Arts plastiques : avec « Inextricabilia », les fétiches s’exposent

Sans titre, Judith Scott (1986) © courtesy collection joyce scott, alta, californie

Jusqu’au 17 septembre, la Maison rouge accueille à Paris une exposition qui présente ensemble œuvres contemporaines, objets rituels et productions réalisées par des malades psychiatriques. Troublant.

Quel rapport peut-il bien y avoir entre une amulette Tomeligi du Togo, une création de l’Américaine trisomique Judith Scott et une œuvre de la plasticienne française de renom Louise Bourgeois ? Personne, après avoir visité l’exposition « Inextricabilia, enchevêtrements magiques », présentée à la Maison rouge jusqu’au 17 septembre, n’osera répondre « aucun ». Car, même si la commissaire d’exposition et spécialiste d’art brut Lucienne Peiry a savamment pris soin d’entremêler ces différents types d’objets dans les salles de l’institution parisienne, les liens qui les unissent sautent aux yeux, parlent aux tripes.

« Les parentés formelles et stylistiques sont évidentes, explique-t-elle. Il y a en particulier d’importantes similitudes dans le processus de création, dans la manière de créer des nœuds, de ligaturer, de lier, de tresser… Mais, au sens large, j’y vois aussi des parentés spirituelles, des vertus magiques ou religieuses, sacrées. »

Deux sœurs jumelles réunies

De quoi s’agit-il en réalité ? À l’origine d’« Inextricabilia », il y a d’abord le travail de Judith Scott. À l’âge de 7 ans, en 1950, cette fillette trisomique fut placée dans un centre et séparée de sa sœur jumelle, Joyce. La séparation dura plus de trente-cinq ans. Lorsque Joyce prit l’initiative de retrouver sa sœur et de renouer avec leur complicité passée, Judith Scott se lança dans un étrange travail créatif.

« [Elle] commence par récupérer ou parfois dérober toutes sortes d’objets hétéroclites (parapluies, magazines, roues de vélo, clés) qui vont constituer le cœur de ses compositions, écrit Peiry. Elle les assemble et les arrime solidement les uns aux autres, puis les entoure, les enveloppe et les enlace de fils, ficelles, cordes et cordelettes, de manière à protéger et occulter intégralement le corps central. »

Scott va ainsi créer près de 200 sculptures sur une durée d’une vingtaine d’années. L’une des premières d’entre elles, deux figures identiques reliées face à face par des fils de couleur, évoque sans nul doute sa gémellité – et fait bien entendu penser aux ibeji yorubas.

Proposer une exposition qui a le pouvoir de parler au cœur comme à l’esprit est un acte de résistance

Classées dans la catégorie art brut, les créations emmaillotées de Judith Scott rappellent aussi les différents bâtons de pouvoir, amulettes, cadenas talismaniques et cornes « fétiches » recueillis depuis 1983 par le médecin et anthropologue Alain Epelboin auprès des récupérateurs de Mbeubeuss, la grande décharge à ordures de Dakar.

Amulette Tomeligi (Togo, avant 1932) © Crédit : musée du Quai Branly, Paris

Ces mêmes « objets magiques » ressemblent, par leur aspect, aux masques et aux poupées du plasticien français Michel Nedjar, qui les conçoit généralement avec des matériaux de récupération collectés dans les poubelles…

Magie, religion, vie et mort

Souvent troublante, toujours surprenante, l’exposition brouille toutes les catégories artistiques habituellement ordonnées pour satisfaire sagement au besoin de rationalité du concept occidental d’histoire de l’art, et institue le désordre comme principal fil directeur. Le temps n’est plus linéaire, la géographie et ses frontières n’ont plus d’importance. « Je remets en question ce système qui crée ses propres marges, affirme Lucienne Peiry. Et je tiens à donner le droit d’exister à ceux qui l’ont déjà pris en créant. Proposer une exposition qui a le pouvoir de parler au cœur comme à l’esprit est un acte de résistance. Ici, les gens sont ébranlés, parce que ce qu’ils voient les dépasse, les objets parlant d’abord à notre être-corps puis, ensuite, à notre esprit. Parfois nous sommes attirés, parfois nous éprouvons un sentiment de répulsion et ce que l’on voit nous dégoûte. »

Ici, il est vrai, le visiteur est confronté successivement à la magie et à la folie, à la religion et à la sorcellerie, à Eros et à Thanatos. Nombreuses sont les œuvres qui évoquent des cocons ou des momies, contenant les promesses d’une vie ou les résidus d’un corps mort. « La poupée – cette création-là –, c’est faire des nœuds avec le royaume des morts. Pour tisser, solidifier l’étoffe de notre existence », écrit l’artiste Michel Nedjar à Lucienne Peiry. La vie, la mort, tous en équilibre sur un fil.

