance équipées aussi de fusils-mitrailleurs…

À l’aube, vers 6 h 30, le bataillon Boudon investit le camp en premier, bientôt suivi par le groupe mobile de gendarmerie, la colonne motorisée, etc.

Les tirailleurs sont rassemblés sur une esplanade, les armes lourdes positionnées. La tension monte entre les ex-prisonniers qui réclament leur dû et les militaires qui les tiennent en joue.

L’usage des armes automatiques entraîne une violence sans distinction pour ceux à qui l’on inflige la mort », écrit Martin Mourre

Le lieutenant-colonel Le Berre – exaspéré par les provocations des « mutins » ou obéissant à des ordres reçus de sa hiérarchie ? – fait ouvrir le feu.

« L’usage des armes automatiques entraîne une violence exercée à distance et avec fureur, sans distinction pour ceux à qui l’on inflige la mort. La sophistication de l’armement renforce l’impression de carnage », écrit Martin Mourre dans Thiaroye 1944. Histoire et mémoire d’un massacre colonial. Bilan officiel actuel, toujours contesté : 70 morts.

Au-delà de l’évènement historique, un travail de mémoire

Fruit d’une thèse de doctorat, ce livre qui vient de paraître aux Presses universitaires de Rennes ne se contente pas de revenir en détail sur l’un des événements les plus tragiques de la colonisation française.

Déjà abondamment commentées, la coupable amnésie française puis la politique mémorielle savamment organisée par le président François Hollande en réponse au « discours de Dakar » de Nicolas Sarkozy ne forment pas non plus le cœur d’un ouvrage aux ambitions beaucoup plus vastes.

Mourre explore en effet les répercussions, les perceptions et les utilisations politiques de l’événement dans le temps long – en particulier dans une société sénégalaise où les relations avec l’ancienne puissance coloniale continuent de peser lourdement.

Dès 1944 et jusqu’à tout récemment, la mémoire de l’événement n’a cessé d’être instrumentalisée à des fins politiques, lesquelles évoluèrent au cours des années.

Pèlerinages, commémorations, créations artistiques racontent l’influence d’un événement fondateur pour la jeune nation sénégalaise, récupéré par les uns et les autres sans que jamais lumière complète ne soit faite sur la réalité historique.

Un hommage en lettres

Le premier à s’emparer du sujet fut, bien entendu, Léopold Sédar Senghor, avec un poème daté de décembre 1944. « “Tyaroye” est le cri d’un quasi-témoin de l’événement car Senghor aurait pu faire partie des suppliciés », écrit Mourre.

Non, vous n’êtes pas morts gratuits. Vous êtes les témoins de l’Afrique immortelle », écrit Léopold Sédar Senior

Le texte est à la fois une critique cinglante de la France (« Est-ce donc vrai que l’ennemi lui a dérobé son visage ? ») et un appel à la libération. « Non, vous n’êtes pas morts gratuits. Vous êtes les témoins de l’Afrique immortelle / Vous êtes les témoins du monde nouveau qui sera demain. / Dormez ô Morts ! Et que ma voix vous berce, ma voix de courroux que berce l’espoir. »

Dans la même veine, Kouna-N’Diogou publie en 1949, dans Condition humaine, un poème en référence au massacre.

Dans « Ils ne sont pas morts », il écrit ainsi : « Ils ne meurent pas, ceux-là dont le sacrifice est une exaltation perpétuelle pour toutes les générations à venir / Ils ne mourront pas tant que les familles, en décembre, se réuniront au coin du feu pour se souvenir. »

Mais le texte le plus engagé est sans nul doute celui de Fodéba Keïta, créateur des ballets africains en 1950. Les autorités ne s’y trompent pas, qui interdisent le poème « Aube africaine ».

Un texte qui s’achève sur ces mots : « Les corbeaux, en bandes bruyantes, venaient annoncer aux environs, par leur croassement, la tragédie qui ensanglantait l’aube de Tiaroye… »

C’est à cette même époque qu’une jeunesse éprise de liberté fait du lieu de l’abjection le cœur d’un pèlerinage, symbole de la lutte contre le colonialisme.

« Investir le souvenir de la répression à la fin des années 1950 semble permettre aux militants de gauche de le relier à un avenir national et panafricain, comme de l’inscrire dans les batailles qui sont celles de la lutte des classes », écrit Mourre.

