Tunisie : très chères vacances

Un paysage de Tunisie. © Tunisie/CC/Pixabay

Entre des hôtels aux tarifs prohibitifs et des « placiers » informels peu scrupuleux, les estivants locaux peinent à trouver un coin de plage tranquille sans avoir à mettre la main à la poche. Reportage.

La fin du ramadan, la clôture de l’année scolaire et la canicule ont donné, fin juin, le top départ de la saison estivale tunisienne, qui s’annonce déjà frénétique au vu des embouteillages monstres pour accéder aux plages. « Nous réagissons par une sorte d’atavisme ; dès qu’il fait chaud, même si on continue de travailler, tout concourt à nous faire nous sentir en vacances », lance, goguenard, un fonctionnaire, qui fait allusion au régime de la « séance unique », hérité de la période coloniale, où l’Administration ne travaille que jusqu’à 14 h 30, du lundi au vendredi.

De quoi laisser une large place aux loisirs, dont les Tunisiens sont très friands. Depuis 2011, ils en profitent encore plus largement, le coup porté au tourisme par la révolution et les attentats de 2015 – au musée du Bardo à Tunis, puis à Sousse, et contre la garde présidentielle à Tunis – ayant conduit les hôteliers à se tourner davantage vers une clientèle locale qu’ils négligeaient jusque-là.

Les disparités sociales révélées sur les plages

Pour un Tunisien, accéder à un hôtel en plein été était presque un privilège

« Pour un Tunisien, accéder à un hôtel en plein été était presque un privilège », se rappelle Alya, une enseignante à la retraite pour qui l’été est synonyme de bains de mer. « La khlaa [la villégiature, en dialectal] est une tradition. Nos grands-parents fuyaient les grosses chaleurs de la ville en s’installant dans de petites stations balnéaires. Les notables avaient leurs maisons d’été, les autres louaient des baraques en bois sur les plages. Les rituels étaient bien rodés. On se baignait jusqu’au 15 août, date de la fête de la Madone, quand, selon les pêcheurs siciliens, la mer changeait et les méduses se rapprochaient des rivages. Nous avons conservé ces habitudes tout en ayant oublié leurs origines. »

Mais si les vacances pour tous n’ont pas attendu la démocratie pour entrer dans les mœurs, elles reflètent aussi les disparités sociales, qui se sont nettement creusées depuis la révolution. « Avant, on pouvait trouver une place sur une plage publique. Elles étaient même très nombreuses. Aujourd’hui, on ne peut y accéder qu’en louant un parasol et des chaises. Pour quatre personnes, il faut compter 20 dinars [7 euros] par jour. Ajoutez-y le repas et l’essence, qui vient d’augmenter, et la journée de détente revient cher », fulmine Adel, un mécanicien qui, depuis dix ans, emmène chaque samedi sa famille à Aïn Mestir, à 60 km au nord de Tunis.

Lutte contre la « loi de la jungle »

Adel est dérouté ; il ne reconnaît plus la plage, envahie par des parasols et des guinguettes de fortune installés sans autorisation. « Sur les plus belles plages entre Tunis et Bizerte, c’est la loi de la jungle. Personne n’ose résister à ces voyous qui se sont érigés en gardiens de parking, gargotiers, plagistes », se plaint un autre habitué.

Pourtant, les faits lui donnent tort. Depuis quelques jours, le gouverneur de Bizerte a en effet lancé une campagne contre l’occupation sauvage du domaine maritime public. Sauf que les équipements confisqués et les baraquements détruits réapparaissent dès le lendemain. « C’est presque vain. Depuis 2011, l’informel a profité de l’absence ou de l’impuissance des pouvoirs publics pour établir ses propres règles, celles qui rempliront sans peine les poches de ces exploitants sans patente. Ce n’est pas maintenant qu’ils vont y renoncer », se résigne Hédia, une cinquantenaire qui squatte une chaise sur la plage du Kram, en banlieue est de Tunis.

« J’en profite jusqu’à ce que le placier vienne me chasser. Je reviendrai dès qu’il aura le dos tourné. Je ne paierai pas 5 dinars pour avoir le droit de m’asseoir en bord de mer dans mon propre quartier », s’amuse-t‑elle.

Plages bondées

Une population en nette croissance, des zones urbaines en expansion, des transports en commun plus nombreux font que les plages autour de Tunis sont devenues infréquentables tant elles sont bondées. « Je n’ai pas le choix. C’est le seul endroit proche où je peux prendre l’air après une journée de travail. Cela ne me change guère de la promiscuité de mon quartier », explique un agent bancaire qui lorgne avec envie les hôtels huppés de Gammarth (banlieue nord-est de Tunis), où l’accès à la piscine revient en moyenne à 80 dinars par jour, parfois sans consommation.

