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Côte d’Ivoire : Alassane Dramane Ouattara serre les rangs

Alassane Dramane Ouattara © Bruno Levy, J.A.

Le président ivoirien, Alassane Dramane Ouattara a procédé à un remaniement surprise, plaçant ses plus proches collaborateurs aux postes clés. Au risque de fâcher ses alliés ?

Lorsque Alain-Richard Donwahi gravit les marches qui le séparent de son bureau ce 20 juillet, la passation de charge n’a pas encore eu lieu. Pourtant, il n’est déjà plus chez lui au ministère de la Défense. Sur les murs, Hamed Bakayoko s’affiche en grand format : ici, l’air pressé regardant sa montre, là, entouré de sportifs, ailleurs encore tout sourire aux côtés du président. On n’a pas perdu de temps pour changer les photos.

Au lendemain de l’annonce du remaniement, le désormais ex-ministre de la Défense arbore un sourire crispé et une cravate d’un vert vif – « la couleur des Eaux et Forêts ! », s’exclame-t-il, lui qui vient d’être nommé à ce nouveau maroquin. Mais ses collaborateurs grimacent. « On savait bien qu’on ne resterait pas ici très longtemps encore, mais on ne pensait pas partir si tôt », regrette l’un d’eux.

À Abidjan, ce remaniement était un secret bien gardé. Au gouvernement, seul le premier cercle était prévenu. Amadou Gon Coulibaly, le Premier ministre, et Hamed Bakayoko, qui passe de l’Intérieur à la Défense, étaient informés depuis une semaine. Pour les autres, les doutes n’ont surgi qu’à la veille de l’annonce officielle, alors qu’aucun Conseil de gouvernement n’avait eu lieu, contrairement aux habitudes.

« Timing étonnant ? »

« Le timing de ce remaniement est étonnant, estime un diplomate. Juste avant un événement aussi important pour le pays que les Jeux de la Francophonie, alors qu’il y a des problèmes sécuritaires, des tensions politiques. Cette décision a été prise dans l’urgence. » Depuis la dernière mutinerie, en mai, Alain-Richard Donwahi se savait sur la sellette. Dans l’entourage présidentiel, nombreux étaient ceux qui réclamaient le départ de cet homme du Sud-Ouest, bété comme leur ennemi Laurent Gbagbo, incapable, selon eux, de tenir cette armée turbulente.

Alors que le président estimait récemment que le problème militaire « était réglé », de nouveaux troubles sont venus précipiter son départ. Dans la nuit du 14 au 15 juillet, encore une fois, des tirs ont retenti à Abobo, un quartier d’Abidjan, et à Korhogo, une ville du nord du pays, faisant six morts (trois selon la version officielle). « Cela a confirmé qu’il y avait toujours un problème de gouvernance au niveau sécuritaire. Il fallait reprendre les choses en main », explique un proche du Premier ministre.

Sidiki Diakité a l’habitude de rendre des comptes à Hamed Bakayoko, c’est ce qu’il va continuer à faire

Face à des militaires qui donnent des sueurs froides au pouvoir depuis le début de l’année, Alassane Dramane Ouattara (ADO) a choisi de s’appuyer sur l’un de ses plus proches. Ministre d’État – le seul du gouvernement – quand ses prédécesseurs à ce poste n’étaient que ministres délégués auprès du président de la République, Hamed Bakayoko est numéro deux du gouvernement et a maintenant la main sur l’ensemble du dispositif sécuritaire.

« Sidiki Diakité, le nouveau ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, était jusque-là préfet d’Abidjan, il a l’habitude de rendre des comptes à Hamed, c’est ce qu’il va continuer à faire », explique l’un de leurs proches. Hamed Bakayoko est un tenant de la manière forte. « En le nommant, ADO montre les muscles », estime un proche du pouvoir. L’ancien super-flic va maintenant devoir apprivoiser une armée moins disciplinée et moins formée que les policiers avec lesquels il a l’habitude de traiter.

Hamed Bakayoko, en Côte d'Ivoire à Abidjan, le 9 mai 2014. © Bruno Levy pour J.A.

« Lorsqu’il était à l’Intérieur, il a créé des corps comme le CCDO (Centre de coordination des décisions opérationnelles de Côte d’Ivoire), destinés à concurrencer les militaires. Sa nomination n’a pas été très bien accueillie par une partie des soldats, notamment des anciens rebelles, estime un bon connaisseur de l’armée ivoirienne. Historiquement fidèles à Guillaume Soro, qui était leur chef au sein des Forces nouvelles (FN), ils ont le sentiment que Hamed, son grand rival, est là pour faire le ménage après leurs soulèvements. »

Coup de poker

« Avec cette nomination, ADO choisit le face-à-face avec Guillaume Soro », analyse un diplomate, qui craint que ce « coup de poker » ne soit l’étincelle qui mettra le feu aux poudres. Si tous ne vont pas aussi loin, les observateurs s’accordent sur le fait que ce remaniement vise à atténuer le poids du président de l’Assemblée nationale dans l’appareil sécuritaire, alors que Soro compte encore de nombreux fidèles, dont ses ex-comzones, à des postes clés. Les relations sont devenues glaciales entre les deux hommes.

