Pourquoi il faut relire Les Damnés de la terre de Frantz Fanon

Frantz Fanon à Tunis, en 1959 ou 1960. © Studio Kahia / JA

En juillet et en août, Jeune Afrique revient sur des œuvres majeures qui font toujours parler d'elles, inspirant le présent. Cette semaine, Les Damnés de la terre, écrit en 1961 par le Martiniquais Frantz Fanon.

«Libération nationale, renaissance nationale, restitution de la nation au peuple, Commonwealth, quelles que soient les rubriques utilisées ou les formules nouvelles introduites, la décolonisation est toujours un phénomène violent. »

Quand il écrit les premières lignes des Damnés de la terre, en mai 1961, Frantz Fanon se sait déjà condamné par la leucémie myéloïde dont il est atteint. Il aura tout de même la chance de voir son livre publié de son vivant, aux éditions Maspero, et préfacé par le philosophe français Jean-Paul Sartre.

L’ouvrage, édité dans la discrétion, est interdit dès sa diffusion pour « atteinte à la sécurité intérieure de l’État ». En pleine guerre d’Algérie, l’inverse eût surpris… Quoi qu’il en soit, le texte trouve tout de suite un large écho.

Une préface qui ne fait pas consensus

« Ni traité d’économie, ni essai de sociologie voire de politique, cet ouvrage est un appel et même un cri d’alarme sur l’état et le devenir des pays colonisés », écrit Alice Cherki dans la préface à l’édition de 2002.

S’adressant à un lecteur africain, Fanon écrit : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. » Sa prose est lyrique, prophétique, et la question de la violence, au cœur du propos.

Pour Alice Cherki, Fanon entend surtout faire de la violence coloniale une arme contre le colon

Dans sa préface, Sartre en propose une forme de caricature. « Car, en ce premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé.

Restent un homme mort et un homme libre ; le survivant, pour la première fois, sent un sol national sous la plante de ses pieds. »

Pour Alice Cherki, Fanon entend surtout faire de la violence coloniale une arme contre le colon : « Cette violence, au lieu d’être niée, doit être organisée en lutte de libération qui permet le dépassement. » Nuance.

Martiniquais comme Fanon, l’écrivain Raphaël Confiant vient de publier une biographie imaginée intitulée L’Insurrection de l’âme.

Frantz Fanon, vie et mort du guerrier-silex. Il ne dit pas autre chose : « Même si cette préface a permis d’avoir une résonance considérable en France et dans le monde, elle a fait du même coup de Fanon l’anti-Gandhi ou l’anti-Martin Luther King, c’est‑à-dire un apôtre de la violence, alors que ce dont il parlait, c’était de la contre-violence du colonisé. Indispensable dans une Algérie soumise à un million de colons et à une armée française qui utilisait le napalm et la gégène. »

Un ouvrage toujours d’actualité

Cet ouvrage me donne aussi à réfléchir quant aux régimes dictatoriaux ou semi-dictatoriaux », explique Raphaël Confiant

Des Damnés de la terre, Confiant dit ceci : « Il s’agit d’un ouvrage fondamental et qui est toujours d’actualité. Chaque fois que je vois les images terribles des centaines de migrants qui se noient en Méditerranée, je pense à lui. Chaque fois que je vois Gaza dévasté sous les bombes et des enfants palestiniens tués, je pense à lui. Mais cet ouvrage me donne aussi à réfléchir quant aux régimes dictatoriaux ou semi-dictatoriaux qui, après l’indépendance, se sont malheureusement installés dans la plupart des pays arabes et africains. Fanon avait eu la prémonition de tout cela dans Les Damés de la terre. »

Parfois datée, souvent actuelle, la pensée de Fanon continue d’inspirer bien au-delà du monde francophone. Ainsi, avec son film Concerning Violence,  le Suédois Göran Hugo Olsson sur des textes du psychiatre dits par l’Américaine Lauryn Hill et des images d’archives datant des indépendances.

Paradoxalement, si cette pensée est toujours aussi pertinente, c’est peut-être parce que le monde n’a pas assez changé depuis 1961.

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