Inde : le blues des héritiers

Sonia Gandhi et son fils Rahul Gandhi. © Saurabh Das/AP/SIPA

Jawaharlal, Indira et Rajiv hier. Sonia et Rahul aujourd’hui. Longtemps les Nehru-Gandhi ont dominé la vie politique du pays. Alors que l’on célèbre les 70 ans de l’indépendance, l’étoile de cette flamboyante dynastie a pâli. Est-ce la fin d’une histoire ?

«Aux douze coups de minuit, au moment où le monde dort, l’Inde s’éveillera à la vie et à la liberté. » Lorsqu’il prononce ces mots, le 14 août 1947, Jawaharlal Nehru s’apprête à devenir le premier dirigeant de l’ex-joyau de l’Empire britannique. Soixante-dix années se sont écoulées depuis cette indépendance acquise de haute lutte, soixante-dix années au cours desquelles la lignée des Nehru-Gandhi (qui n’a aucun lien de parenté avec le Mahatma) a donné à « la plus grande démocratie du monde » cinq générations d’hommes et de femmes d’État. Parmi eux, trois Premiers ministres, qui auront gouverné le pays pendant plus de trente ans sous les couleurs du Congrès national indien.

Aujourd’hui encore, le vice-président du Congrès n’est autre que Rahul Gandhi, l’arrière-petit-fils de Nehru. À 47 ans, il est censé succéder à sa mère, Sonia (70 ans), qui dirige depuis 1998 ce parti autrefois hégémonique mais désormais très affaibli : il ne gouverne plus que cinq des vingt-neuf États et un des sept territoires fédéraux que compte l’Union indienne.

Les élections générales de 2014 marquent un tournant. Cette année-là, le Bharatiya Janata Party (BJP, nationaliste hindou), balaie le Congrès. Et « le petit vendeur de thé », comme Narendra Modi aime à se présenter, fait mordre la poussière à l’héritier.

Malgré cette déroute, les caciques du Congrès refusent la démission de Sonia et de Rahul. « Ils s’accordent sur la nécessité de garder un membre de la famille Nehru-Gandhi à leur tête pour justifier leur propre héritage politique, qui les distingue encore des autres partis », analyse Gilles Verniers, politologue à l’Ashoka University de New Delhi.

Indira à la primature

L’Histoire bégaie… Déjà, en 1966, Indira Gandhi était devenue Première ministre à l’instigation des cadres du mouvement. À la mort de son père, le « Pandit » Nehru, ils avaient d’abord désigné Lal Bahadur Shastri. Mais la mort subite de ce dernier changea le cours des événements.

Indira, qui avait gagné ses galons de diplomate en accompagnant souvent Nehru lors de ses voyages officiels, devint la première – et à ce jour l’unique – femme à accéder à la primature en Inde. « Les membres de la vieille garde souhaitaient la voir jouer ce rôle, car elle pouvait rassembler autour de son nom. Ils ont appris à leurs dépens qu’elle n’était pas une marionnette », s’amuse Jean-Luc Racine, directeur de recherche émérite au CNRS.

Tout en restant fidèle à la ligne idéologique de son père, qui combine sécularisme panindien, planification socialiste de l’économie et politique de non-alignement, Indira Gandhi développe son propre style de gouvernement. Elle dirige le pays d’une main de fer, s’appuyant sur Sanjay, son fils cadet, notamment pendant l’état d’urgence qu’elle décrète en 1975. En 1980, son dauphin meurt dans un accident d’avion, mais la logique dynastique se poursuit.

Indira demande à Rajiv, son fils aîné, de la rejoindre. Lorsqu’elle est assassinée, en 1984, par deux de ses gardes du corps de confession sikhe, l’ancien pilote de ligne est propulsé bien malgré lui sur le devant de la scène.

Les caciques du Congrès crurent qu’Indira serait leur marionnette. Erreur !

Davantage passionné par les nouvelles technologies que par la politique, il connaîtra le même sort que sa mère, en 1991 : en pleine campagne électorale, il est victime d’un attentat-suicide perpétré par une militante tamoule.

Les « Kennedy » de l’Inde

Cette histoire, avec son lot de tragédies, vaut aux Nehru-Gandhi d’être surnommés les « Kennedy de l’Inde ». Pendant des années, Sonia, la veuve de Rajiv, se refuse à descendre dans l’arène politique. « Je préférerais voir mes enfants mendier », aurait-elle lancé à un journaliste avant de se résoudre à reprendre le flambeau. C’est dire !

Rahul a lui aussi toujours donné l’impression de ne pas vouloir assumer le rôle d’héritier. En 2004, il finit par se lancer. À 34 ans, il est élu député dans la circonscription d’Amethi (État de l’Uttar Pradesh), le fief de son père. Cette même année, lors des élections générales, Sonia conduit le Congrès à la victoire.

Mais, au sein de l’opposition comme à l’intérieur du parti, l’idée que « l’étrangère » puisse accéder au poste de Premier ministre déchaîne les passions. Fille d’un entrepreneur turinois, Sonia, qui a épousé Rajiv en 1968, a pourtant renoncé à sa nationalité italienne dans les années 1980.

