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Afropunk : un mouvement multiculturel en pleine ascension

Le groupe américain Radkey au festival Afropunk à Paris en 2016. © Scott Dexter/CC/Flickr

Désormais installé dans quatre grandes métropoles du Nord, le festival Afropunk s’étend à l’Afrique et gagne en notoriété. Ce qui expose ce mouvement multiculturel et émancipateur à une récupération commerciale.

Fripes, accessoires vintage customisés, portraits de Miles Davis, de Prince ou de David Bowie au mur… Sur fond de musiques naija et électro, des stylistes et des visiteurs au look soigné s’affairent en parlant tour à tour anglais, français, japonais ou portugais. Nous sommes à Paris, dans le showroom de l’un des ambassadeurs du festival Afropunk, dont la troisième édition parisienne se déroulera les 15 et 16 juillet à La Villette. Il s’agit du styliste Sam Lambert, Angolais initialement installé à Londres, cofondateur du collectif artistique Art Comes First (« l’art avant tout »). Son atelier est à l’image même de ce festival « afro » où moult cultures, styles vestimentaires, musiques et langues se côtoient.

« Je crois profondément à la culture punk. J’ai halluciné quand j’ai découvert des groupes de punk noirs dont je ne soupçonnais pas l’existence. Pure Hell, Bad Brains, Body Count… Mais le punk est aussi une philosophie à laquelle j’adhère complètement, celle de l’expression individuelle poussée à son paroxysme.

Débrouille et fait maison

Aussi, même si je ne suis pas très fan du terme “afro”, lui préférant celui d’“africain” tout court, ce festival est, selon moi, une célébration de la beauté et de la créativité de toutes les communautés noires. » Sam Lambert vient de traduire le concept d’Afropunk, ce festival qui, d’abord consacré à la scène musicale du même nom, s’est mué en un mouvement d’autocélébration majeur chez les Africains-Américains puis chez les « Afropéens ».

Nous sommes en 2005. Deux ans après avoir réalisé le documentaire Afropunk: The Rock’n’Roll Nigger Experience, centré sur la scène punk et alternative au sein de la communauté noire aux États-Unis, le tatoueur africain-américain James Spooner s’allie à l’un des producteurs du film, le manager artistique londonien Matthew Morgan, pour organiser un festival gratuit à Brooklyn en privilégiant la débrouille et le « fait maison ».

L’idée : réunir artistes et fans d’afropunk pour pallier leur invisibilité au sein d’une scène punk majoritairement blanche. En 2008, James Spooner quitte le navire et laisse le gouvernail à Matthew Morgan.

Ce dernier fait appel à une productrice chevronnée, Jocelyn Cooper. À eux deux, ils élargissent le concept. Au punk viennent s’ajouter hip-hop, R’n’B, néo-soul, pop ou encore électro, mais aussi toutes sortes d’arts alternatifs comme le voguing, style de danse urbaine propre à la communauté LGBT.

Sans oublier un « village », sorte de marché des tendances où créateurs, designers, stylistes et même cuisiniers « afro » présentent leurs dernières créations, entre autres performances en marge du festival (stand-up, battles de dance, projections, etc.).

De 250 à 60 00 festivaliers en dix ans

Si la toute première édition d’Afropunk a réuni 250 personnes à Brooklyn en 2005, ce sont quelque 60 000 festivaliers qui étaient au rendez-vous l’an dernier. Le festival s’est depuis étendu à Atlanta, puis à Londres avant d’éclore à Paris en 2015.

Une première édition africaine est prévue fin décembre en Afrique du Sud. « Dépasser le cadre de la scène afropunk brooklynoise était une évidence pour moi. Le festival se devait de devenir un espace de partage pour la communauté noire afin de mettre en avant toute sa diversité, souligne Matthew Morgan. Afropunk n’est pas la version noire du punk. On peut être punk de mille façons différentes. »

L’an dernier, l’édition parisienne s’est tenue au Trianon, théâtre qui a fait salle comble (4 000 billets vendus, selon les organisateurs). Et, depuis trois ans, le festival compte son lot d’aficionados.

La créatrice Julienne Biyah, Parisienne d’origine camerounaise, à la tête de la griffe de prêt‑à-porter féminin OWL Paris, participera au « village » Afropunk cette année. « Je ne suis pas très punk, mais je considère que ce festival met en avant la communauté afro-descendante progressiste et alternative. Afropunk, c’est aussi une vision qui n’a rien de communautaire. Chacun réinterprète ses racines à sa façon car, après tout, l’Afrique ne nous appartient pas. Il est aussi de notre devoir de la partager afin qu’elle puisse se réinventer. » Nombreux sont ceux qui abondent dans ce sens.

