Spectacle – Brett Bailey : « Les morts des pays pauvres n’ont pas de visage dans les médias »

Brett Bailey, artiste Sud - Africain ©

Après Exhibit B, Brett Bailey, le metteur en scène Sud-Africain a présenté Sanctuary au Festival de Marseille en France. Une performance qui force les spectateurs à regarder les migrants en face.

L’affaire est encore dans toutes les mémoires. Il y a trois ans, Brett Bailey affrontait une violente polémique – ponctuée de bagarres – avec son spectacle Exhibit B. En invitant le public à déambuler au milieu d’acteurs noirs mis en scène dans des tableaux vivants, l’homme de théâtre et plasticien sud-africain, qui voulait dénoncer le colonialisme, était accusé de ressusciter les zoos humains. Présentée à la Friche la Belle de Mai à l’occasion du Festival de Marseille, sa nouvelle création, Sanctuary, s’attaque à un sujet tout aussi délicat, les migrations, avec un mode d’approche – encore une déambulation – qui évoque Exhibit B.

Jeune Afrique : Quand avez-vous commencé à travailler sur le thème des migrants ?

Brett Bailey : Depuis longtemps ! J’ai notamment créé des spectacles avec des migrants congolais [Macbeth, avec des rescapés des guerres du Kivu]. Exhibit B était aussi une manière d’aborder le problème. Pour ce dernier spectacle, j’ai d’abord repensé au tableau Le Radeau de la Méduse, de Géricault, puis l’idée a évolué vers cette forme-ci : une sorte de labyrinthe qui peut évoquer celui du Minotaure et dans lequel les spectateurs vivent l’expérience de la captivité.

À Calais, j’ai passé une journée entière à observer les migrants, j’ai fini par les aborder au restaurant

Vous avez recueilli des témoignages de vrais migrants ?

Oui, en de multiples lieux : à Calais, à Grande-Synthe, à Dunkerque, à Athènes, sur l’île de Lesbos… Au début, j’étais très intimidé. J’arrivais avec ma caméra, l’envie de les interroger sur leurs histoires, mais je n’avais rien à leur proposer en échange, ça me paralysait. À Calais, par exemple, j’ai passé une journée entière à les observer. J’ai fini par les aborder au restaurant, tout est plus simple autour d’une table.

Êtes-vous resté longtemps à leurs côtés ?

Tout dépend. Par exemple, j’ai passé une semaine entière à Calais, puis encore quelques jours. Et il y a certaines personnes avec lesquelles je suis toujours en rapport, comme ce Pakistanais rencontré à l’aéroport d’Athènes et à qui j’avais donné de l’argent… Une personne magnifique, intelligente. Il a été emprisonné en Hongrie, nous nous sommes débrouillés pour le sortir de là en contactant un avocat.

Qu’avez-vous appris à leur contact ?

Qu’il n’y en a pas de bons ou de mauvais. Ce sont des humains dans toute leur complexité. Et ce ne sont pas des groupes homogènes. De notre côté, nous voyons une seule grande masse, alors qu’ils sont très divisés. Par sexes, notamment – les femmes, victimes de nombreuses violences, sont des migrants de seconde classe –, mais aussi entre pays d’origine ou ethnies. Les Africains que j’ai rencontrés étaient très envieux des Syriens, qui bénéficiaient de mesures pour être mieux accueillis en Europe.

La vraie différence entre l’Afrique du Sud et l’Europe, concernant l’immigration, c’est que chez nous il n’y a pas la peur d’une dissolution de notre identité

Quel regard portez-vous sur ce phénomène en tant que Sud-Africain ?

En Afrique du Sud, nous n’avons pas réellement connu d’immigration jusqu’en 1994 et l’ouverture des frontières. Beaucoup d’immigrés sont venus du Congo, du Zimbabwe, du Mozambique, du Burundi, du Nigeria… À l’époque, ce mouvement a été accueilli avec beaucoup de bienveillance. Nous étions la nation Arc-en-Ciel, nous étions tous frères et sœurs… Cela a en fait eu peu d’impact sur la classe moyenne. Mais les plus pauvres sont entrés en concurrence avec encore plus pauvres qu’eux. La vraie différence entre l’Afrique du Sud et l’Europe, concernant ce problème, c’est que chez nous il n’y a pas la peur d’une dissolution de notre identité.

Vous représentez des Européens racistes dans votre performance, mais sans porter de jugement.

