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Urbanisation : « En Afrique de l’Ouest, nous disposons d’un champ d’expérimentation énorme »

Jérôme Chenal, maître de conférences à l’École polytechnique fédérale de Lausanne. © François Wavre | Lundi13 pour JA

Si la plupart des capitales vivent une pleine transformation, leur aménagement s’avère loin d’être en mesure de répondre aux besoins de leurs habitants. Selon l’enseignant-chercheur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, tout ou presque reste à inventer.

Adapter la ville à son contexte. La formule est aussi simple que les solutions mises en avant par Jérôme Chenal, 44 ans, docteur ès sciences et enseignant-chercheur au Laboratoire de sociologie urbaine (LaSUR) de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Après avoir visité les agglomérations du monde entier, sillonné les capitales et les campagnes du continent, en particulier celles d’Afrique de l’Ouest, l’architecte-urbaniste est persuadé qu’il faut écouter les demandes des citoyens pour répondre à leurs besoins en matière d’assainissement et d’eau, de mobilité et de santé. Se placer du point de vue de l’habitant pour améliorer sa ville et donc son cadre de vie.

Pour le chercheur suisse, l’Afrique doit donc promouvoir ses propres modèles au lieu d’importer et de subir des schémas extérieurs. Alors qu’une vague démographique sans précédent commence à toucher le continent, qui d’ici vingt ans comptera sans doute plusieurs centaines de millions de nouveaux urbains, la ville africaine de demain reste à inventer. À l’Afrique elle-même, à commencer par ses élites, de faire preuve de vision et de volonté pour en dessiner les contours.

Jeune Afrique : Comment les villes d’Afrique de l’Ouest se caractérisent-elles aujourd’hui ?

Jérôme Chenal : Les capitales se trouvent encore dans un état de délabrement assez avancé et manquent de tout. La situation n’est pas insoluble, mais si des villes comme Dakar ont réalisé des progrès certains, elles restent encore très loin de répondre à la demande.

Cette situation tient à la superposition de nombreuses causes, liées à la gouvernance, à l’économie, à la démographie, à certains mauvais choix, à des modèles que l’on a tenté de copier mais qui ne fonctionnent pas.

En Afrique de l’Ouest, la ville reste avant tout sociale. Elle correspond aux individus qui y vivent et ne peut donc être globalisée.

Quelques années auparavant, l’exemple à suivre était Dubaï selon les grandes institutions internationales, qui ont une approche très globalisée et donc très globalisante du monde.

Nous nous engouffrons dans des modèles prédéfinis non « solubles » dans l’Afrique subsaharienne, où les villes elles-mêmes opposent une vraie résistance, notamment culturelle. Et c’est tant mieux, car nous ne nous situons pas dans des structurations sociales identiques à celles de l’Asie ou du Moyen-Orient. En Afrique de l’Ouest, la ville reste avant tout sociale. Elle correspond aux individus qui y vivent et ne peut donc être globalisée.

Un travail est-il réalisé pour tenter de mieux comprendre les besoins de la société d’une ville ou d’un pays en matière d’urbanisation ?

Non. On se contente de grands mouvements généraux. Par exemple, le tramway est à la mode, chaque ville en Europe veut le sien, et il est donc légitime que les villes africaines succombent à leur tour à cette tendance comme à Dakar, où le train qui relie la ville à l’aéroport correspond à un modèle extérieur.

Il faut se battre pour l’environnement, le cadre de vie, le bien-être des populations, pas pour la modernité !

Aucune solution africaine n’est visible à l’horizon, alors que nous disposons pourtant d’un champ d’expérimentation énorme, avec des zones urbaines de 30 véhicules pour 1 000 habitants, contre 500 en Europe. Il y a donc de la place pour faire aujourd’hui les choix qui définiront la ville africaine de demain.

Quels plans suivent actuellement les villes en Afrique ?

Nous assistons à un mouvement contradictoire. Pendant que les villes du Nord, notamment en Europe, cherchent à injecter un peu d’informel en milieu urbain afin de recréer du lien social, au Sud, les édiles cherchent à y mettre du formel, pour ressembler aux villes du Nord, au nom d’un fantasme de modernité. Il faut se battre pour l’environnement, le cadre de vie, le bien-être des populations, pas pour la modernité !

Le jour où un président se fera construire un palais en banco, les mentalités évolueront

L’Europe pille l’architecture vernaculaire des pays du Sud qui, eux, rêvent de ciment et d’air conditionné. C’est ce rapport à la modernité qu’ont les élites dans la sous-région qui empêche le développement d’un vrai modèle ouest-africain.

Pourquoi ces élites s’engagent-elles sur cette voie ?

Parce que tout le monde rêve de ressembler à la « ville globale », suivant des codes inventés par d’autres. Il faut décoloniser les esprits, sinon nous n’arriverons à rien. Et sur ce point, la responsabilité des élites est très claire. Je crois beaucoup à leur exemplarité. Le jour où un président se fera construire un palais en banco [matériau de construction traditionnel], les mentalités évolueront. Mais aujourd’hui, quand la Chine finance un ministère, les plans sont réalisés à Pékin.

L’Afrique a pourtant déjà prouvé qu’elle pouvait développer ses propres modèles. Pourquoi pas en matière d’urbanisation ?

