Maroc : culture, spiritualité et écologie au service de la diplomatie chérifienne

Le musée de Marrakech, situé à côté de la medersa Ben Youssef. © Miguel Discart/CC/Flickr

Le royaume chérifien parie sur un soft power moderne, en partie dévolu à la société civile, pour consolider sa diplomatie vis-à-vis de l’Afrique subsaharienne. La culture y joue un rôle important.

Fès a été la capitale du Maroc jusqu’au XIe siècle. Fondée au VIIIe siècle par Idris I, communément considéré comme le premier sultan du Maroc, elle est le symbole de la profondeur historique de la monarchie et reste, aujourd’hui, la ville dont est issue une grande partie de l’élite politique et économique du pays. La cité continue d’ailleurs à accueillir de très nombreux étudiants. L’université Sidi-Mohammed-Ben-Abdellah, qui reçoit plus de 100 000 d’entre eux, demeure le plus gros campus du pays.

Le patrimoine fassi – dont le roi Mohammed VI supervise lui-même la coûteuse réhabilitation, comme le prouve sa visite de la bibliothèque d’Al-Qarawiyyin, l’une des plus vieilles du monde, le 23 mai dernier – « est un sybole de la manière dont notre histoire peut nous aider à construire notre futur, et nous ouvrir aux autres », commente Jawad Kerdoudi, président de l’Institut marocain des relations internationales (Imri). Le chercheur a suivi avec intérêt l’accueil par la vieille cité impériale de la 23e édition du Festival de Fès des musiques sacrées du monde, du 12 au 20 mai 2017, dont la thématique – l’eau et le sacré – s’étalait sur de nombreux murs de la ville.

La culture pour lutter contre le risque terroriste

Fiesta, spiritualité tolérante et écologie : cette édition du festival fassi, soutenue par l’une des banques les plus puissantes du pays, la BMCE, est en effet à elle seule un concentré de l’action diplomatique et du discours à l’international du royaume.

« Culture, écologie et spiritualité, c’est un triptyque avec une forte valeur symbolique », souligne encore Kerdoudi. Peu d’événements dans l’actualité marocaine ont en effet suscité autant d’intérêt à l’étranger que l’ouverture, en novembre 2013 à Fès, en vue de lutter contre la radicalisation religieuse, d’un centre de formation pour les imams africains, déménagé depuis à Rabat, ou l’inauguration de la centrale solaire Noor, en février 2016, l’une des plus grandes du monde.

« Le Maroc propose des réponses à deux grandes inquiétudes de notre temps : le terrorisme et le réchauffement climatique », continue le chercheur. La religion était en effet devenue un pilier de l’action diplomatique avec l’apparition du risque terroriste, aux alentours de 2002. Puis la place de la spiritualité s’est élargie et s’est affirmée à l’aune des voyages africains du roi. « C’est notamment lorsqu’il voyage en Afrique que le roi mélange les registres, qu’il est à la fois le chef de l’État et le Commandeur des croyants », précise Kerdoudi.

Tout au long du nouveau règne, une véritable diplomatie culturelle s’est mise en place

La place importante de la religion dans les relations publiques, la ville de Fès connaît bien. C’est ici qu’est enterré Ahmed Tidjani (1737-1815), fondateur de la Tidjaniya. Ces dernières années, les institutions marocaines ont formalisé leurs rapports avec cette confrérie, qui compte des centaines de milliers d’adeptes en Afrique de l’Ouest, notamment en créant Ziara Tidjaniya, une sorte de pack touristique préférentiel à destination des pèlerins ouest-africains qui viennent au Maroc visiter le mausolée d’Ahmed Tidjani.

Le musicien malien Toumani Diabaté, l’un des artistes les plus en vue à l’affiche du Festival, en est un adepte. Sur scène, devant des milliers de spectateurs, il ne manque pas de remercier avec ferveur le roi du Maroc.

Pour le moment, les festivals participent davantage du rayonnement culturel du Maroc que d’une véritable diplomatie d’influence

« Quant à la diplomatie culturelle, il importe de lui accorder l’appui […] qu’elle mérite », affirmait le roi dans un discours en 2013. « Le mot culture a fait son apparition dans les couloirs des ambassades, au ministère des Affaires étrangères… C’est maintenant un secteur pris en compte », confirme un cadre du ministère. « Tout au long du nouveau règne, une véritable diplomatie culturelle s’est mise en place, et les festivals en sont le principal aspect », remarque le musicologue Ahmed Aydoun, qui a participé, pour l’Institut royal des études stratégiques, à la rédaction d’un rapport sur le sujet, rendu public au début de 2017.

