Algérie : Ahmed Ouyahia, l’éternel recours de Bouteflika

Ahmed Ouyahia avec le président Abdelaziz Bouteflika, le 18 octobre 2009, à Alger. © FAYEZ NURELDINE/AFP

Premier ministre pour la quatrième fois, sur fond de crise économique aiguë, Ahmed Ouyahia assume sans états d’âme son statut de grand commis : loyal, obéissant et patriote. Portrait d’un soldat du régime aussi indispensable que mal aimé.

Abdelmadjid Tebboune s’attendait à tout sauf à ça ! Et n’en revient toujours pas. Ce mardi 15 août, il est de retour à ses bureaux du palais du gouvernement après une dizaine de jours de vacances dans le sud de la France. Une escapade quelque peu chahutée par des polémiques et une campagne médiatique qui l’ont particulièrement ciblé, mais il en faut plus pour perturber ce septuagénaire madré qui en a vu d’autres au cours de sa longue carrière au sein de la haute administration ou du gouvernement.

Ce mardi, donc, il reçoit un visiteur pour une entrevue informelle. « Il était souriant, détendu, serein et confiant, livre ce témoin. Il était déterminé à poursuivre la mission que lui avait confiée le président Bouteflika en mai dernier. Il disait qu’il n’était pas question de reculer devant les pressions exercées de toutes parts. Tant qu’il avait la confiance du chef de l’État… »

Les rumeurs qui le donnaient partant après les élections locales d’octobre prochain, voire bien avant ? Alger est connue pour être la ville des mille et une rumeurs. Les médias qui l’ont étrillé durant son escapade à Nice ? Il sait qui les alimente et dans quel but. Bref, tout va pour le mieux.

« Quand j’ai quitté ses bureaux, à midi, Abdelmadjid Tebboune était confiant », ajoute son visiteur. Mais peu avant 13 heures, le Premier ministre reçoit un bref coup de fil du palais d’El-Mouradia, siège officiel de la présidence, qui l’informe de son limogeage séance tenante et de son remplacement par Ahmed Ouyahia, directeur de cabinet de la présidence.

Un chef de l’exécutif évincé moins de trois mois après sa prise de fonctions, c’est du jamais-vu depuis l’indépendance

Après quatre-vingt-quatre jours à la tête du Premier ministère, Tebboune est ainsi débarqué sans autre forme de procès. Un chef de l’exécutif évincé moins de trois mois après sa prise de fonctions, c’est du jamais-vu depuis l’indépendance.

Tebboune n’a même pas eu droit à une audience avec le chef de l’État, ni même à un coup de fil de ce dernier. Mais pouvait-il en être autrement ? Le président ne reçoit en effet plus ses Premiers ministres, ni avant ni après leur nomination ou leur limogeage.

Reclus dans sa résidence ultra­sécurisée de Zéralda depuis son AVC, en avril 2013, Bouteflika communique davantage avec Saïd, son frère conseiller, qu’avec les autres collaborateurs de la présidence.

L’énième retour d’Ouyahia

Si Ouyahia, 65 ans et père de deux enfants, était un animal, il serait un chat. Car, comme le félin auquel les Égyptiens prêtaient neuf vies, Ouyahia a cette capacité à se sortir de situations critiques.

S’il était une créature légendaire, il serait un phénix, renaissant de ses cendres après avoir été carbonisé.

Le palais du gouvernement, Ouyahia le connaît mieux que tous ses prédécesseurs pour l’avoir occupé à trois reprises

S’il était un objet, il serait une girouette. Plus que toute autre personnalité de la classe politique, il a cette faculté à changer de discours pour l’adapter aux circonstances, à épouser l’air du temps et à servir le puissant du moment.

Le palais du gouvernement, Ouyahia le connaît mieux que tous ses prédécesseurs pour l’avoir occupé à trois reprises.

