Affaire Mohamed Kacimi : quand tous les Mohamed se valent

Mohamed Merah, l'auteur des tueries de Montauban et Toulouse, filmé par des amis, en mars 2012. © AP/SIPA

Je voulais m’accorder un peu de calme, loin du bruit des médias et des polémiques à la française, je suis rattrapée par « l’affaire Kacimi ». Je connais l’écrivain et ne peux rester indifférente aux accusations d’apologie du terrorisme et d’antisémitisme portées contre lui.

De quoi s’agit-il ? Dans un texte intitulé Moi, la mort, je l’aime, comme vous aimez la vie, l’auteur franco-algérien s’est inspiré du verbatim des négociations entre Mohamed Merah, le tueur de Toulouse, et la police française, qui, du 21 au 22 mars 2012, a tenté de le convaincre de se rendre, en vain. Il a entrepris d’éclairer le processus de radicalisation du terroriste et les raisons de son passage à l’acte : absence du père, prison, influence d’un discours islamiste empreint de la haine des Juifs. En s’attardant sur la psychologie du personnage, Mohamed Kacimi a pris le parti de ne pas en faire un monstre à tout prix.

Jouée depuis 2015, la pièce passe inaperçue. Jusqu’au Festival d’Avignon, mi-juillet dernier, qui voit éclater le scandale. Des universitaires, des associations, des journaux la condamnent sans l’avoir vue. Une pétition circule demandant son interdiction, et une plainte pour apologie du terrorisme est déposée contre l’auteur. Ce n’est pas tout. Le 19 juillet, la ministre israélienne de la Culture, Miri Regev, écrit une lettre à son homologue française, Françoise Nyssen, pour lui demander de mettre fin aux représentations.

Que reproche-t-on à la pièce ? Elle dresserait un portrait complaisant de Merah et excuserait sa folie meurtrière en l’expliquant. Elle choquerait les victimes des attentats. Encouragerait les esprits enclins au jihadisme et à l’antisémitisme. Plus insidieusement : étant lui-même algérien et arabe, Kacimi n’aurait fait que jouer la solidarité avec un compatriote et un coreligionnaire sanguinaire.

Romancier rebelle

C’est faux ! S’il y a un écrivain étranger à tout réflexe tribal et à toute complaisance à l’égard de la Oumma, c’est bien Mohamed Kacimi. Ce romancier maghrébin est l’un des plus rebelles de sa génération. Né dans une prestigieuse famille maraboutique, il a été élevé dans un islam porté sur la spiritualité, généreux et ouvert. Romancier à la plume sensible et acerbe à la fois, il s’inscrit dans la lignée des écrivains sans allégeance, ennemis de l’esprit partisan et épris d’ailleurs.

Adversaire acharné de l’islamisme, il est connu pour ses courageuses tribunes contre le voile et ses billets contre le wahhabisme. En 1995, il s’était engagé aux côtés d’Ariane Mnouchkine pour la défense de Salman Rushdie. Il a pris position pour Charlie Hebdo durant l’affaire des caricatures, s’est associé au combat d’Adel Hakim pour l’évocation de la Shoah sur les scènes palestiniennes et a fait jouer des auteurs français en plein fief du Hamas.

Ce CV pour le moins honorable aurait dû plaider pour lui

Ce CV pour le moins honorable aurait dû plaider pour lui. Kacimi, algérien, certes, mais sans rien partager avec Merah. Immigré, oui, mais portant mieux que beaucoup de Français de souche les valeurs et la langue de la République. De culture musulmane, sans doute, mais aussi de tous les combats pour la liberté et l’égalité. Et pourtant ! Sous la plume de ses accusateurs, Kacimi l’Arabe a vite fait d’évincer l’écrivain français, le républicain, le laïc, le libre-penseur. À croire que l’émotion dépasse l’entendement et que la France est prête à rappeler l’origine d’un écrivain dès lors qu’il n’obéit pas à sa pensée unique.

Je ne suis pas parano, je ne vois pas des racistes partout, mais là, je suis tentée d’approuver Mohamed Kacimi quand il dit : « Les deux Mohamed (Merah et moi) se valent, à quoi bon se casser la tête ? C’est connu, les bougnoules sont solidaires entre eux. Gageons que si cette pièce avait été écrite par Paul ou Pierre elle n’aurait pas suscité le moindre soupir à travers l’Hexagone. »