Lequel, par ailleurs, ne cache pas certaines insuffisances : « Cela reste difficile à chiffrer, mais les moyens financiers mis à disposition ne sont pas encore très importants… » « Pour le moment, les festivals participent davantage du rayonnement culturel du Maroc que d’une véritable diplomatie d’influence », remarque Yousra Abourabi, auteure d’une thèse sur la politique africaine du Maroc.

Aydoun concède mais précise : « La diplomatie culturelle, c’est d’abord un moyen d’intégrer la société civile et le secteur privé à l’effort diplomatique et à la rédaction du discours public. »

Le nouveau story­telling marocain, qui présente lors d’événements comme le Festival de Fès le visage d’une nation soudée autour de ses valeurs mais ouverte, ne s’écrit plus dans les seules ambassades, même si les plus hauts fonctionnaires de l’État continuent de donner le rythme.

Le sommet de l’État, comme c’est le cas avec la directrice des Archives royales, Bahija Simou, est ainsi maintenant mobilisé. Cette dernière a, par exemple, favorisé l’organisation des expositions parisiennes « Le Maroc à travers les âges », en 2016, et « Splendeur de l’écriture au Maroc », en 2017.

Le prochain rendez-vous dont tout un chacun parle dans les soirées des festivals est l’ouverture en 2018 d’un centre culturel marocain en plein centre de Paris, sur le boulevard Saint-Michel. « Une matérialisation claire de notre ambition de rayonnement et de création d’un soft power durable », nous glisse le cadre du ministère. Une matérialisation qui coûte quelque 6,7 millions d’euros.

Le Maroc s’intéresse au dossier écologique

Cette gestion partagée entre l’administration et la société civile se retrouve sur le dossier de l’écologie, troisième étage de la fusée de l’action diplomatique marocaine depuis la COP22 de Marrakech, en 2016. De nouveau, « il s’agit de favoriser une diplomatie subtile, pas rigide », précise notre fonctionnaire. Et, là encore, si l’action diplomatique est d’habitude une chasse gardée du Palais, ce dernier laisse faire des partenaires proches.

Ainsi, c’est la Fondation Alliances, liée au puissant groupe immobilier éponyme, qui a ouvert à Marrakech, en pleine COP22, le Macaal, Musée d’art contemporain africain Al Maaden, avec une exposition opportunément liée à la question environnementale. Rien n’est laissé au hasard.

Ce n’est pas une formule que de dire que ce que le Maroc a à vendre, c’est sa société civile et son histoire

Lors du forum du Festival consacré à l’eau et dirigé par l’économiste de gauche Driss Khrouz, chercheurs, ingénieurs ou encore patrons de chambres de commerce étrangers ont pu converser avec des fonctionnaires, mais aussi avec des intellectuels et des militants marocains.

« En se positionnant comme un pays actif dans la lutte contre le réchauffement climatique, le Maroc compte devenir un leader africain en la matière, tout en devenant un interlocuteur incontournable des chancelleries occidentales », nous dit Kerdoudi.

Le ballet incessant de grosses berlines multipliant, tout au long du Festival, les allers-retours entre la vieille ville en réhabilitation et les hôtels clinquants, emportant des journalistes, des ambassadeurs, des artistes, le sénateur français Christian Cambon, président du groupe interparlementaire d’amitié France-Maroc, ou la première dame ivoirienne, Dominique Ouattara, viennent donner raison à ce chercheur : « Le Maroc n’a pas de richesses minières ou souterraines. Ce n’est pas une formule que de dire que ce qu’il a à vendre, c’est sa société civile et son histoire. »

Le Maroc entend répondre à deux grandes inquiétudes : le terrorisme et le réchauffement climatique.

La formation, gage d’avenir

Fès est encore aujourd’hui l’une des principales villes universitaires du royaume. Depuis 2014, la ville impériale s’enorgueillit d’accueillir un nouvel établissement dont le roi, Mohammed VI, est le président d’honneur : l’Université euroméditerranéenne de Fès (UEMF), dont la volonté est d’accompagner l’Union pour la Méditerranée (UpM) sur le plan académique et pour la formation.

Les enseignants, les programmes, la gouvernance… tout le fonctionnement de l’UEMF renvoie à l’intégration régionale entre les deux rives de la mer. Là encore, les ambitions régionales et diplomatiques marocaines se marient avec un agenda intérieur – la formation universitaire –, mais aussi avec la grande histoire.

Al-Qarawiyyin, fondée à Fès au IXe siècle, est en effet considérée comme l’une des plus vieilles facultés du monde.

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