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Algérie : comment faire rentrer dans le rang les chaînes de télé privées ?

La chaine de tunisienne © Ons Abid © Razem Ryma presentatrice d'Ennahar TV

Plus d'une cinquantaine de chaînes de télés émettent illégalement depuis le territoire. Difficilement contrôlables, elles multiplient les polémiques.

S’il y a un terme avec lequel les Algériens se sont familiarisés ces derniers mois, c’est bien « offshore ». Ce mot anglais qui signifie « extraterritorial » ne renvoie pas seulement au scandale des Panama Papers, qui a révélé l’existence de sociétés et de comptes bancaires détenus par de hauts responsables algériens, entre autres, dans ce paradis fiscal de l’extrémité sud de l’Amérique centrale. Il désigne également le statut de chaînes de télévision privées qui opèrent en Algérie sous des entités juridiques étrangères, notamment libanaises, jordaniennes, britanniques, françaises ou encore émiraties.

De nombreux dérapages

Depuis 2013, date à laquelle elles sont apparues pour la première fois sur les écrans algériens, ces chaînes ne cessent de susciter le débat. Programmes racoleurs, discours haineux ou racistes, dérapages verbaux, campagnes orchestrées contre des dirigeants de l’État en exercice ou à la retraite ou contre des responsables de l’opposition, sensationnalisme et promotion de l’obscurantisme, entorse à l’éthique et à la déontologie, manque de professionnalisme… La liste des reproches, critiques et autres griefs retenus contre certaines de ces chaînes est très longue.

Ces récriminations ont brutalement refait surface durant le mois de ramadan de cette année après la diffusion à l’heure de grande écoute de plusieurs caméras cachées jugées indécentes, violentes, provocantes ou attentatoires à la vie, à l’image et à la réputation des personnes anonymes ou des personnalités artistiques ayant participé à ces émissions. Chanteur menacé d’exécution dans le désert par des trafiquants, policiers obligeant une femme à prouver son innocence après le faux enlèvement d’un enfant, ponte du régime accusé d’espionnage au profit d’une puissance étrangère… L’imagination des scénaristes et des producteurs de ces programmes ne connaît plus de limites.

La plus controversée de ces caméras cachées a été diffusée mercredi 31 mai par la chaîne Ennahar TV, propriété du non moins controversé journaliste Anis Rahmani et l’une des plus regardées en Algérie. Invité à une fausse causerie littéraire, l’écrivain et dramaturge Rachid Boudjedra a été forcé par de faux policiers à confesser sa foi musulmane.

L’humiliation subie par Boudjedra, 74 ans, a suscité une telle indignation que Saïd Bouteflika, frère et conseiller du chef de l’État, a tenu à prendre part à un sit-in de protestation contre cette émission.

Le régulateur impuissant

Certes, Ennahar TV, dont les responsables n’ont pas donné suite à nos demandes d’entretien, a présenté des excuses avant de stopper l’émission. Il n’empêche que ces caméras cachées ont soulevé de véritables questions de fond et de forme qui ne risquent pas d’être tranchées à court terme tant ce paysage audiovisuel ressemble à une jungle. Même l’Autorité de régulation de l’audiovisuel (Arav), créée en juin 2016, se déclare impuissante face à cette situation.

Il n’existe pas de statistiques fiables concernant le nombre exact de télés opérant en Algérie. Diverses sources indiquent le nombre de 55 chaînes émettant à partir du sol algérien mais disposant d’un siège social à l’étranger. Seulement 5 d’entre elles (Ennahar TV, Echorouk TV, Dzaïr TV, El Djazairia One et Hogar TV) ont reçu l’agrément du ministère de la Communication. Elles ont cependant uniquement été autorisées à ouvrir des bureaux de correspondants de chaînes étrangères.

Une disposition très restrictive, notamment sur le nombre de salariés, limité à neuf. Or les chaînes agréées, pour ne citer qu’elles, emploient plus de 1 000 personnes (journalistes, techniciens et correspondants locaux). Elles occupent des sièges flambant neuf sur les hauteurs d’Alger, utilisent un matériel ultramoderne et réalisent des chiffres d’affaires annuels de plusieurs dizaines de millions d’euros. Quant aux autres chaînes, elles n’ont aucune existence officielle, « elles ne sont ni algériennes ni légales », affirme encore Zouaoui Benhamadi, président de l’Arav. Pourtant, elles émettent.