Une réinterprétation continuelle du massacre

Huit ans plus tard, la visite du général de Gaulle ravive la mémoire de Thiaroye, qui « s’intègre dans un combat politique dont le but est la lutte pour l’indépendance immédiate du pays ».

Il n’y a pas un colonisé qui ne reçoive le message contenu dans ce poème », écrit Frantz Fanon

Une lutte qui ne se limite pas aux frontières du Sénégal puisqu’en 1961 Frantz Fanon l’importe en Algérie en reproduisant l’intégralité du texte de Fodéba Keïta dans Les Damnés de la terre. « Il n’y a pas un colonisé qui ne reçoive le message contenu dans ce poème », écrit-il.

L’accession à l’indépendance du pays, bientôt suivie par la crise opposant Léopold Sédar Senghor à Mamadou Dia puis par les répressions de décembre 1963, donne au souvenir de Thiaroye une dimension radicalement nouvelle.

« À partir des années 1970, la mémoire de la répression de Thiaroye devient un des éléments de contestation du régime de Senghor », poursuit Mourre.

Dans les années 1970, Boubacar Boris Diop écrit la pièce Thiaroye terre rouge (qui sera publiée en 1981) et s’engage sur un scénario de film, Thiaroye 44, tandis que l’historien de formation Cheikh Faty Faye livre Aube de sang.

L’opposition au président-poète francophile passe alors par le théâtre, et elle est frontale. « Pouah ! Un poème… ! Je déteste ceux qui mettent en musique le sang des autres », écrit alors Diop.

Si Thiaroye 44 ne voit jamais le jour, le film Camp de Thiaroye, d’Ousmane Sembène et Thierno Faty Sow, sort en 1988, alors qu’Abdou Diouf est au pouvoir : « C’est cette réalisation qui ‘‘revivifie’’ le souvenir des événements du 1er décembre 1944 au sein d’un large public. » Du moins au Sénégal, parce que, malgré ses nombreux prix, le film ne sortira que confidentiellement en France, dix ans plus tard (voir JA no 2948)…

À Dakar, le politique s’empare de nouveau de la symbolique de l’événement avec l’arrivée au pouvoir d’Abdoulaye Wade, lui-même fils d’ancien combattant de la Première Guerre mondiale.

Personne ne cherche, notamment par des fouilles archéologiques, à établir toute la vérité, en particulier sur le nombre de morts

En 2004 est créée la Journée du tirailleur, le 23 août, tandis que le cimetière de Thiaroye est déclaré « cimetière national ». Personne ne cherche, notamment par des fouilles archéologiques, à établir toute la vérité, en particulier sur le nombre de morts.

En revanche, il s’agit bien de réhabiliter la figure, ambiguë, du tirailleur – qui fut aussi le bras armé de l’impérialisme –, et ce jusque dans les manuels scolaires et à l’université.

Martin Mourre a découvert l’existence du massacre par l’intermédiaire d’une chanson de Disiz la Peste

Le président lui-même sort d’ailleurs sa plume pour écrire Une fresque pour Thiaroye et Les Chevaliers noirs, avec Kébé Mbaye Gana (éd. Maguilen).

Martin Mourre, qui a découvert l’existence du massacre par l’intermédiaire d’une chanson de Disiz la Peste, consacre aussi quelques pages à la transmission orale de la mémoire par la variété.

Thiaroye est en effet évoqué dans bon nombre de chansons. Ousmane Diallo, Adjoa, Niominka Bi, Mansour Seck, El Hadj N’Diaye, Ablaye Cissoko, Baaba Maal, Marcel Salem ou Serigne M’Baye Guèye (alias Disiz la Peste) reviennent au poème – chanté cette fois – pour rappeler le 1er décembre 1944…

Moins porté sur l’Histoire que son prédécesseur, Macky Sall a inauguré en 2014 un mémorial au cimetière de Thiaroye, en compagnie de François Hollande.

Le président français a alors reconnu la culpabilité de l’armée française et remis à son homologue une copie de l’intégralité des archives disponibles. Mais, trois ans plus tard, plusieurs aspects restent encore à éclaircir pour que l’Histoire puisse enfin offrir un tuteur solide à la mémoire.