Ce mois d’août, il s’y installe donc pour la quatrième fois, comme si cet austère bâtiment immaculé qui surplombe la grande baie d’Alger était un second domicile.

Il s’y est installé la première fois le 31 décembre 1995. Alors directeur de cabinet à la présidence, il s’était vu confier les rênes de la chefferie du gouvernement par le chef de l’État, Liamine Zéroual.

Une gageure pour ce diplômé en sciences politiques et grand admirateur du président Boumédiène. Guerre civile, caisses vides, chômage endémique, économie sinistrée, lourde dette extérieure, passage sous les fourches caudines du FMI…

Le jeune premier hérite d’une situation que d’aucuns qualifiaient alors de catastrophique, voire de désespérante. « L’Algérie n’avait même pas assez de dollars pour s’acheter un bateau de blé », reconnaîtra plus tard l’intéressé.

En septembre 1998, Zéroual démissionne et annonce la tenue d’une élection présidentielle libre et transparente. Gage de sa bonne volonté, il remplace le gouvernement Ouyahia par un nouvel exécutif censé être neutre.

En mai 2001, à la demande du président, il fait adopter par le Parlement deux amendements au code pénal prévoyant une peine de prison pour les délits de presse

Comme d’autres membres du sérail, Ouyahia apporte son soutien au candidat Bouteflika. Élu, celui-ci lui confie le ministère de la Justice, où il se distinguera par une mesure qui ne contribuera guère à soigner son image.

En mai 2001, à la demande du président, il fait adopter par le Parlement deux amendements au code pénal prévoyant une peine de prison pour les délits de presse. Certes, ces deux lois, jugées scélérates par la corporation, seront amendées en 2012, mais l’épisode restera une tache noire dans sa carrière.

Il fait ce qu’il a à faire, pas toujours de gaieté de cœur, mais il a le sens du devoir et de l’État », confie un ami de longue date

« Ouyahia exécute sans ciller les instructions qu’on lui donne, explique l’un de ses anciens ministres. C’est un bon exécuteur et exécutant. Il le fait parfois avec tact, mais toujours sans le moindre état d’âme. »

Des états d’âme, Ouyahia n’en a en effet jamais, reconnaît un de ses intimes, qui souhaite garder l’anonymat. « Il fait ce qu’il a à faire, confirme un ami de longue date, pas toujours de gaieté de cœur, mais il a le sens du devoir et de l’État. Les critiques ne l’affectent pas, car il a une carapace qui lui permet de les contenir. Si vous saviez comment les critiques lui glissent dessus… »

Bouteflika-Ouyahia, des hauts et des bas

Rebelote en mai 2003. Bouteflika limoge son Premier ministre Ali Benflis. Sans même être consulté, Ouyahia est désigné pour lui succéder.

Le mariage durera trois ans, durant lesquels le revenant appliquera le programme du président avec le dévouement d’un moine trappiste. Ses relations avec Bouteflika ?

Soupçonné par l’entourage présidentiel de viser la magistrature suprême il est évincé en mai 2006

« Une collaboration dans une parfaite symbiose », dira-t‑il sept mois après son arrivée aux manettes. Mais le divorce sera brutal. Soupçonné par l’entourage présidentiel de viser la magistrature suprême il est évincé en mai 2006.

Mais l’affaire était courue d’avance, le président et Ouyahia ne s’adressant plus la parole depuis plusieurs semaines.

« Bouteflika n’a aucun scrupule à trancher une tête quand il juge qu’elle dépasse l’espace qu’il lui a assigné, explique un ancien ministre. Ouyahia avait commis le crime de penser tout bas qu’il pourrait un jour lui succéder. »

Plutôt que de s’épancher dans les médias ou de prendre le maquis de l’opposition, Ouyahia choisit le silence et la réclusion, comme un acte de pénitence

Toutefois la sentence ne sera pas définitive, puisque l’intéressé fera un deuxième come-back à la chefferie du gouvernement en juin 2008 pour remplacer Abdelaziz Belkhadem. La confiance est de retour. Oubliées, les rancunes et les rancœurs. Mais ce compagnonnage s’achève en septembre 2012.