Ce qui m’importe, c’est de reconnaître une forme d’humanité dans tous ces gens. Ma propre mère, née en 1940, qui a grandi en Rhodésie, a été « programmée » pour croire dans la suprématie raciale. Je l’ai toujours vue pester lorsqu’il y avait des dirigeants noirs qui s’exprimaient à la télé. J’ai demandé aux personnes qui incarnent ces racistes dans le spectacle de trouver une sorte de compassion pour eux.

Dans la déambulation, le spectateur est conduit à faire des temps de pause devant chaque personne. Pourquoi ce dispositif ?

Les images, qui se succèdent à un rythme effréné dans les médias et sur internet, ont perdu de leur sens. Celle d’une catastrophe humanitaire va être mise en regard d’une photo de Lady Gaga. Parfois, tout à coup, un visage émerge et nous touche, comme celui du petit Aylan. Nous nous sommes tous demandé d’où ce petit garçon venait, comment il était mort… Le problème, c’est qu’aujourd’hui, selon qu’ils sont originaires de tel pays ou de tel autre, les morts ont ou non un visage dans les médias. Les morts des pays pauvres ne deviennent le plus souvent que des statistiques.

On a le sentiment dérangeant en tant que spectateur de « jouer » au réfugié, et d’être culpabilisé.

J’en suis conscient. Mais l’idée n’était pas de changer le spectateur en migrant, plutôt de lui faire prendre conscience du contrôle que les États prennent sur nos vies. J’étais dans le centre de Paris, il y a peu. Il y avait des soldats partout, des contrôles partout. Même les courriels sont surveillés. L’Europe s’est militarisée en si peu de temps après les attentats… et cette situation d’exception et devenue totalement normale !

On m’a reproché de parler, moi, blanc, favorisé, à la place de ceux qui ont été opprimés

Cette performance rappelle le dispositif de votre spectacle Exhibit B. Vous vous attendiez à la polémique qu’il a suscitée ?

Non ! Je croyais que nous aurions des problèmes en Autriche, où l’extrême droite était puissante, alors que l’affaire a commencé à Londres, après des représentations dans une vingtaine de villes. Le journal The Guardian avait fait un titre sur les « zoos humains » pour jouer sur la controverse. Ce n’est qu’après coup que la polémique a explosé à Paris. Quelque part, cela ne me surprend pas que l’affaire ait eu lieu en Grande-Bretagne et en France, les pays qui ont possédé les plus grands empires coloniaux… On m’a notamment reproché de parler, moi, blanc, favorisé, à la place de ceux qui ont été opprimés. C’est un argument que je respecte. Mais en se focalisant sur moi, qui dénonçais l’horreur de la colonisation, on s’est trompé de cible.

Cela a-t‑il affecté votre manière de travailler ?

Oui. D’abord j’ai eu envie d’abandonner plusieurs projets. Et puis, quand je me lançais sur une création, je pensais aux réactions des gens. Je me demandais si je serais bien compris, si j’étais la bonne personne pour parler… C’est notamment pour cela que j’ai invité de vrais migrants à s’approprier les personnages que je propose dans ce dernier spectacle.

Quel est votre prochain projet ?

J’aimerais travailler sur une histoire piochée dans la Bible, quelque chose sur Samson et Dalila marié à la musique gospel. Je veux faire un spectacle light.

C’est possible ?

Je ne sais pas [rires]. Mes amis me disent que même si je m’attaquais à la comédie musicale Mamma Mia ! j’arriverais à en faire quelque chose de dark !


Comédiens et réfugiés

On entre dans un couloir sombre et étroit. Autour de nous, des murs grillagés surmontés de fils barbelés sur lesquels pendent ici et là des lambeaux de vêtements tracent le contour d’un lugubre labyrinthe. Parfois, un tableau vivant illumine le parcours : un homme venu de Syrie, debout dans une armoire, tient un bébé dans ses bras ; plus loin, une autre migrante, presque nue, attend dans un peep-show… Tous sont silencieux, seuls de petits panneaux donnent des indications sur leurs trajectoires. Le dispositif mis en place par le metteur en scène tente de plonger le spectateur au plus près des migrants, et nous invite à les regarder à nouveau. Mais si le spectacle dérange, c’est parce qu’il échoue à restituer de manière réaliste leur détresse ou à la transcender par la poésie. Pis, il donne parfois le sentiment de nous faire « jouer au migrant ». Or les enceintes sont factices, l’enfermement chronométré, et la buvette pas si éloignée. Reste la vérité du regard des comédiens, plus éloquent que le pesant décorum de la pièce.

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