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Palestine : Mohammed Dahlan bientôt de retour à Gaza pour prendre les rênes du gouvernement ?

Mohammed Dahlan lors d'une interview avec l'agence AP, à Ramallah, le 3 janvier 2011. © Majdi Mohammed/AP/SIPA

Dix ans après avoir fui Gaza tombé sous la coupe du Hamas, l’ancien chef de la sécurité du Fatah, Mohammed Dahlan, pourrait revenir diriger le territoire. Son atout ? Sa proximité avec certaines puissances arabes de la région.

Pas un mot de l’intéressé. Comme s’il laissait sciemment la rumeur se répandre pour jauger sa popularité et transformer en plébiscite son éventuel retour en grâce. Car, depuis plusieurs semaines, le nom de Mohammed Dahlan, 55 ans, est associé à des tractations secrètes entre l’Égypte et le Hamas, au pouvoir dans la bande de Gaza. En coulisses, l’ancien cadre du Fatah tenterait de réconcilier l’organisation radicale palestinienne avec les autorités du Caire. La brouille, née des liens entre le Hamas et les Frères musulmans, s’est en effet durcie quand les islamistes palestiniens se sont vu accuser de connivence avec les groupes armés jihadistes dans la péninsule du Sinaï.

Chaque réunion serait supervisée par un homme de confiance du président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi : son chef des renseignements généraux, Khaled Fawzi. Mais pour enterrer la hache de guerre, le maréchal mise avant tout sur Mohammed Dahlan, dont il apprécie la modération et qu’il souhaiterait installer à Gaza. Dans un premier temps, celui-ci dirigerait un comité de gestion – d’ores et déjà approuvé par la direction du Hamas –, avant de prendre les rênes du gouvernement que les islamistes dirigent jusqu’à présent sans partage.

Une ouverture nécessaire pour le Hamas

Cette soudaine ouverture n’est pas anodine. Les maîtres de Gaza souhaitent sortir de leur isolement régional, renforcé par la crise du Golfe opposant l’Arabie saoudite au Qatar, leur principal bailleur de fonds.

L’État hébreu a réduit de 40 % ses livraisons de fioul, lequel sert à alimenter l’unique centrale électrique du territoire côtier palestinien

La seconde explication, bien plus alarmante, répond à l’urgence humanitaire dans l’enclave palestinienne, déjà soumise à un blocus israélo-égyptien. Depuis que l’Autorité de Ramallah, en Cisjordanie, refuse de payer les factures du Hamas, l’État hébreu a réduit de 40 % ses livraisons de fioul, lequel sert à alimenter l’unique centrale électrique du territoire côtier palestinien.

Conséquence : les services hospitaliers ne fonctionnent que partiellement, et les stations d’épuration sont à l’arrêt, condamnant la population à vivre dans des conditions de plus en plus insalubres.

« Le Hamas doit affronter une multitude de problèmes, mais il est assez pragmatique pour parvenir à un accord, y compris avec quelqu’un qu’il considère comme un ennemi, explique le politologue palestinien Nagy Shurab. À condition que Dahlan obtienne la réouverture du point de passage de Rafah et qu’il apporte de nouvelles aides. »

À la demande de l’organisation islamiste, son bon d’entrée à Gaza s’élèverait à 150 millions de dollars (130 millions d’euros), soit le coût de la construction d’une nouvelle centrale électrique.

Le donateur providentiel pourrait être les Émirats arabes unis, où Mohammed Dahlan vit en exil depuis 2011 après avoir quitté les territoires palestiniens. Il y a tissé des liens privilégiés avec Mohamed Ibn Zayed Al Nahyan, prince héritier d’Abou Dhabi, ainsi qu’avec d’autres dignitaires du Golfe.

 S’il y a des élections, j’y prendrai part », avait déclaré Mohamed Dahlan en 2015

Son carnet d’adresses lui confère aujourd’hui une stature dont peu de personnalités politiques palestiniennes peuvent se prévaloir, ainsi qu’une certaine foi en son destin national : « S’il y a des élections, j’y prendrai part », avait-il déclaré en 2015, se plaçant ainsi dans la course, jusqu’à présent hypothétique, à la succession du président Mahmoud Abbas. Est-il pour autant légitime auprès des siens ?

Mohammed Dahlan, seigneur de guerre

À Gaza, Dahlan a laissé un souvenir amer aux islamistes, même dans le camp de réfugiés de Khan Younes, où il a grandi. En 1994, Yasser Arafat le propulse à la tête du Service palestinien de sécurité préventive (SPSP). Fonctionnaire zélé, il traque sans répit les militants du Hamas, déjà perçus par le Fatah comme une menace.

Sous ses ordres, des milliers de « barbus » sont arrêtés et emprisonnés, parfois à la demande des Israéliens après des attentats. À seulement 33 ans, Dahlan devient un véritable seigneur de guerre. Il pousse son pouvoir jusqu’à s’approprier une partie des taxes douanières prélevées sur les marchandises entrant à Gaza. À l’époque, ses liens avec la CIA éveillent de premiers soupçons à son égard.