Ouyahia n’a plus la cote auprès du président, qui lui préfère Abdelmalek Sellal. Quelques mois plus tard, il est contraint par un mouvement de fronde de quitter la direction du Rassemblement national démocratique (RND), le parti frère du FLN, qu’il dirigeait depuis 1998.

Plutôt que de s’épancher dans les médias ou de prendre le maquis de l’opposition, Ouyahia choisit le silence et la réclusion. Comme un acte de pénitence.

Mais encore une fois, la disgrâce sera de courte durée. Peu avant la réélection de Bouteflika pour un quatrième mandat en avril 2014, Ouyahia hérite de la gestion du cabinet présidentiel.

Éloigné du Palais et des affaires en raison de ses graves ennuis de santé, le raïs a besoin d’un homme dévoué et à l’expérience avérée.

L’homme est d’une loyauté sans faille envers celui qu’il sert

« Le président ne pouvait pas trouver meilleur serviteur qu’Ouyahia, juge une connaissance de ce dernier. L’homme est d’une loyauté sans faille envers celui qu’il sert. »

Avec Saïd Bouteflika, le chef de cabinet est l’une des rares personnes à travers lesquelles instructions ou directives présidentielles sont transmises aux différents centres du pouvoir. Et c’est par ce canal que Tebboune a appris son limogeage…

L’homme « des sales besognes »

Inoxydable, exécuteur dévoué, éradicateur – ou réconciliateur –, moine-soldat, homme d’expérience… Ouyahia est tout cela à la fois. Mais l’étiquette qui lui colle le plus à la peau, et qui résume les autres, est celle d’homme « des sales besognes ».

L’intéressé assume cette réputation et se fiche qu’elle soit fâcheuse, infamante ou surfaite. Une piètre image liée à la politique d’austérité qu’il mena au milieu des années 1990 et qui se soldera par la fermeture d’entreprises publiques, le licenciement de centaines de milliers de travailleurs et l’emprisonnement de milliers de cadres, dont beaucoup ont été arbitrairement détenus des années durant.

« C’est un procès injuste qu’on lui intente depuis plus de vingt ans, souffle une de ses connaissances. Il a fait le job que personne d’autre n’aurait été capable de faire et d’assumer. Les cadres en prison ? Il est le seul Premier ministre à avoir témoigné devant un tribunal. Si Ahmed est un patriote qui a pris ses responsabilités, comme un grand commis de l’État les prendrait. »

« Commis de l’État », difficile d’ôter cette expression de la bouche de l’actuel Premier ministre. Qui parle volontiers de mission au service de l’État là où ses détracteurs ne voient que de l’opportunisme, de la duplicité et de la ruse politique.

Au grand jour, il apporte son soutien au chef de l’État, dont la volonté de demeurer au pouvoir jusqu’à la fin de ses jours n’est plus un mystère

« Ouyahia a servi Zéroual avant de lui tourner le dos, rappelle un de ceux qui l’ont côtoyé au RND. Il a mené une politique d’éradication du terrorisme avant de devenir un farouche partisan de la réconciliation nationale. Un jour il abhorre l’argent sale, le lendemain il soutient les oligarques. Il est contre la révision de la Constitution de 1996 qu’il a fait adopter, mais il est l’artisan de l’amendement constitutionnel de 2008 qui a permis à Bouteflika de briguer un troisième mandat. En privé, il juge que la présidence à vie et la démocratie sont antinomiques. Au grand jour, il apporte son soutien au chef de l’État, dont la volonté de demeurer au pouvoir jusqu’à la fin de ses jours n’est plus un mystère. »

Une anecdote illustre l’aptitude d’Ouyahia à servir, quitte à se faire violence. Quitte aussi à se faire traiter de renégat.

