Fermer

Maroc : au Parlement, des groupes indisciplinés

El Othmani entouré des leaders des partis de la majorité, le 27 mars, au siège du PJD, à Rabat. © FADEL SENNA/AFP

Les législatives du 7 octobre 2016 et le long processus de formation du gouvernement qui s’est ensuivi ont chamboulé la ligne de démarcation entre majorité et opposition au Parlement.

«Au Maroc, l’opposition ne se manifeste pas dans l’hémicycle, mais plutôt dans la rue, lâche ironiquement un ancien député. Nous sommes encore dans une logique de “faire de l’opposition pour l’opposition”, déplore-t-il. Résultat, on s’oppose à tout sans que pour autant cela change quoi que ce soit, puisque la majorité arithmétique finit toujours par l’emporter. »

Numériquement, justement, la majorité constituée autour du gouvernement de Saadeddine El Othmani est, à première vue, plus que confortable. Avec une alliance composée de six partis, la majorité gouvernementale compte 240 députés sur 395, soit 60 % des membres de la Chambre des représentants. En théorie, cela laisse 155 élus dans les rangs de l’opposition, qui pourrait donc se targuer de peser dans les débats si elle n’avait pas le défaut d’agir en ordre dispersé.

Les gros partis embourbés dans leurs problèmes internes

« Les deux grands partis qui sont officiellement dans l’opposition se trouvent embourbés dans des problèmes internes, ce qui a forcément un impact sur le fonctionnement de leurs groupes parlementaires », soutient Mohamed Darif. Pour le politologue, le Parti Authenticité et Modernité (PAM) – seule formation refusant toute alliance avec le Parti de la justice et du développement (PJD) – est en plein déclin, malgré ses 102 députés.

« Une partie des élus de ce parti ont compris que leur formation n’est plus dans les petits papiers du régime et préparent déjà l’après-PAM, analyse Darif. C’est le parti qui enregistre le plus grand taux d’absentéisme parmi ses élus à la chambre basse. » De son côté, l’Istiqlal (46 députés), l’autre grand parti de l’opposition, s’est retrouvé malgré lui hors de la coalition gouvernementale.

L’Istiqlal choisira certainement son camp après la nomination d’une nouvelle direction à sa tête

Depuis la crise diplomatique avec la Mauritanie, provoquée par son secrétaire général, Hamid Chabat, il est devenu indésirable. D’ailleurs, entre les fidèles à Chabat (qui se revendiquent de l’opposition) et ceux qui réclament sa tête (favorables à un soutien du gouvernement), le groupe parlementaire de l’Istiqlal tergiverse : tantôt les élus du parti de la balance se retirent au moment du vote (comme lors de l’élection du président de la Chambre des représentants), tantôt ils s’abstiennent de voter (comme c’était le cas lors du vote d’investiture du nouveau gouvernement).

« Le parti choisira certainement son camp après la nomination d’une nouvelle direction à sa tête, qui sera moins versatile et plus sereine, anticipe Mohamed Darif. Il n’empêche que les fidèles à Chabat peuvent toujours avoir de l’influence au sein du groupe parlementaire. »

Une majorité assez nette, en théorie © Chambre des représentants, 30 mai 2017

Une fracture grandissante entre les groupes

Pis, il ne faut compter ni sur le PAM ni sur l’Istiqlal pour coordonner leurs actions et constituer un bloc homogène, leur cohabitation sur les bancs de l’opposition lors du précédent quinquennat n’ayant pas laissé le souvenir d’une solide entente. Les exemples ne manquent pas. Lors des discussions sur le code de la presse, les divergences entre les deux partis ont été flagrantes.

Concernant l’épineux dossier de la légalisation du cannabis, chaque formation y est allée de sa propre proposition de loi. Et, enfin, les joutes verbales entre leurs leaders lors de la campagne des législatives ont accentué la fracture entre les deux formations. Cela dit, l’opposition se trouve peut-être là où on l’attend le moins.

Le groupe parlementaire du PJD joue en effet lui aussi sur les deux cordes. Une partie de ses militants, de même que certains de ses députés, n’ont toujours pas accepté la décision de Saadeddine El Othmani d’intégrer l’Union socialiste des forces populaires (USFP) au sein de la coalition gouvernementale, ligne rouge fixée par son prédécesseur. Dirigé par un fidèle d’Abdelilah Benkirane, il se comporte plus en groupe d’opposition qu’en soutien de la majorité.

Un manque de discipline

Le chef du gouvernement et ses ministres ­– y compris les PJDistes – ont ainsi subi des attaques en règle de la part du groupe parlementaire islamiste dans le cadre de son « soutien conditionné, raisonnable, éclairé et ponctué de bons conseils » au gouvernement, comme il l’avait annoncé lors du vote d’investiture de ce dernier, le 26 avril.

L’USFP ne fait pas non plus preuve d’une discipline exemplaire. Lors de la discussion de la loi de finances 2017, au sein de la Chambre des conseillers, le groupe socialiste avait brandi la menace de présenter ses amendements en dehors de l’action des groupes de majorité.

Point d’achoppement : l’inscription dans le projet de budget d’un « passager clandestin » (l’article 8 bis, rendant les biens de l’État insaisissables) critiqué par les députés socialistes comme par d’autres élus de la majorité. Un cas qui démontre que la majorité elle-même manque de cohérence. Alors pour tenter d’établir une ligne de démarcation claire entre majorité et opposition, il faudra repasser…

Couverture

L’actu n’attend pas !


Couverture

Accédez à toute l'actualité africaine où que vous soyez en souscrivant à l'Edition Digitale de Jeune Afrique

Je m'abonne J'achète ce numéro