Côte d’Ivoire : nouvelle République, acte I

Le président ivoirien Alassane Dramane Ouattara (dr), le vice-président kényan William Ruto (c) et le vice-président ivoirien Daniel Kablan Duncan lors du Africa Ceo Forum, à Abidjan le 21 mars 2016. © Jacques Torregano/Divergence/AFRICA CEO FORUM/JA

Après six mois d’exercice conjoint entre le chef de l’État Alassane Dramane Ouattara, son vice-président Daniel Kablan Duncan et le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly, la distribution des rôles et des dossiers semble claire. Même si elle n’est pas sans réserver quelques surprises.

Dans un ministère ivoirien, un néon clignote à intervalles réguliers. Il est 20 heures en cette semaine de Pâques, et l’administrateur des lieux achève à la hâte la présentation qu’il doit faire le lendemain, au cours d’un séminaire gouvernemental. L’événement, qui s’est déroulé le 11 avril, est censé donner son impulsion à l’action de l’exécutif jusqu’en 2020. C’est un moment important. Pour preuve, ledit séminaire est ouvert par le vice-président, Daniel Kablan Duncan (DKD), dirigé par le Premier ministre, Amadou Gon Coulibaly (AGC), et, enfin, conclu par le chef de l’État, Alassane Dramane Ouattara (ADO). Un ordre protocolaire illustrant le tricéphalisme désormais en vigueur au sein l’exécutif ivoirien.

Huit mois après la promulgation de sa Constitution, la IIIe République se met en place. Alors que la création du Sénat a été reportée à 2020, la répartition des rôles entre le chef de l’État, son vice-président et le Premier ministre est scrutée dans ses moindres détails. Comment ce nouveau système hybride, à la croisée du régime présidentiel à la française et de celui pratiqué aux États-Unis, fonctionne-t-il ? Lors du débat sur la nouvelle Constitution (adoptée par référendum le 30 octobre 2016), certains doutaient de l’utilité d’un poste de vice-président. Leurs craintes sont-elles aujourd’hui dissipées ?

Une tentative de répartition des rôles

La présence d’un vice-président n’a pour l’instant pas réellement modifié le système de gouvernance instauré par le chef de l’État. DKD s’y est parfaitement conformé, et ADO sollicite son avis. « En Conseil des ministres, le chef de l’État demande systématiquement à son vice-président s’il a des observations avant de s’exprimer lui-même », raconte un ministre. DKD est aussi mis en copie des nombreuses notes électroniques que reçoit le président.

Alors que la question de sa succession accapare déjà le débat public, ADO a également été plus présent sur le terrain politique

Depuis la nomination de son vice-président, le 10 janvier, l’agenda du chef de l’État a été déchargé des inaugurations et des cérémonies auxquelles il devait assister. Il a mis ce temps à profit pour rencontrer des investisseurs et, surtout, gérer les situations de crise.

Alors que la question de sa succession accapare déjà le débat public, au point de sembler paralyser le Rassemblement des républicains (RDR, parti présidentiel), ADO a également été plus présent sur le terrain politique.

« Mais en a-t-il vraiment envie ? s’interroge un diplomate. On a l’impression qu’il ne pouvait pas faire autrement parce qu’il avait perdu la mainmise, ce qui est un aveu de faiblesse. » Enfin, si certains dans l’entourage du président tentent de le pousser à se rapprocher de la population, les réticences semblent encore trop fortes.

Une coopération entre le Premier ministre et le vice-président

Quant à la collaboration entre DKD et AGC, on assure au Palais qu’elle s’effectue naturellement. « Quand Kablan Duncan était chef du gouvernement, il travaillait main dans la main avec Gon Coulibaly. Ils préparaient ensemble les Conseils des ministres », rappelle un conseiller à la présidence.

En début d’année, certains observateurs et diplomates en poste à Abidjan estimaient que le vice-président et son Premier ministre se marchaient sur les pieds. Kablan Duncan était alors très visible, notamment médiatiquement, et une certaine confusion s’était installée.

« Il est désormais beaucoup plus discret. Comme si on s’était rendu compte qu’il pouvait faire de l’ombre à AGC », commente un ancien ministre. « Quand ils prennent part ensemble à certaines cérémonies, ils ne représentent pas la même institution, précise un collaborateur du chef de l’État.

Le vice-président est là pour montrer qu’il y a une volonté politique, mais, lorsque l’on s’attaque au concret des dossiers, c’est le Premier ministre qui prend le relais. La fonction de vice-président comporte un volet représentatif important.

La mutinerie de mai a cependant démontré que DKD n’était pas au cœur du processus de décision des dossiers sensibles

Le président lui a confié des dossiers économiques et diplomatiques, comme l’organisation du sommet Afrique-Union européenne [qui se tiendra à Abidjan les 29 et 30 novembre]. Il est mis aussi à contribution dans les négociations avec le FMI et la Banque mondiale. »

La mutinerie de mai a cependant démontré que DKD n’était pas au cœur du processus de décision des dossiers sensibles. En déplacement à Paris au moment où la Côte d’Ivoire était sévèrement secouée, le vice-président n’a pas été associé à la gestion de la crise.

Au contraire de Gon Coulibaly, qui joua les premiers rôles. De fait, ce dernier est aujourd’hui un Premier ministre plus puissant que son prédécesseur. Il a notamment récupéré certaines structures qu’il dirigeait lorsqu’il était secrétaire général de la présidence comme le Centre de promotion des investissements en Côte d’Ivoire (Cepici) ou le Comité national de pilotage des partenariats public-privé (CNP-PPP).

Au cœur d’un système où les conseillers ont toujours joué un rôle important, AGC semble avoir enfin rééquilibré le rapport des forces entre la primature et la présidence. « C’est ce qui fait de lui une pièce centrale du système Ouattara. Il établit le lien entre les différents cercles de décision », conclut un diplomate.

Désormais sous les feux des projecteurs, Gon Coulibaly affronte une série de crises : mutinerie, conflit avec les fonctionnaires… Autant de situations difficiles qui, dans l’optique de la présidentielle de 2020, pourront se révéler à double tranchant.