Une promesse de démocratie

Pour comprendre cette zone grise entre droit et non-droit dans laquelle évoluent ces télés privées, il faut remonter à 2011. Les révolutions arabes balaient les dictatures à Tunis, au Caire et à Tripoli. Pour tenter de prémunir son pays contre cette insurrection, le président Bouteflika promet des réformes démocratiques, notamment l’ouverture du champ médiatique aux chaînes privées, dont la création n’a jamais été tolérée depuis l’instauration du multipartisme en 1989.

Avant même la promulgation de la loi sur l’audiovisuel et la mise en place d’une autorité de régulation, journalistes, patrons de presse et hommes d’affaires lancent leurs chaînes. Les autorités tolèrent et espèrent ainsi contrer l’influence des télés comme Al-Jazira ou Al Magharibia, qui donnent des sueurs froides au gouvernement d’Alger.

« L’audiovisuel public n’étant pas en mesure de concurrencer les chaînes arabes ou françaises, le pouvoir a encouragé la multiplication de ces projets », explique Abdelaziz Rahabi, ancien ministre de la Communication et client régulier des plateaux télé.

Les chaînes de plus en plus nombreuses

« L’absence de régulation a provoqué l’inflation des chaînes privées », estime Mohamed Iouanoughene, directeur de la rédaction de KBC, télé du groupe de presse El Khabar, récemment disparu faute de moyens financiers. « L’État a laissé faire quand il avait besoin de promouvoir cette ouverture. Quatre ans plus tard, il se révèle impuissant à assainir la situation », poursuit-il.

Directeur général de Dzaïr TV et de Dzaïr News, filiales du groupe de BTP de l’homme d’affaires Ali Haddad, Mohamed Hakem souhaite modérer les procès intentés aux chaînes algériennes. « Les critiques sont fondées, mais il est injuste de mettre tout le monde dans le même sac, car toutes les chaînes ne se ressemblent pas, nuance-t-il. Les carences et les insuffisances sont inévitables dans la mesure où on apprend le métier sur le tas. Tout le monde est parti de zéro. »

La réputation sulfureuse d’Ennahar TV et d’Echorouk TV déteint-elle sur le reste des chaînes ? Mohamed Daas, 39 ans, patron d’El Djazairia One, qui fait travailler 120 personnes, plaide pour sa paroisse. « Nous sommes une chaîne moderniste qui cible les jeunes, explique-t-il. Nous traitons l’actualité avec toute la neutralité nécessaire. Nous n’avons jamais reçu de plainte ni de récrimination de la part des autorités ni des téléspectateurs. Cela étant dit, il se révèle urgent d’instaurer des garde-fous, des règles et une charte. »

Une réglementation avant 2018

En dépit des polémiques et des dérapages, ces chaînes sont largement plébiscitées par les Algériens. Avant, ils s’informaient avec Al-Jazira, France 24 ou Al-Arabiya. Aujourd’hui, Ennahar TV parvient à annoncer la composition du nouveau gouvernement avant même l’agence officielle. La mosaïque que forme ce paysage reflète la diversité des opinions et le pluralisme politique et linguistique. Débats et talk-shows ouvrent l’antenne à l’opposition, qui s’y exprime avec une liberté de ton presque sans pareille dans le monde arabe. Tant les professionnels que le public réclament toutefois une opération de nettoyage.

Le Premier ministre, Abdelmadjid Tebboune, va-t-il réussir là où son prédécesseur Abdelmalek Sellal a échoué ? À peine nommé en mai dernier, Tebboune s’est engagé à proposer une réglementation avant la fin de l’année. D’ici là, les chaînes sont tenues d’obtenir un statut de droit algérien. Chacune devra ensuite signer un cahier des charges avec l’Arav. Enfin, l’État émettra une dizaine d’appels d’offres pour l’obtention de fréquences. Les autres sont appelées à disparaître.