Les jeunes diplômés africains ont la désespérance en partage

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Ancien journaliste à Jeune Afrique, spécialiste de la République démocratique du Congo, de l'Afrique centrale et de l'Histoire africaine, Tshitenge Lubabu écrit régulièrement des Post-scriptum depuis son pays natal.

Des étudiants sénégalais devant le monument de la Renaissance africaine, à Dakar, le 13 octobre 2010. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Le dernier sommet de l’Union africaine, qui s’est tenu début juillet à Addis-Abeba, s’est intéressé au sort de la jeunesse du continent, actuellement livrée à elle-même dans moult pays.

Les jeunes, qu’ils soient diplômés ou non, sont dans leur écrasante majorité dans l’impasse. Je n’en veux pour preuve que ce message reçu récemment. Il émanait d’une jeune fille de RD Congo, la vingtaine, diplômée en droit d’une université locale. Désespérée après avoir cherché en vain un emploi digne de sa formation ou un stage dans un cabinet d’avocats, elle voulait venir travailler pour moi comme… domestique.

Imaginez mon désarroi et surtout ma colère contre une société incapable d’offrir le meilleur à ses enfants. J’ai répondu à cette jeune fille que je ne pourrais jamais la réduire à cela. Tout commence au niveau de la formation. Les systèmes scolaires sont tellement sclérosés et sans moyens dans un grand nombre de pays africains qu’ils produisent année après année des jeunes à moitié analphabètes.

Les points ne se méritent pas, ils s’achètent

En cause, les lacunes de nombre d’enseignants eux-mêmes mal formés et l’absence de bibliothèques pour inciter à la lecture. Au secondaire, la situation ne s’améliore pas. Non seulement la lecture n’est pas une priorité, mais les points ne se méritent pas, ils s’achètent. C’est ainsi que des adolescents phagocytés par un système scolaire gangrené s’initient à la corruption avec la bénédiction de leurs parents.

Le pire arrive à la période des examens qui sanctionnent la fin des études secondaires. Les responsables des écoles sollicitent sans cesse les parents en multipliant les réunions. Ils leur demandent d’apporter chacun une contribution financière destinée à « motiver » les examinateurs et les correcteurs afin d’assurer à l’école un taux de réussite élevé.

Au bout du compte, des diplômes sont délivrés aux plus offrants, c’est‑à-dire les moins méritants

C’est ainsi que les portes de l’université s’ouvrent à tous les cancres. Le désordre et la corruption deviennent la norme. Les professeurs véreux ­rackettent les étudiants et punissent ceux qui n’ont pas les moyens de satisfaire leur gloutonnerie. Au bout du compte, des diplômes sont délivrés aux plus offrants, c’est‑à-dire les moins méritants. Et beaucoup sortent d’établissements à la mode mais restent inemployables.

Car trouver du travail est aussi une gageure, un saut d’obstacles. Les plus chanceux des jeunes diplômés sont recommandés par des personnalités très influentes à qui toute personne saine d’esprit ne peut résister. Les plus intrépides graissent la patte des recruteurs. Quant aux déshérités, ceux qui n’ont aucun parapluie, quels que soient leurs mérites, ils n’ont qu’un choix : graisser la patte aux recruteurs ou souffrir.

J’ai discuté un jour avec un de ces jeunes diplômés sans emploi. Il m’a posé la question suivante : « Pourquoi appelle-t‑on les ministres “Excellence” ? » Je lui ai retourné la question : « Selon vous, quelle en est raison ? » Et il m’a dit : « C’est parce qu’ils ont très bien dirigé leurs ministères. » Nouvelle question de ma part : « Savez-vous ce qu’est un titre protocolaire ? » Réponse : « Non ! »

Les banques disposées à soutenir financièrement la création de start-up sont rarissimes

Il serait réducteur de ma part de prétendre que la jeunesse africaine a le même parcours, le même profil. Quelques-uns dans ses rangs ont reçu une formation solide. Ils sont brillants et pleins d’ambition. Malheureusement, les perspectives d’emploi sont rares. Les banques disposées à soutenir financièrement la création de start-up ou de toute autre entreprise sont rarissimes. Et tous ces jeunes, diplômés ou surdiplômés, ont un lot commun : le désespoir.

Les États africains ont failli, comme dans beaucoup de domaines, à leur devoir et sacrifié ainsi l’avenir. Alors, messieurs les présidents, vous voulez sauver la jeunesse africaine du naufrage ? Chiche !