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Israël – Palestine : comment la crise autour de l’esplanade des Mosquées a bien failli dégénérer

Le 21 juillet, à Ras al-Amoud (Jérusalem-Est), les forces de l’ordre israéliennes ont lancé des grenades incapacitantes sur les Palestiniens réunis pour la prière du vendredi. © Heidi Levine/Sipa Press

Pour éviter l’embrasement, l’État hébreu a renoncé au nouveau dispositif de sécurité aux abords de l’esplanade des Mosquées, à Jérusalem. Mais les Palestiniens et le monde arabe ne décolèrent pas.

Si le calme revient au Proche-Orient, l’histoire retiendra que la situation s’est soudainement dénouée au moment où elle semblait atteindre un point de non-retour. Le 22 juillet, un Jordanien de 17 ans, d’origine palestinienne, tente de poignarder un garde posté à proximité de l’ambassade d’Israël à Amman. L’assaillant est abattu, ainsi qu’un autre citoyen jordanien, touché par des tirs perdus.

Problème : l’homme qui vient de faire usage de son arme est israélien. Pour éviter que le bâtiment ne soit pris d’assaut par une foule en colère, les forces de sécurité jordaniennes bouclent le périmètre. Elles intiment également au personnel de l’ambassade de ne pas quitter les lieux.

Les autorités hachémites ont une autre exigence : interroger le garde israélien, légèrement blessé, ce que Tel-Aviv refuse. Pour désamorcer la bombe diplomatique, le Premier ministre Benyamin Netanyahou dépêche sur place Nadav Argaman, le chef du service de sécurité intérieure israélien (Shabak).

« C’est une excellente occasion de régler la crise sur l’esplanade des Mosquées », clame l’un de ses prédécesseurs, Danny Yatom. Et pour cause, le roi Abdallah II conditionne la libération des trente Israéliens retenus à Amman au retrait du dispositif placé à l’entrée du lieu saint. Vingt-quatre heures plus tard, la mission diplomatique atterrit saine et sauve à l’aéroport Ben-Gourion de Tel-Aviv. Au même moment, la police israélienne s’exécute : détecteurs de métaux et caméras de surveillance disparaissent des abords du « Noble Sanctuaire ».

L’appel du Waqf

Unanimes, les factions palestiniennes ont salué une « victoire retentissante et historique sur Israël ». Le souverain jordanien a pesé de tout son poids pour éteindre l’incendie, soucieux, il est vrai, de ne pas voir des troubles éclater dans son royaume. Depuis 1967, Amman assure la gestion du troisième lieu saint musulman de Jérusalem à travers le Waqf. En vertu des accords dits du « statu quo », cette fondation religieuse interdit toute prière juive sur le site, considéré pourtant comme le premier lieu saint du judaïsme. Israël, en revanche, y assure un contrôle sécuritaire absolu, au grand dam des Palestiniens. « Non seulement nous refusons tout dispositif de sécurité sur l’esplanade, mais nous dénonçons le fait que la police israélienne y reste présente », a prévenu le Premier ministre palestinien, Rami Hamdallah.

Selon un sondage, 77 % de l’opinion israélienne considère le retrait des portiques comme une « capitulation »

À l’appel du Waqf, les fidèles musulmans ont maintenu la pression en poursuivant, jusqu’au matin du jeudi 27 juillet, leurs prières à l’extérieur de la vieille ville. Difficile d’imaginer Benyamin Netanyahou leur céder davantage de terrain. Selon un sondage mené par la deuxième chaîne de télévision israélienne, Channel 2, 77 % de l’opinion considère le retrait des portiques comme une « capitulation », d’autant que la mesure avait été prise après le meurtre de deux policiers israéliens, le 14 juillet, à l’entrée de l’esplanade des Mosquées.

Le Premier ministre s’est engagé à faire installer, dans les six mois, des caméras de reconnaissance faciale qui permettraient d’identifier d’éventuels suspects grâce à un puissant algorithme. Sauf que les poutres métalliques supposées les soutenir ont été démantelées. « La situation a été rétablie, nous appelons nos fidèles à revenir prier à Al-Aqsa », a déclaré le grand mufti de Jérusalem.

Vers l’union sacrée entre le Hamas et le Fatah ?

