Plongée dans les poubelles de l’info du Web africain

Un homme surfe sur Internet dans un cyber-café de Cotonou, au Bénin, le 24 février 2016. © Gwenn Dubourthoumieu pour Jeune Afrique

Sur le continent, plagiat, fake news et sensationnalisme sont l’apanage des journaux numériques. Face au vide juridique, les professionnels des médias en ligne se mobilisent pour encadrer ces sites qui inondent la Toile.

Cameroun : « Une fille meurt en plein acte sexuel avec son copain. » Nigeria : « Alerte ! Le président Muhammadu Buhari est mort. » Sénégal : « Surpris sur une fillette de 2 ans, le maçon se “construit” une folie libidinale. » Sur le continent, aucun pays n’échappe à ces gros titres tapageurs prisés par les visiteurs des innombrables sites d’information en ligne. Si internet a permis à la liberté d’informer d’y progresser, cette révolution virtuelle a aussi contribué à la prolifération de journalistes autoproclamés, à la déontologie douteuse, qui disséminent rumeurs et fake news. Faits non vérifiés, sensationnalisme et plagiat compulsif constituent désormais les principaux ingrédients de nombreux médias africains en ligne.

Que penser, par exemple, des « révélations » du site ­guineepresse. info, qui relayait en octobre 2014, en pleine propagation du virus Ebola en Afrique de l’Ouest, la théorie selon laquelle le milliardaire américain George Soros (proche du président guinéen Alpha Condé) finançait un « laboratoire d’armes biologiques » en Sierra Leone, lequel serait à l’origine de l’épidémie ? Et que dire de 24pronews.com, qui, reprenant le 22 juin un article du quotidien congolais L’Avenir sur la présumée nationalité italienne de Moïse Katumbi, affichait un document douteux avec, sous la photo de l’opposant : « Pays d’origine : juif zambio-gréco-italien » ?

Il n’existe aucune régulation de la presse numérique, qui est un secteur essentiellement informel

Possession, inceste, théorie du complot… Tout y passe, et tout est lu et commenté. Au point d’hypothéquer lourdement la crédibilité de la presse en ligne, devenue un vecteur important de circulation de l’information sur le continent. « Il n’existe aucune régulation de la presse numérique, qui est un secteur essentiellement informel », analyse David Youant, directeur général d’Alerte Info, une agence de presse privée ivoirienne qui diffuse ses articles par SMS et sur application mobile. « Ces sites n’ont ni bureau ni siège social, parfois même pas de personnel », poursuit celui qui est aussi le président du Réseau des professionnels de la presse en ligne de Côte d’Ivoire (Repprelci), fondé en 2006. Dans son pays, les journalistes « sérieux » estiment être les premières victimes de ce phénomène, qui jette l’opprobre sur l’ensemble des sites d’information.

Vide juridique

Et son homologue sénégalais Ibrahima Lissa Faye, président de l’Association des éditeurs et professionnels de la presse en ligne (Appel), d’enfoncer le clou : « Il y a une nécessité à mettre de l’ordre dans la presse en ligne. Actuellement, n’importe qui peut se lever un matin, créer un site web et se revendiquer journaliste. » L’image est à peine caricaturale. Le Sénégal compte en effet plus de 200 sites d’information, dont 85 % seraient de simples agrégateurs de contenu, republiant sans vergogne des informations venues d’ailleurs, sans les vérifier. Patient Ligodi, le président de l’Association des médias d’information en ligne de la RD Congo, née en juin de cette année, reconnaît une demi-­douzaine de sites d’information de référence sur la centaine recensée dans le pays.

Pour expliquer cette pagaille, les trois journalistes évoquent les mêmes raisons. D’abord, un vide juridique. En Côte d’Ivoire, l’actuelle loi sur la presse date de 2004 et présente des insuffisances, rappelle David Youant. Un nouveau texte devait être présenté à l’Assemblée nationale le 31 mai, mais la dizaine d’organisations professionnelles du secteur dénonçait une « loi liberticide, plus répressive et totalement aux antipodes de la modernité », ce qui a reporté sine die l’examen du projet de loi. Un retard qui ne facilite pas le travail du Conseil national de la presse, régulièrement saisi de manquements à l’éthique. « Nous ne disposons d’aucun mode de régulation pour le web, justifie Sidonie Amoakon, sa secrétaire générale. Nous prenons alors contact avec les promoteurs des sites, mais nous n’avons pas les moyens juridiques d’intervenir ni de sanctionner. »

À l’inverse, le Sénégal vient de se doter d’un code de la presse flambant neuf, adopté le 20 juin après huit années de tergiversations. Le texte doit notamment permettre la création d’un véritable statut de journaliste, censé réglementer l’accès à la profession. « Désormais, chaque entreprise de presse en ligne devra se composer d’un directeur de publication, d’un rédacteur en chef et d’au moins un journaliste, se réjouit Ibrahima Lissa Faye. Les mentions légales seront obligatoires, et l’éditeur, tenu pénalement responsable. »

Déficit de formation

Autre source de ce désordre, l’absence de formation des fondateurs de médias en ligne. « Ces personnes ne sont pas outillées, on constate des lacunes dans leur management et leur professionnalisme, explique l’Ivoirien David Youant. Elles pratiquent surtout le mimétisme et se contentent de relayer du contenu existant. » Les motivations des promoteurs de sites se révèlent multiples : engranger des revenus publicitaires, intégrer le cercle des propriétaires de médias ou simplement apporter leur voix au débat public.