Des œuvres créées par ou pour les malades

Créant seul dans sa ferme isolée du village de Vuadens, le Suisse Marc Moret agglutine entre eux des restes humains, animaux et végétaux qu’il mêle à des objets, notamment des articles de mercerie, ayant appartenu à des proches décédés. L’artiste indienne Sheela Gowda confectionne des cordes, pour ses installations, à partir de cheveux qui ont servi d’offrandes aux dieux dans des temples hindous…

Parmi les créations réalisées par des malades psychiatriques et celles signées par des artistes contemporains, Lucienne Peiry a disséminé des objets rituels africains, comme cette tunique cérémonielle du Cameroun, de culture bamilékée, entièrement recouverte de petites pelotes de cheveux.

« La plupart des objets cérémoniels africains comportent des cheveux, des fibres, des poils, des ficelles qui ont été entrelacés ou ligaturés et qui ont tous des vertus mettant le chamane en relation avec l’au-delà et ayant une valeur réparatrice, explique-t‑elle. Ce sont des œuvres qui protègent. »

Ce sont des œuvres qui protègent

Qu’elles soient créées par des malades ou pour des malades, elles sont généralement portées à même le corps ou conservées à proximité. « L’activité rituelle des minkisi du Congo, des objets vaudous du Togo ou du Bénin, des kafigueledjo de Côte d’Ivoire, des talismans issus de tout le continent africain et de tant d’autres objets rituels qui tendent à protéger leur propriétaire consiste à canaliser les forces, à les attirer, à les détourner, à les stocker en quelque sorte dans l’espoir de rétablir l’ordre des choses ou de remettre la personne dans le chemin qui est le sien, écrit l’anthropologue Nanette Snoep. On le fait à l’aide d’étoffes, de lanières de cuir et de peau, de nombreux nœuds de corde, d’enchevêtrements de fils qui habillent et cachent ces matières. »

Pour la plupart, tous ces objets magiques visent à prévenir le mal, à le repousser, à le conjurer, à le soigner.

Le visiteur perd pied

Peut-on, dès lors, parler d’œuvres d’art ? Présentées sur un pied d’égalité dans ce contexte bien particulier, les œuvres des plasticiens reconnus que sont Annette Messager, Louise Bourgeois, Man Ray, Chen Zhen ou Cathryn Boch ne détonnent pas.

Elles dialoguent avec les productions d’auteurs anonymes et pourraient, à la rigueur, avoir été conçues, elles aussi, par des patients d’hôpitaux psychiatriques. « Les œuvres d’art brut, réalisées dans les conditions de la survie, ne sont pas forcément considérées par tous comme des œuvres à part entière, explique Lucienne Peiry.

Bla Bocio (Togo, 1960-1980) © Crédit : collection arbogast, Strasbourg

J’ai voulu que les visiteurs découvrent ces productions, peu connues, méconnues, parfois super connues, et ressentent les premières pulsations de la création, cette nécessité impérieuse de créer qui nous habite. J’ai voulu qu’on s’interroge, qu’on perde pied. »

Et de fait « Inextricabilia » atteint entièrement son objectif en reliant plus qu’en dénouant, en embrouillant plus qu’en démêlant. Face aux pièces exposées, il n’est plus possible de dire si les artistes sont des fous, si les fous sont des sorciers, si les sorciers sont des artistes… « Cela remet totalement en question le système culturel et commercial dans lequel baigne l’art », affirme Peiry en souriant.

Ici, le visiteur est confronté à la magie et à la folie, à la religion et à la sorcellerie, à Eros et à Thanatos

Pourtant, elle se refuse à utiliser le terme « universel » quand il s’agit de décrire les différents processus créatifs en jeu. « Je n’utiliserais pas la notion d’universalité, tant ces productions ont été réalisées dans des contextes très différents et à des époques particulières, qui se distinguent les uns des autres », dit-elle.

Excès de prudence ? Sans doute, parce que si cette exposition bouscule, dérange, bouleverse, c’est bien parce qu’elle tutoie au plus près cette pulsion de vie qui consiste, dans chaque acte de création, pour chaque être humain, quel qu’il soit, fou ou artiste, sorcier ou religieux, à essayer de nouer ensemble les fils d’une existence à la fois brève et mystérieuse, refusant l’inéluctable avec la même vaine détermination.

Un fétiche, ça se jette ?

Difficile à imaginer mais, oui, même les fétiches finissent à la poubelle ! Depuis le milieu des années 1980, des milliers d’objets magiques et amulettes sont collectés par les récupérateurs de la décharge de Mbeubeuss, au Sénégal, pour constituer la collection « Alep » (CNRS-MNHN-Musée de l’homme), sur laquelle travaille l’anthropologue Alain Epelboin.

Comment expliquer qu’une amulette soit jetée sans égards ? Les explications varient : contre-indication d’un devin-guérisseur, inefficacité ou désinvestissement progressif… Mais, en général, on ne se débarrasse pas d’un objet magique comme d’une vieille paire de chaussures, on privilégie le feu, la terre, l’eau de la mer.

Et, plus rarement, une poubelle éloignée du domicile !