Les critiques se font si virulentes que celle que l’on surnomme Madam s’efface devant Manmohan Singh. « Un intellectuel brillant, qui fut un Premier ministre honorable mais pas un grand politique, juge Jean-Luc Racine. Le cœur du pouvoir était à l’époque au 10 Janpath [la résidence de Sonia Gandhi] plutôt que dans les bureaux du chef du gouvernement. »

Rahul peine à s’imposer

Le tandem Gandhi-Singh accomplit ainsi deux mandats successifs. Mais, après dix ans de pouvoir, leur parti est usé, empêtré dans des affaires de corruption. Et Rahul peine à s’imposer. « Il mouille la chemise, va sur le terrain, mais n’obtient pas les résultats escomptés », souligne Jean-Luc Racine.

La campagne des élections régionales, qu’il a menée en mars dans l’Uttar Pradesh, en est le meilleur exemple : le BJP a sèchement battu le Congrès, pourtant allié au Samajwadi Party. Une victoire stratégique autant que symbolique, dans l’État le plus peuplé de l’Inde, qui donne généralement la température politique du pays.

Sa sœur cadette, Priyanka (45 ans), refuse obstinément de se mettre en avant et fait campagne pour Rahul… en coulisses. « Sa ressemblance physique avec Indira Gandhi, qui est frappante, et sa proximité avec le peuple en auraient fait une héritière de choix, certains l’auraient d’ailleurs préférée à Rahul », note Aarthi Ramachandran, auteure d’une biographie de Rahul. Mais difficile pour Priyanka de jouer les premiers rôles alors que son mari, l’homme d’affaires Robert Vadra, traîne quelques casseroles…

Rahul Gandhi et sa sœur Priyanka Vadra. © Rajesh Kumar Singh/AP/SIPA

« S’il connaît bien les arcanes de la politique, Rahul n’est toujours pas parvenu à devenir un homme d’État », poursuit Ramachandran. Depuis les assassinats d’Indira et de Rajiv, la famille vit sous haute surveillance.

Pas facile, dans ces conditions, de se faire une idée de qui est réellement Rahul et des valeurs pour lesquelles il se bat. D’autant qu’il fait de fréquentes escapades à l’étranger, ce qui lui vaut une avalanche de sarcasmes sur les réseaux sociaux.

Les revers d’une obsession

« Au sein du parti, il n’y a pas de grand mouvement anti-Rahul, nuance Jean-Luc Racine. Un certain respect entoure la dynastie. Et puis certains cadres pensent qu’elle peut être le ciment d’un pays de 1,3 milliard d’habitants. »

Le revers de cette obsession dynastique ? Elle a empêché l’émergence de nouveaux leaders du Congrès, notamment à l’échelle régionale. « C’est devenu un parti de cadres qui donne l’impression de vivre hors-sol à New Delhi », estime Jean-Joseph Boillot, conseiller au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii), à Paris.

En outre, le Congrès semble en panne d’idées face à un BJP qui s’appuie sur un puissant courant cocardier. « L’idée de nation hindoue repose sur un socle idéologique solide. Par ailleurs, le BJP exerce un grand pouvoir d’attraction sur la classe moyenne. Ces deux aspects correspondent bien à l’Inde d’aujourd’hui », observe Boillot.

Résultat : le Congrès a du mal à fédérer les partis d’opposition alors même que le sécularisme fait partie de son ADN. Un sécularisme qui n’est pas fondé sur une séparation entre la religion et l’État, mais sur une vision multiconfessionnelle du pays.

Justement, beaucoup dénoncent la montée de l’intolérance depuis l’arrivée au pouvoir de Modi et la multiplication des attaques meurtrières perpétrées par des groupes hindouistes extrémistes contre des musulmans ou des intouchables.

« Les manifestations #NotInMyName [dénonçant le silence des autorités face à ces crimes], qui se sont déroulées en juin, prouvent que l’héritage de Nehru reste vivace. Cela devrait donner au Congrès un avantage majeur sur le BJP », avance Racine.

La question religieuse

Cette « laïcité à l’indienne » peut-elle suffire à unir l’opposition ? « Cela semble très compliqué, car le Congrès a fait preuve de schizophrénie en matière économique », tempère Boillot. À partir des années 1990 en effet, il a rompu avec le socialisme et engagé le pays sur la voie du libéralisme sous l’impulsion de Manmohan Singh, alors ministre des Finances. En politique étrangère, le non-alignement, prôné par Nehru puis par Indira Gandhi, s’est lui aussi fissuré.

« La question religieuse comme celle de l’intervention de l’État dans l’économie se posaient déjà au moment de l’indépendance. Mais l’assassinat du Mahatma Gandhi par un membre du Rashtriya Swayamsevak Sangh, un parti idéologiquement proche du BJP, avait discrédité la droite nationaliste, rappelle Jean-Joseph Boillot. Le Congrès a ainsi eu les mains libres pour gouverner jusque dans les années 1980. »

Pour ce parti privé de leader charismatique et confronté à un nationalisme hindou en plein essor, une page semble s’être tournée. Pour les « Kennedy de l’Inde » aussi…

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