Pour les hôteliers, les clients locaux sont une manne qui leur permet d’équilibrer leurs comptes pendant la haute saison.

Samira, une esthéticienne installée à son compte, ne cache pas son irritation. Elle fréquente justement ces hôtels et juge insupportable que les plages aient des allures de camps de réfugiés. « Ils s’abritent, sur les rares mètres carrés libres, sous des tentes de fortune et laissent sur place leurs déchets. Une nuisance quotidienne qui, en fin de saison, prend des allures de catastrophe environnementale, déplore Samira. La pression de l’exode rural à la périphérie des villes s’est transposée sur les plages. Malgré 1 200 km de côtes, il est difficile de trouver un endroit tranquille. On dirait que le pays a rétréci au point de ne pouvoir contenir tous les prétendants à la baignade. » Désormais, Samira s’organise pour aller à Hammamet.

Le nombre de touristes britanniques en Tunisie est passé à seulement 8 000 au premier semestre 2016, contre 190 000 un an plus tôt. © Paul Schemm/AP/SIPA

Hammamet, une station balnéaire chic

Depuis les années 1960, cet ancien village de pêcheurs s’est adapté aux modes au point de devenir un microcosme et un eldorado pour des Tunisiens qui ont envie, l’espace de quelques jours, de se sentir privilégiés. Mais les places au soleil à Hammamet, tout comme à Kélibia ou à El Haouria (cap Bon), s’arrachent à plus de 1 500 dinars la semaine pour un appartement et 3 000 dinars pour une villa cossue.

« C’est une formule commode, on partage les frais et nous avons le plaisir de nous retrouver en famille », se félicite Najet, pour qui Hammamet reste le comble du chic. Ici, des nantis prennent leurs quartiers d’été dans des villas discrètes enfouies dans les vergers, tandis que leurs enfants passent leur journée au Sindbad ou à La Badira, des hôtels de luxe.

D’autres suivent une sorte de mouvement migratoire. « Nos bars et nos restaurants préférés de La Marsa [banlieue nord de Tunis] installent des franchises sur les plages de Hammamet ou de Sousse. On les suit pour retrouver les copains et faire la fête en plein air », expliquent en riant trois trentenaires qui ont dépensé 380 dinars pour d’innombrables bières et des merguez-frites les pieds dans l’eau.

Les clients locaux : une manne pour les hôteliers

Ilhem, leur voisine de parasol, gênée par les conversations et la musique tonitruante, s’étonne : « Il faut chercher le calme ailleurs. La semaine dernière, j’ai regretté d’avoir passé le week-end dans un quatre-étoiles. Pour 170 dinars par personne la nuit en demi-pension, c’était la cohue autour de la piscine et il était impossible de se faire servir une bouteille d’eau fraîche, pourtant facturée 6 dinars. À voir les Tunisiens payer sans rechigner le prix fort, on se dit que la crise n’existe pas. »

Pour les hôteliers, les clients locaux sont une manne qui leur permet d’équilibrer leurs comptes pendant la haute saison. Ils dépensent bien plus que le touriste étranger venu par l’entremise d’un tour-opérateur et qui aura payé 30 euros la nuitée en all inclusive, nous explique un directeur d’hébergement.

La Tunisie attend environ 6,5 millions de touristes pour l’année 2017, dont 3 millions d’Algériens

Ilhem conclut qu’il vaut mieux s’équiper d’un parasol et d’une glacière et aller à la découverte de plages encore vierges. Mais là aussi elle déchantera. Les criques et autres endroits paradisiaques, nichés au bout de pistes improbables, étaient jusqu’ici confidentiels et se méritaient.

 

 

Mais, depuis que des randonneurs mettent en ligne les photos et les coordonnées de ces lieux, tout le monde s’y précipite, selfies à l’appui. « On se cotise, on prépare les provisions et c’est parti pour deux jours de rêve à Ras Angela ou Sidi Abderrahmane [Nord] », raconte Anis, un mordu de pêche, qui reconnaît cependant que, depuis la révolution, son groupe de copains évite d’emmener des copines. On n’est jamais trop prudent.

« Mais il faut venir tôt pour occuper les plus beaux emplacements », ajoute-t‑il. Les tarifs exorbitants, qui plus est sans assurance de quiétude, incitent certains à regarder ailleurs. Une virée en Grèce, en Italie ou en Croatie par exemple revient moins cher, même en haute saison, avec une qualité de service supérieure. Mais encore faut-il en avoir les moyens, avec un euro qui s’échange à 2,80 dinars, et pouvoir décrocher un visa Schengen, ce qui n’est pas une mince affaire.