Dans l’entourage du chef de l’État, on est en effet persuadé que l’ancien patron de la rébellion est derrière les mutineries. Mi-juillet, deux de ses proches, le secrétaire national au Renforcement des capacités, Méïté Sindou, et le directeur général de la Loterie nationale de Côte d’Ivoire (Lonaci), Issiaka Fofana, ont été limogés par décret après avoir participé au meeting de lancement de l’Union des soroïstes, un mouvement pro-Soro.

Il est logique qu’on ne compte plus sur Guillaume Soro

« En mars, le Premier ministre avait clairement invité Hamed et Guillaume à travailler ensemble derrière le chef de l’État. Le président de l’Assemblée a montré qu’il n’était pas dans ce schéma et qu’il se préparait pour 2020. Il est logique qu’on ne compte plus sur lui », estime un proche d’Amadou Gon Coulibaly. Cette arrivée de Hamed Bakayoko à la Défense est aussi un coup dur pour le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), qui perd ainsi un maroquin majeur.

Avec le départ de Pascal Abinan de la Fonction publique – il est désormais ministre de la Modernisation de l’administration et de l’Innovation du service public –, le grand allié n’occupe plus que des ministères de second rang. « C’est une réponse d’ADO à Bédié, une mise en garde », estime un cadre de la coalition présidentielle. En juin, dans une interview à Jeune Afrique, le patron du PDCI affirmait en effet que lors de l’élection de 2020 le candidat de la mouvance présidentielle serait issu de son parti.

Bras de fer engagé

Des propos que Ouattara a très peu appréciés, menaçant même en Conseil des ministres d’exclure les cadres PDCI de son gouvernement. « Dans le nouveau gouvernement, le PDCI ne fait plus que de la figuration », grogne ainsi un membre de l’ancien parti unique. Mais parmi les proches du chef de l’État, personne ne veut donner ce signal. « Pascal Abinan est l’un des membres du PDCI les plus impliqués dans le Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix [RHDP]. Si on avait voulu envoyer un message à Bédié, on ne s’en serait pas pris à lui », argue l’un d’eux.

« Le temps est aux politiques, fini les technocrates ! » sourit de son côté un membre du gouvernement. Alors que la course à la succession d’Alassane Ouattara en 2020 est déjà lancée, ce gouvernement est vu comme un exécutif resserré autour du premier cercle du président de la République. « On met les projecteurs sur Hamed, mais le grand patron c’est Amadou Gon Coulibaly. Il concentre l’essentiel du pouvoir. ADO lui délègue 90 % des dossiers », note un homme d’affaires important.

Le Premier ministre hérite en effet du portefeuille du Budget, en remplacement d’Abdourahamane Cissé, qui savait son temps au gouvernement compté. « Il était trop minutieux. Beaucoup disaient qu’il faisait perdre du temps au gouvernement et se plaignaient de ses arbitrages », explique un proche. L’ancien ministre a été nommé conseiller spécial auprès du président de la République.

Depuis l’arrivée d’Alassane Ouattara au pouvoir, jamais un Premier ministre n’aura ainsi été aussi puissant qu’Amadou Gon Coulibaly. De quoi conforter ceux qui voient en lui le dauphin désigné du président de la République pour 2020 ?

 


Un préfet « rebelle » à l’intérieur

Lors du remaniement, sept portefeuilles ont changé de mains, mais il n’y a que deux nouveaux entrants. Au ministère de l’Intérieur et de la Sécurité, c’est un homme du sérail qui prend place. Sidiki Diakité était depuis 2011 préfet de la région d’Abidjan. Neveu d’un ancien ministre de l’Aménagement du territoire, le colonel Issa Diakité, il fait partie des préfets « rebelles ».

Pendant la crise postélectorale de 2011, il a pris le parti d’Alassane Ouattara contre Laurent Gbagbo, officiant à Duékoué puis à Man, dans l’ouest du pays. Ce proche de Hamed Bakayoko, avec lequel il a l’habitude de travailler étroitement, devrait rester sous la coupe de son puissant et médiatique prédécesseur, nommé à la Défense.

L’autre nouvel entrant est un inconnu des milieux politiques. Moussa Sanogo, pur technocrate, était jusqu’ici directeur adjoint du département statistique à la BCEAO (Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest), qu’Alassane Ouattara a dirigée de 1988 à 1990.

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