Malgré sa toute-puissance, il échoue à enrayer l’avènement du Hamas. En juin 2007, le groupe islamiste profite de son hospitalisation en Allemagne pour prendre sa revanche.

Un coup de force militaire qui va balayer les partisans du Fatah. Dahlan, dont des dizaines d’hommes sont tués, démissionne sans réellement reconnaître sa faute : « En raison de mes longues absences et de mes problèmes de santé, j’espère que vous acceptez la fin de ma mission en tant que conseiller à la sécurité nationale. Je resterai toujours un soldat loyal derrière vous », écrit-il à Mahmoud Abbas.

Le 18 décembre 2014, dans la ville de Gaza, des partisanes brandissent le portrait de Mohammed Dahlan lors d’une manifestation contre Abbas. © Momen Faiz/NurPhoto/AFP

Sauf qu’en Cisjordanie Mohammed Dahlan est tout aussi indésirable. Depuis les accords d’Oslo, il traîne une réputation de collaborateur pour le compte des services de sécurité intérieurs israéliens du Shabak, laquelle, même si l’objectif est de mâter le Hamas, passe très mal auprès de la population.

En 2011, sa situation se complique à nouveau. Suspecté de corruption, de trafic d’armes, puis accusé d’avoir fomenté un coup d’État contre Mahmoud Abbas, il est brutalement exclu des instances dirigeantes du Fatah.

Abbas embarrassé

La même année, son nom apparaît dans un document de 118 pages produit par une commission d’enquête de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Cette fois, il est mis en cause dans l’empoisonnement de Yasser Arafat.

Dahlan, y apprend-on, aurait demandé à un responsable de la garde présidentielle palestinienne de « brûler » des boîtes de médicaments administrées au vieux raïs dans son quartier général de la Mouqataa, à Ramallah. Les faits seraient survenus quelques jours avant le transfert d’Arafat à l’hôpital militaire de Percy, en région parisienne, où il décédera le 11 novembre 2004.

Dans la rue palestinienne, les accusations portées contre Mohammed Dahlan corroborent l’idée – toujours très répandue – d’un « complot israélien ». Sa sinistre réputation va même le poursuivre jusqu’à Dubaï, non loin de là où il s’est exilé.

En 2010, deux anciens membres de la sécurité préventive à Gaza, employés dans une société immobilière appartenant à Dahlan, sont accusés d’avoir fourni un appui logistique à un commando du Mossad, responsable de l’assassinat de Mahmoud al-Mabhouh, figure historique de la branche armée du Hamas.

Et pourtant les rumeurs annonçant un retour imminent de Dahlan aux affaires sont solides. Elles correspondraient, selon le journal israélien Haaretz, à un plan impliquant aussi bien l’État hébreu que l’Égypte et les Émirats arabes unis.

L’objectif serait d’abord de rendre insignifiant le pouvoir de Mahmoud Abbas en l’obligeant à composer avec un rival apprécié par les puissances de la région. Le président de l’Autorité palestinienne ne semble d’ailleurs plus très serein.

En colère, il a repoussé, début juillet, un entretien avec son homologue égyptien Sissi avant de se résoudre finalement à aller lui demander des explications au Caire.

Abbas est d’autant plus embarrassé que le procès intenté à Mohammed Dahlan en 2014, depuis Ramallah, n’a jamais été probant. Il a même sonné le réveil des partisans de l’ancien chef de la sécurité palestinienne, lesquels n’ont pas hésité à en découdre avec la police.

Les instigateurs du plan ont aussi une autre idée en tête : réduire l’influence, jugée nocive, de la Turquie et du Qatar auprès du Hamas. « Nous sommes peut-être au début d’une nouvelle ère, même si Dahlan devait opérer à distance depuis l’Égypte », affirme Kobi Michael, ancien directeur du département palestinien au ministère israélien des Affaires stratégiques.

À court terme, nul doute qu’un parachutage de l’ancien homme fort de Gaza limiterait les risques d’un nouveau conflit armé avec le Hamas, qu’aucune partie ne souhaite pour le moment. Dans un Proche-Orient toujours en effervescence, Mohammed Dahlan semble apparaître plus que jamais comme un gage de stabilité.


L’homme qui valait 120 millions de dollars

C’est la fortune personnelle de Mohammed Dahlan, évaluée par le Centre des affaires publiques et de l’État (JCPA-CAPE) de Jérusalem, l’un des plus sérieux think tanks israéliens. Outre le racket systématique des points de passage frontaliers de Gaza, révélé en 1997 par le « scandale de Karni Crossing », Dahlan se serait enrichi en détournant une partie de l’aide attribuée à ses forces de sécurité quand il dirigeait la bande de Gaza.

Il disposerait par ailleurs de plusieurs entreprises dans le Golfe et a investi d’importantes sommes en Serbie, ce qui lui a valu d’obtenir la citoyenneté serbe, en 2013, pour « services rendus ».