Nous sommes en juin 2014. Dans le cadre des consultations autour de la révision de la Constitution, le président le charge de recevoir au siège de la présidence un certain Madani Mezrag.

Dans les années 1990, ce dernier dirigeait l’Armée islamique du salut (AIS, autodissoute en janvier 2000), responsable de la mort de milliers de soldats, de policiers et de civils.

Vous savez ce que je pense de ces gens-là, mais je suis un commis de l’État », avait déclaré Ouyahia à Bouteflika

Gracié, Mezrag est devenu une personnalité fréquentable, même s’il n’a pas renié une once de son passé sanglant. Ouyahia à Bouteflika à propos de l’audience qu’il doit accorder à l’ancien chef terroriste : « Vous savez ce que je pense de ces gens-là, mais je suis un commis de l’État. »

On peut reprocher à ce Kabyle « très impopulaire », dixit Bouteflika, beaucoup de choses, mais sa capacité de travail hors norme, sa profonde immersion dans le « système » et sa connaissance des dossiers sont indéniables.

Autant d’atouts pour coordonner le programme présidentiel. Sa mission actuelle : gérer une crise économique de plus en plus aiguë. C’est qu’en décembre 2014, au moment où les prix du pétrole, lequel assure 95 % des recettes en devises de l’Algérie, dégringolaient, Bouteflika avait déjà envisagé la solution Ouyahia.

C’est la crise. Il faut le changer [Sellal]. Il faut un homme impopulaire », avait déclaré le président

Au général « Toufik », qui dirigeait encore les services de renseignements avant d’être admis à la retraite en septembre 2015, le président s’est ouvert en ces termes : « C’est la crise. Il faut le changer [Sellal]. Il faut un homme impopulaire. » Ouyahia, bien sûr.

Au nom de la stabilité, Sellal est maintenu. Provisoirement. Prendre des décisions douloureuses, comme tailler dans les budgets et exiger des sacrifices, l’actuel Premier ministre sait faire.

La nouvelle loi de finances, qui sera soumise dans les prochaines semaines à l’Assemblée nationale, donnera le ton de ce que sera sa politique à la tête du gouvernement.

Potentiel dauphin

Diplomate, ambassadeur, directeur de cabinet, ministre, ministre d’État, patron de parti, quatre fois chef de gouvernement, Ouyahia aura exercé toutes les plus hautes responsabilités sauf une : la présidence de la République.

Y penser tout bas lui a coûté son poste en mai 2006. Y pense-t‑il encore aujourd’hui ?

« Bouteflika vivant, aucun prétendant issu du sérail n’osera sortir du bois sous peine d’être aussitôt “guillotiné”, décrypte un initié. Et rien ne dit que le président ne briguera pas un cinquième mandat en 2019 malgré une santé de plus en plus déclinante. »

Ahmed Ouyahia, potentiel successeur ? Son nom ainsi que ceux de Sellal, de Belkhadem, de Saïd Bouteflika ou encore d’Ahmed Gaïd Salah, patron de l’armée, sont régulièrement cités comme candidats potentiels à la succession du vieux raïs.

Son retour pourrait rendre Ouyahia encore plus impopulaire, quoique ce critère n’entre pas vraiment en considération dans le choix du prochain président

Alors, le palais du gouvernement, tremplin vers El-Mouradia ? Pas si sûr, car ce tremplin est à double tranchant.

Car son retour à la tête de l’exécutif pourrait rendre Ouyahia encore plus impopulaire, quoique ce critère n’entre pas vraiment en considération dans le choix du prochain président.

En outre, la loi lui interdit d’être candidat, sauf à démissionner. Dans le même temps, l’exercice de sa fonction devrait lui donner davantage de poids politique et lui permettre de renforcer ses réseaux à tous les niveaux au point de rendre sa candidature incontournable. Mais 2019 est encore loin…

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