« Sans oublier l’influence politique », ajoute Ibrahima Lissa Faye, qui rappelle que certains sites ont pour bailleurs de fonds des membres ou des proches de partis. « Dans tous les cas, la faible rentabilité de ces portails ne dissuade pas leurs fondateurs, car ça ne coûte pas grand-chose de les créer », précise le Sénégalais.

Pour les « vrais » journalistes, il devenait urgent d’agir. En 2013, le Repprelci a entamé un recensement des médias numériques de Côte d’Ivoire. Sur une cinquantaine de sites répertoriés, 60 % n’avaient pas de siège social. À la suite de cette étude, les professionnels du web ont organisé dès 2015 des séminaires de formation sur les différents aspects de la création d’une entreprise de presse numérique.

Naissance d’un « fact-checking » africain

Pour aller plus loin, le Sénégal et la Côte d’Ivoire réfléchissent désormais à la mise en place d’organes d’autorégulation, avec la création d’un label destiné à légitimer les médias en ligne. Reste à se prémunir de la menace constante des fausses nouvelles. La presse africaine a trouvé une première parade grâce à des sites de fact checking (« vérification des faits ») tels qu’Africa Check.

D’abord lancé en anglais, ce média en ligne fondé en Afrique du Sud en 2012 par le journaliste britannique Peter Cunliffe-Jones, avec le soutien de la Fondation AFP (Agence France-Presse), possède désormais une version francophone, établie à Dakar. « Le principe est de vérifier les déclarations des personnalités publiques, détaille Samba Dialimpa, le rédacteur en chef adjoint du site, qui affiche 15 000 à 20 000 visiteurs uniques mensuels. Si une actu nous intrigue, on la vérifie puis on publie notre enquête. Le média se veut participatif car les internautes peuvent nous solliciter afin de vérifier une info. »

Parmi ses autres faits d’armes, Africa Check a notamment désamorcé récemment une légende urbaine à propos d’un prétendu vaccin contre le sida. Tout est parti d’un reportage du journal télévisé gabonais partagé sur YouTube en juin 2014. Celui-ci traitait de l’Immunorex-DM28, un médicament conçu par un chercheur gabonais controversé, Donatien Mavoungou, qui assure que ce produit est susceptible de renforcer le système immunitaire, cible du VIH. Copieusement déformée, l’annonce devient : « Un professeur gabonais trouve enfin le vaccin du sida », avant de se propager progressivement sur divers sites africains, tels ­senenews.com ou malinet.net. Selon Africa Check, entre 2014 et 2016, la vidéo du reportage a été vue 1,3 million de fois !

Directeur de la rédaction du quotidien Fraternité Matin, Venance Konan décrit une évolution inéluctable : « Après des années de résistance, nous migrons fatalement vers le web. Notre journal, réputé pour ses enquêtes et ses reportages, publie aussi sur son site des nouvelles plus légères afin de toucher un nouveau public, davantage tourné vers les faits divers et le people. » Mais, pour ce vétéran de la presse ivoirienne, la création prolifique de sites d’information non contrôlés « n’est pas saine » et « perturbe tout le secteur de la presse », puisque « désormais on ne fait plus la différence entre une information et une rumeur ».


Au royaume du copier-coller

Pour la presse traditionnelle, une autre nuisance causée par les portails d’information en ligne tient à la violation caractérisée du droit d’auteur. En RD Congo comme ailleurs, la presse papier voit s’accentuer le reflux du nombre de ses lecteurs à cause du copier-coller de son travail.

« Nous avions l’habitude d’alimenter notre site internet en début de journée, témoigne Pitshou Mulumba, rédacteur en chef adjoint du desk politique au quotidien congolais Le Potentiel. Mais nos articles étaient massivement repris par les portails web, donc on actualise désormais le site plus tard dans la journée. »

Si le Sénégalais Mohamed Gueye, directeur de publication du Quotidien, se réjouit de la diversité des sites en ligne, il déplore également le plagiat régulier des articles de son journal. « Ceux qui se font passer pour des portails d’information bénéficient de la publicité des annonceurs sur notre dos, peste-t‑il. Le préjudice est important car ils ont une plus grande visibilité. » Ironie de l’histoire, le portail du Quotidien reprend également – en les citant – de nombreux articles de la presse étrangère, dont JA.