Maroc : après la colère du roi, le Tout-Rabat retient son souffle

Par - à Casablanca

La traditionnelle cérémonie d’allégeance, le 31 juillet, à Tétouan. © MAP

Pour la fête du Trône, Mohammed VI a prononcé le discours le plus offensif de son règne. Dans sa ligne de mire, les politiques et les fonctionnaires. Ambiance…

Les sceptiques selon lesquels les relations entre la France et le Maroc ne sont plus ce qu’elles étaient peuvent aller se rhabiller. Les présidents de la République changent, les liens entre les deux pays restent au beau fixe. En témoigne le nombre de prestigieux convives et de nouvelles stars de la politique française qui ont répondu présent lors de la réception organisée par l’ambassade du Maroc dans les luxueux salons de l’hôtel Westin-Paris-Vendôme, le 31 juillet, à l’occasion de la fête du Trône.

Le nouveau locataire du quai d’Orsay, Jean-Yves Le Drian, était bien entendu de la partie pour célébrer le 18e anniversaire de l’intronisation de Mohammed VI. Il s’est cependant fait voler la vedette par son jeune collègue, Mounir Mahjoubi, 33 ans, secrétaire d’État chargé du numérique, qui n’a cessé de serrer des mains et de dégainer son sourire de geek aux selfies pris par ses compatriotes français, marocains et franco-marocains.

En maître de cérémonie, l’ambassadeur Chakib Benmoussa, allure fière dans sa tenue traditionnelle, papillonnait entre ses invités. L’ancien ingénieur, qui a marqué de son empreinte toutes les fonctions qu’il a occupées dans le public comme dans le privé (Sonasid, Tanger Free Zone, Brasseries du Maroc…), est l’antithèse de ces fonctionnaires pantouflards et politiques calculateurs qui se sont fait tancer par le roi dans son dernier discours.

Deux jours plus tôt, Mohammed VI avait prononcé le discours le plus sévère de son règne à l’égard de la classe politique

En effet, ce même 31 juillet, au Maroc, à Tétouan plus précisément, où se tenait la traditionnelle cérémonie d’allégeance, l’ambiance n’était pas à la fête. Alors qu’habituellement ministres, élus et hauts fonctionnaires se bousculent pour être dans le champ de vision du souverain, cette année, ils se sont faits tout petits. Enfouis dans leurs blanches djellabas, ils étaient tétanisés. Deux jours plus tôt, Mohammed VI avait prononcé le discours le plus sévère de son règne à l’égard de la classe politique.

L’obligation de rendre des comptes

Dans de précédents discours, le souverain avait déjà relevé l’opportunisme de certains, mais jamais désaveu royal n’avait été aussi clair : « Si le roi du Maroc n’est pas convaincu par certaines pratiques politiques, s’il ne fait pas confiance à nombre de politiciens, que reste-t-il donc au peuple ? […] Ces agissements et ces dysfonctionnements accréditent l’idée répandue chez l’ensemble des Marocains que la course aux postes est un moyen d’engranger les bénéfices de la rente. » Une critique que l’on retrouve dans les doléances des militants du Hirak du Rif, dont le mouvement de protestation qui agite la province d’Al Hoceima depuis octobre 2016 est venu souligner le fossé qui sépare le peuple et l’administration.

Même si le souverain n’a cité qu’une seule fois la province, l’ambiance assimilable à de la désobéissance civile qui y règne a fortement inspiré la trame de son discours. En effet, quand le roi parle des calculs politiques ou personnels de responsables qui arrêtent ou retardent un projet de développement, l’allusion au programme « Al Hoceima, phare de la Méditerranée » est claire. Le retard d’exécution de ce grand projet, qui a attisé les tensions dans la province, tient, entre autres, aux rivalités entre le Parti de la justice et du développement, qui dirige le gouvernement, et le Parti Authenticité et Modernité, qui gère la région.

Et le roi d’insister, donc, sur la corrélation entre la responsabilité et l’obligation de rendre des comptes, consacrée par la Constitution. « Le temps est venu de rendre ce principe pleinement opérationnel », a-t-il averti. Comprenez : des têtes risquent de tomber. Et, en attendant que le couperet tranche, le Tout-Rabat retient son souffle.