Shakara de Fela Anikulapo-Kuti : les fondamentaux de l’afrobeat

Shakara de Fela Anikulapo - Kuti ©

Shakara, un disque de Fela Anikulapo-Kuti qui fait toujours autant parler. La pochette est déjà un choc.

Une cinquantaine de jeunes femmes (les choristes et danseuses de Fela) y apparaissent seins nus, en tailleur ou à genoux, dessinant le continent africain et le nombre 70, en référence au nom du groupe, The Africa ’70. Au centre du zéro, dans un coquet slip moulant, le chef de groupe sourit de toutes ses dents, comme s’il défiait les censeurs. De fait, sorti en 1972, le 33-tours sera réédité deux ans plus tard avec une couverture beaucoup plus sage, montrant seulement le profil du musicien. Mais c’est à l’écoute de Shakara que l’auditeur prend vraiment une claque. Car ce disque pose les fondamentaux de l’afrobeat, cet irrésistible mix de musiques africaines (comme le highlife) et américaines (jazz, funk, blues…).

Certes, il n’y a que deux chansons, mais elles sont exceptionnellement longues : treize minutes quarante-sept secondes pour « Lady », et treize minutes vingt-six secondes pour « Shakara (Oloje) ». Plus tard, Fela ira plus loin dans des pièces d’une demi-heure (Unknown Soldier ou ODOO, par exemple). Mais un jalon est posé : le Nigérian prend le temps d’instaurer une ambiance de transe psychédélique. Les titres commencent par une longue introduction, d’autant plus efficace pour « Shakara » que la même phrase musicale est jouée par tout l’orchestre.

 Textes provocateurs

Malgré l’incroyable profusion d’instruments, la machinerie tourne avec une régularité métronomique… On raconte que Fela, comme James Brown, imposait des amendes pour chaque couac ! Ce qui est certain, c’est que les chansons étaient rodées des nuits entières en public à l’Afro Spot, un club de Lagos loué par le chef de bande. Le batteur Tony Allen, qui a rejoint le groupe deux ans plus tôt, ajoute beaucoup au groove de l’album. Sur sa rythmique, les riffs de guitare, les cuivres et le clavier se superposent en boucles hypnotiques, créant parfois de l’espace pour les solos ou les voix.

Fela et son chœur se répondent sur des textes provocateurs. « Lady », par exemple, évoque la femme africaine, qui veut être considérée comme l’égale de l’homme, et n’hésite pas – scandale ! – à attendre de son compagnon qu’il fasse la vaisselle. Critique de l’influence occidentale et rejet du patriarcat traditionnel, les paroles font toujours polémique. Cela n’empêche pas l’album de connaître immédiatement le succès. D’autant que les lyrics, habituellement en yorouba, sont aussi en partie en pidgin, ce qui permet au chanteur d’étendre son audience à tout le monde anglophone.

Féminisme

Les relectures contemporaines de l’album prouvent qu’il n’a rien perdu de sa puissance… et de sa complexité. Le titre « Lady » est l’une des pistes utilisées par le chorégraphe burkinabè Serge Aimé Coulibaly pour Kalakuta Republik, un hommage à Fela. Il sert de toile de fond à une évocation du Shrine, club mythique de l’artiste. Dans un autre spectacle, DjeuhDjoah qu’est-ce que tu Fela ?, inspiré de la vie du créateur, la compagnie La Bande de Niaismans fait interpréter le tube par Charlotte Wassy, pour « affirmer la puissance féminine ». « On a tendance à oublier que Fela était le fils de Funmilayo Ransome-Kuti, militante nationaliste de premier plan, souligne l’un des interprètes, Georges-Olivier Sosso Mondo. Et qu’il a rencontré peu de temps avant cet album Sandra Smith, liée aux Black Panthers, qui a contribué à forger sa conscience politique. » Fela, qui se targuait d’être « sexiste », devenu chantre du féminisme… Shakara n’a pas fini de faire tourner les têtes.

 

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