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Maroc : Saadeddine El Othmani joue la carte de la continuité

Saadeddine El Othmani (à g.) et Abdelilah Benkirane, le 3 octobre 2016. © Sebastian Castelier/SIPA

Depuis sa nomination, en mars, le chef du gouvernement s’inscrit dans les pas de son prédécesseur, Abdelilah Benkirane, et n’a pas encore apporté sa touche personnelle à la gestion des affaires publiques. Certains y voient de la logique et du bon sens. D’autres, de l’attentisme.

Sur les quelque cent premiers jours de son mandat à la tête du gouvernement – nommé le 5 avril, six mois après les législatives et l’échec d’Abdelilah Benkirane (numéro un du Parti de la justice et du développement, PJD) à former une nouvelle équipe –, Saadeddine El Othmani (numéro deux) en aura passé une bonne moitié absorbé par la crise du Rif. Et le nouveau chef du gouvernement a laissé des plumes dans la gestion de ce dossier. Beaucoup de plumes. En Conseil des ministres, présidé par le roi, El Othmani et son équipe ont été sévèrement recadrés.

Lors d’une interview télévisée, le chef du gouvernement a admis lui-même son erreur d’avoir cautionné le malheureux communiqué des partis de la majorité et ses insinuations sur les volontés de séparatisme des militants du Hirak, le mouvement du Rif. Aux habitants de la région, il se contente de faire des promesses, sans risquer de se déplacer sur le terrain… « Le problème est que Saadeddine El Othmani a perdu toute crédibilité dans la gestion de ce dossier, explique un député du PJD. Certains de ses ministres lui ont même volé la vedette sur cette question. »

L’allusion à Aziz Akhannouch est on ne peut plus claire. Ce dernier a en effet multiplié les déplacements dans la région en tant que ministre de l’Agriculture et de la Pêche, mais aussi en tant que président du Rassemblement national des indépendants (RNI). Le bain de foule dans le centre-ville d’Al Hoceima de celui qui a imposé ses conditions au PJD lors des tractations pour la formation du gouvernement a encore une fois démontré toute son influence, renforçant ainsi le sentiment qu’il existe deux gouvernements en un ou, du moins, que c’est un gouvernement à double vitesse.

Des électrons libres

Entre les technocrates, les hommes de terrain et les politiciens de carrière, l’écart devient de plus en plus flagrant, de même qu’entre ceux qui ont des réalisations concrètes à leur actif et les autres. Les dossiers qui avancent le plus sont portés par des électrons libres. À titre d’exemple, Mohamed Hassad, qui a pris les rênes de l’Éducation nationale, se montre très prolifique en matière de circulaires, posant les jalons d’une réforme qu’il compte amorcer dès la prochaine rentrée scolaire.

Autre exemple, au portefeuille de l’Industrie : Moulay Hafid Elalamy continue de tracer sa voie en augmentant la cadence pour la mise en place régionale du Plan d’accélération industrielle 2014-2020 (PAI), pour l’élaboration d’une nouvelle charte d’investissement, tout en finalisant le regroupement de plusieurs directions au sein de la nouvelle Agence marocaine de développement des investissements et des exportations.

Saadeddine El Othmani semble résigné à accepter le rapport des forces déjà en place

« S’il est très compliqué d’évaluer le gouvernement sur la base de ces cent jours, on peut néanmoins remarquer que Saadeddine El Othmani ne montre aucune prétention à vouloir changer de cap politique et qu’il semble résigné à accepter le rapport des forces déjà en place, souligne le politologue Mohamed Tozy. Cela donne l’impression que nous avons un gouvernement d’attente, qui gère comme il peut une longue période de transition et se contente d’éviter de commettre des impairs. »

Pas de coup de com

Saadeddine El Othmani continue donc sur la même ligne que son prédécesseur, avec, toutefois, un style différent. Si le gouvernement Abdelilah Benkirane avait notamment réussi un excellent coup de com lors des cent premiers jours de son mandat à travers la publication de la liste des bénéficiaires d’agréments de transport, El Othmani ne risque pas de faire de même.

« Ce n’est pas un homme qui va jouer sur les clivages, explique Mohamed Tozy. D’ailleurs, le sujet du projet de société qui pouvait créer des dissensions au sein de la coalition semble avoir été externalisé. » En effet, sur la question sécuritaire, le bras de fer semble se jouer entre le département de l’Intérieur et le Conseil national des droits de l’homme (CNDH), qui s’est cristallisé à travers la polémique autour de la fuite des extraits du rapport du CNDH sur les conditions de détention et d’interrogatoire des membres du Hirak du Rif.

Sur la question des valeurs, c’est le très autonome ministre de l’Éducation nationale qui mène la danse avec le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche. Même en matière économique, Saadeddine El Othmani semble passer à côté des décisions stratégiques. Ainsi, lors de son interview télévisée du 1er juillet, le chef du gouvernement a réaffirmé la détermination du Maroc à basculer vers un rythme de change flexible. Or, deux jours plus tard, la Banque centrale décidait de reporter la mise en œuvre de cette étape cruciale dans le long processus de libéralisation totale de la monnaie nationale. Preuve s’il en était besoin que les choix stratégiques ne dépendent pas forcément du chef du gouvernement. Mais, cela, ce n’est pas nouveau.