Pourtant, le bras de fer menace toujours de se durcir. Les Palestiniens maintiennent une ligne de conduite très ferme à l’égard de l’État hébreu. Le jeudi 20 juillet, au terme d’une journée sanglante qui s’est soldée par trois morts et des centaines de blessés dans les rangs palestiniens, le président Mahmoud Abbas a annoncé la rupture de tout contact officiel avec Israël, y compris pour la très impopulaire coopération sécuritaire, garante d’une relative stabilité en Cisjordanie. « Les Israéliens doivent agir et savoir que ce sont eux qui seront les perdants au bout du compte », affirme le raïs palestinien.

L’État hébreu l’accuse de jouer la surenchère pour apparaître comme l’instigateur de cette nouvelle vague de violences. À Gaza, le Hamas lui reproche de prendre des décisions « vides de sens » parce qu’Abbas ne permet pas d’insurrection armée dans les territoires sous son contrôle.

Le mouvement islamiste palestinien est avant tout surpris de voir son rival (laïc) du Fatah souffler à sa place sur les braises de la troisième Intifada. Reste que les deux frères ennemis palestiniens n’ont jamais semblé aussi proches de l’union sacrée. « La mosquée Al-Aqsa ne mérite-t-elle pas que nous joignions nos aspirations nationales pour la défendre, et pour le futur du peuple palestinien ? » s’interroge Azzam al-Ahmad, un proche de Mahmoud Abbas, chargé des liens avec le Hamas.

« Al-Aqsa est une ligne rouge pour l’ensemble du monde musulman »

Le 25 juillet, depuis New York, l’émissaire spécial de l’ONU pour le processus de paix au Proche-Orient, Nickolay Mladenov, a prévenu que le conflit israélo-palestinien était en train de basculer dangereusement vers « une guerre de religions ». La Ligue arabe, qui s’est réunie en urgence pour débattre des événements dans la ville sainte, accuse Israël de « jouer avec le feu ».

« J’appelle les musulmans à se rendre en pèlerinage en Palestine, que tous ceux qui en ont les moyens se rendent à la mosquée Al-Aqsa. Protégeons tous ensemble Jérusalem ! » s’est même emporté le président turc, Recep Tayyip Erdogan.

Pour apaiser les tensions, Donald Trump, a mandaté son émissaire spécial dans la région, Jason Greenblatt, apprécié par l’Égypte et l’Arabie saoudite

Pour apaiser les tensions et tenter d’arracher un compromis acceptable pour toutes les parties, le président américain, Donald Trump, a mandaté son émissaire spécial dans la région, Jason Greenblatt, apprécié par l’Égypte et l’Arabie saoudite. Israël, sur la défensive, redoute de se retrouver isolé sur la scène internationale et d’être pointé du doigt en cas d’escalade – qu’aucun de ses responsables ne souhaite assumer. Au sein du gouvernement, certaines voix attestent d’un changement de stratégie.

« Nous comprenons qu’Al-Aqsa est une ligne rouge pour l’ensemble du monde musulman, elle peut fédérer nos ennemis, reconnaît le ministre israélien du Logement, Yoav Galant, qui siège au cabinet de sécurité. Une erreur a été commise, nous l’avons réparée. »


Bibi le récidiviste

Comment ne pas faire la comparaison avec les émeutes de septembre 1996 ? Cette année-là, à Jérusalem, ce ne sont pas des portiques mais un tunnel de 500 m longeant l’esplanade des Mosquées, d’un bout à l’autre du quartier musulman, qui met le feu aux poudres. Les responsables israéliens assurent que le passage n’est destiné qu’à favoriser le tourisme, en reliant le Mur des lamentations à la célèbre Via Dolorosa (cheminde Croix), deux lieux particulièrement fréquentés par les visiteurs. L’autorité islamique du Waqf y voit une provocation insoutenable. Gaza et la Cisjordanie s’embrasent. Les affrontements, parfois armés, entraînent la mort de 60 Palestiniens et de 15 soldats israéliens.

Le Premier ministre d’alors se nomme Benyamin Netanyahou. En autorisant le creusement d’un tunnel dans la vieille ville, il ose ce que ses prédécesseurs, même nationalistes, se sont toujours retenus de faire. Pour éviter un embrasement.

Vingt et un an plus tard, la même imprudence semble avoir été commise. La décision d’installer des portiques aux abords de l’esplanade des Mosquées a été prise contre l’avis des principaux services de renseignements israéliens. Selon la presse locale, Netanyahou aurait tranché à l’issue d’une téléconférence de trente minutes avec ses principaux ministres. Juste avant d’embarquer pour une tournée européenne de cinq jours à Paris et à Budapest.

 

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