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Le Maroc compliqué

par

Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Scène de rue à Marrakech, au Maroc, en mars 2017. © Mosa'ab Elshamy/AP/SIPA

Discussion animée avec un ami, industriel marocain. Les reproches fusent. En cause, un éditorial de « Jeune Afrique » intitulé « Dior n’est pas marocain », publié en avril dernier. Une opinion, revendiquée comme telle.

Protagonistes : Leïla Slimani, notre ancienne collaboratrice et, de surcroît, lauréate du Goncourt 2016, et Abdallah Taïa. Deux romanciers qui revendiquent l’un comme l’autre leur liberté de penser (et d’agir) et exhortent leurs concitoyens à s’émanciper des carcans du conservatisme et de la bien-pensance présumée. Deux modernistes résolus, salvateurs agitateurs d’idées pour les uns, provocateurs hors limites pour les autres, cités dans cet éditorial. Les thèmes qu’ils abordent dans leurs œuvres ? Souvent des sujets tabous.

Objet du « délit » : dix pages d’interviews croisées de nos deux auteurs, qui vivent à Paris, accordées à L’Officiel Maroc. Et, plus précisément, dixit notre éditorial, « la présentation récurrente en France d’écrivains ou de cinéastes [tel Nabil Ayouch, qui a réalisé le très progressiste Much Loved, avec Loubna Abidar, à l’origine d’une vaste polémique au Maroc, où il est interdit en salles] culturellement offshore comme représentatifs d’un « Maroc des Lumières » en lutte contre l’intolérance et l’obscurantisme d’un pseudo-« Maroc des ténèbres » ».

Et de préciser que le problème ne provient pas d’eux, encore moins de leur talent, car « ils écrivent ce qu’ils veulent ». Le vrai problème, c’est « l’exploitation politique du phénomène de mode et de l’engouement médiatique qui les entoure par des milieux qui nous sont hostiles », d’après l’analyse d’un proche du pouvoir cité dans ledit éditorial, qui ajoute : « Le Maroc a des valeurs et des principes conservateurs respectables sans être fondamentalistes qui lui permettent d’avancer de façon résolue, mais surtout équilibrée, vers la modernité. »

Mon ami ne comprend pas qu’un hebdomadaire comme JA, qui promeut le progrès – mais aussi, faut-il le rappeler, la liberté d’écrire –, ait pu exprimer une telle opinion, donnant du grain à moudre à ceux que mon interlocuteur qualifie d’« intolérants ». Pour lui, Ayouch, Slimani, Taïa et tant d’autres doivent être soutenus. Il a bien entendu mille fois raison. Et c’est du reste ce à quoi JA s’est toujours employé sans l’ombre d’une hésitation. Mais faut-il pour autant bannir la nuance, proscrire la contradiction et censurer le débat ?

Un pays au double visage

Ce débat – progressistes vs conservateurs et les moyens utilisés par les uns et les autres pour promouvoir leur(s) vision(s) de la société – concerne à vrai dire toute l’Afrique. Mais il est particulièrement intéressant dans le cas du Maroc. Car, de la plupart de nos contrées, elle est celle qui évolue le plus rapidement, ce qui ne peut cependant se faire sans secousses, sans heurter les différentes sensibilités. On ne peut non plus mettre sous le boisseau la dualité d’un système qui a autant besoin du référentiel religieux pour asseoir sa légitimité que d’une certaine modernité pour épouser le cours de l’Histoire et faire avancer la société. C’est la nature, pour ne pas dire la quintessence, du royaume chérifien, même si ce double visage se retrouve ailleurs, notamment au Maghreb, mais dans des proportions moindres.

Le Maroc est complexe ; sa société comme le système qui la régit ne sont pas un tout indissociable

Ajoutons à cela une phase de tensions, inéluctable dans de telles circonstances, au cours de laquelle il est difficile de trancher sur le degré d’affranchissement autorisé ou non. Le Maroc est complexe ; sa société comme le système qui la régit ne sont pas un tout indissociable. A fortiori quand le comportement du même citoyen diffère à ce point selon qu’il se trouve dans la sphère privée ou publique. La société marocaine dispose d’un potentiel extraordinairement riche à même d’impulser une puissante dynamique. À condition que celle-ci soit portée de la manière la plus sereine possible.

La seule question qui vaille, en définitive, au-delà des clivages manichéens et des postures rigides, ne serait-elle pas plutôt celle de la tolérance ? Penser librement par soi-même, accepter les différences, concevoir et même saluer l’altérité, faire montre d’empathie en se mettant à la place de l’autre, voilà qui devrait être la règle. Chez les conservateurs comme chez les progressistes.