Il existe une intelligence propre aux villes africaines bien plus adaptée que le concept des smart cities que l’on cherche aujourd’hui à vendre au continent. Il suffit de regarder ce qui existe dans l’informel, avec ses acteurs économiques organisés selon une certaine structuration de la société qui ne correspond certes pas à celle d’un État moderne. Mais le formel et l’informel, ce sont souvent les mêmes personnes à des horaires différents… Il faut donc imaginer un futur qui prenne en compte ces deux dynamiques sociales, sous peine de devoir imposer des modèles extérieurs. Comme c’est le cas aujourd’hui.

Il faut néanmoins ramener un peu d’ordre dans des villes très chaotiques…

Il n’est pas question de faire l’apologie de l’informel, et certaines choses ne sont évidemment pas négociables. Si des terrains s’avèrent non constructibles, les autorités doivent empêcher les gens de s’y installer. Par contre, choisir entre une autoroute ou un train peut prêter à discussion, sachant qu’un certain type de ville sera envisagé au regard de la solution retenue. Il faut faire les bons choix.

 Il est nécessaire, aujourd’hui, de penser la ville en direction des pauvres avant tout

En Afrique de l’Ouest, la majorité des gens sont des piétons qui vivent dans des villes où ils ne sont pas pris en considération. Ils n’auront toujours pas accès aux routes et aux trains éventuellement installés, faute de moyens. Comme disait un ancien maire de Bogota, « un pays développé ne suppose pas que les pauvres prennent leur voiture mais que les riches prennent les transports en commun ». Or, à Dakar, les autorités ont dans un premier temps construit des autoroutes. Elles ont clairement choisi la voiture, même si aujourd’hui semble avoir commencé une véritable réflexion sur la mobilité.

Parce qu’elles raisonnent en fonction de cette classe moyenne émergente…

Que l’on ne voit pas ! Il est nécessaire, aujourd’hui, de penser la ville en direction des pauvres avant tout. Les autres ont des envies et des besoins différents qui ne correspondent pas à ceux de la majorité. Il faut imaginer la ville pour tous et arbitrer en fonction de la réalité sociale, sinon la situation devient explosive.

Une redéfinition des niveaux de responsabilité autour d’une gouvernance davantage décentralisée est-elle nécessaire ?

Aucune donnée n’existe aujourd’hui pour le confirmer. Les questions de gouvernance occultent les vrais problèmes que sont les choix faits plutôt que ceux qui les font. Les villes globales, comme Londres, réussissent depuis qu’il existe un resserrement des pouvoirs susceptibles de définir les objectifs et les stratégies à mettre en place pour les atteindre. Décentralisation, oui, mais pour quel résultat ?

Vous avez commencé cet entretien en évoquant les manques constatés. Pouvez-vous préciser ?

Les chiffres annoncent 800 millions d’urbains supplémentaires d’ici à vingt ans sur le continent. Les villes auront donc doublé de population, ce qui signifie, selon la logique actuelle, qu’elles auront multiplié par deux leur assiette foncière.

Les intellectuels et les artistes ouest-africains peuvent montrer l’exemple grâce à leur travail sur la culture locale

La situation sera donc doublement difficile à gérer, avec des moyens inférieurs. D’autant plus que la densité se desserre doucement, à l’instar des structures familiales. Les familles, à deux, trois ou quatre générations, ne vivent plus sous le même toit, et chacun habite sa propre parcelle. La demande en logement ne cessera donc d’augmenter, et il faudra « redensifier » les villes tout en répondant aux besoins de mobilité et d’accessibilité de leurs résidents.

L’une des principales problématiques concerne la périphérie urbaine, car ces centaines de millions de nouveaux citadins ne s’installeront pas en centre-ville mais consommeront des terres agricoles, de la forêt, des zones humides, etc. Cependant, personne n’aborde le sujet, alors qu’il s’agit d’une réelle occasion à saisir pour définir et construire la ville africaine de demain. Aujourd’hui elle n’existe pas, car elle se situera en périphérie des zones urbaines existantes.

Que vous répondent les Africains face à ce genre de défis ?

Ils approuvent généralement, jusqu’au moment où les Chinois construisent un stade. Les intellectuels et les artistes ouest-africains peuvent montrer l’exemple grâce à leur travail sur la culture locale. C’est cette créativité qui permettra de dessiner la ville africaine du futur. Et d’éviter de choisir Dubaï comme modèle de référence.

Données donnant-donnant

Début 2017, pour la première fois, les chercheurs de l’EPFL ont publié un classement mesurant la qualité de vie dans les 100 principales agglomérations africaines.

« L’idée consistait à structurer les données urbaines afin de pouvoir mesurer la progression des villes sur le continent », explique Jérôme Chenal.

Plus de 140 indicateurs ont ainsi été définis ; les informations récoltées, mises à jour chaque année, pourront ainsi être comparées.

Ces bases de données communes et partagées doivent permettre, à travers des courbes et des graphiques, de visualiser le dynamisme annoncé des villes africaines et d’identifier leurs besoins.

À condition que les édiles du continent soient eux-mêmes conscients de la valeur de ces renseignements.