Un « espace de créativité pour les afro-descendants »

« En assistant à l’édition du festival à Brooklyn, en 2012, j’ai pris conscience qu’il permettait une réconciliation entre toutes les identités possibles au sein d’une même communauté », analyse Anna Tjé, cofondatrice et directrice artistique de la revue littéraire Atayé.

L’artiste plasticien Alexis Peskine, habitué du festival des deux côtés de l’Atlantique, évoque son esthétique : « Il y a une forte identité visuelle. Les gens travaillent leur look en jouant, avec subtilité, sur le freestyle et la provocation. C’est un véritable espace de créativité pour les afro-descendants, agrémenté d’un propos majeur sur la justice sociale. »

Ce propos est relayé par le site d’informations afropunk.com, plateforme média pour les artistes et militants de ce que l’on nomme désormais le mouvement afropunk. « Nous abordons aussi les sujets de société avec une vision “intersectionnelle” et progressiste », indique Lou Constant-Desportes, rédacteur en chef du site aux 670 000 visiteurs mensuels et responsable de la communication digitale du festival.

Quand tu es une femme noire, tu te retrouves célébrée à Afropunk, alors qu’au quotidien, dans la société actuelle, on te fait comprendre que tu es une “minorité”

La journaliste et essayiste Rokhaya Diallo, autre ambassadrice d’Afropunk, décrit le mouvement comme « une contribution essentielle au combat multiséculaire visant à l’émancipation des populations noires ».

D’autres n’hésitent pas à parler d’une continuité par rapport au mouvement Black Is Beautiful des années 1960. Nous sommes donc loin de l’anarchisme ou du nihilisme caractéristiques du mouvement punk. « Le public d’Afropunk Paris rassemble plusieurs générations, venues du reste de l’Europe et d’ailleurs, qui se retrouvent autour d’idéaux communs, explique Lou Constant-Desportes. Il y a autant de personnes qui s’intéressent aux performances musicales que de gens qui viennent pour échanger, se retrouver. Le public est une part capitale du festival. »

Un public qui est à 65 % féminin. « Quand tu es une femme noire, tu te retrouves célébrée à Afropunk, alors qu’au quotidien, dans la société actuelle, on te fait comprendre que tu es une “minorité” », note Anna Tjé. Voilà pour le caractère militant de ce mouvement dont le slogan fait office de cri de ralliement : « No sexism, no racism, no ableism, no ageism, no homophobia, no fatphobia, no transphobia, no hatefulness ».

L’inévitable mutation du festival ?

Reste qu’Afropunk ne fait plus toujours l’unanimité chez ceux qui suivent son évolution depuis Brooklyn. Au fil des éditions, le festival est devenu une entreprise flanquée d’une agence de marketing. « L’esprit d’Afropunk a radicalement changé.

Je regrette que l’ADN alternatif et avant-gardiste ait fait place à un business, un manège de sponsors. C’est devenu payant, et le prix n’est pas très punk », affirme la journaliste et réalisatrice Liz Gomiz. Soit 45,50 euros pour une journée, 78,50 euros pour le week-end.

À ces critiques, Matthew Morgan répond : « Ce festival n’a jamais été gratuit. La sécurité, la scène, les lumières, les artistes, le service sanitaire…C’est un budget que j’ai rechigné à faire payer au public, mais je ne pouvais plus assumer seul. La question est de savoir quelle somme on est prêt à investir pour soutenir un business noir. »

Quant au caractère marketing que revêt désormais le festival, c’est pour lui un passage obligé au regard d’une manifestation qui s’étend et s’exporte.

C’est devenu payant, et le prix n’est pas très punk

Cette année, la programmation parisienne consacre des groupes de musique punk ou rock comme Ho99o9, FFF, Nova Twins ou Tshegue. Mais on retrouve aussi des artistes hip-hop, soul ou même jazz, parmi lesquels le rappeur Baloji. « “Punk” est un terme qui traduit le rejet du conformisme pour des artistes qui refusent d’être étiquetés. Être noir, c’est être multiple, et c’est exactement l’essence de ce festival », note ce dernier.

Il regrette néanmoins que les médias s’en tiennent principalement à la dimension « fashion » de l’événement, dont l’exubérance tend à masquer le message initial. Faty Sy Savanet est la chanteuse du duo parisien Tshegue, dont la musique estampillée « afropunk » est acclamée par la critique depuis plusieurs semaines.

« L’afropunk est une musique métissée, un ensemble de cultures amassées au gré de nos vécus, dit-elle. L’afrobeat même est imprégné d’influences garage et rock. Ce festival a quelque chose de bienveillant, il met en valeur des musiques et des personnes qui ne sont pas dans une lutte identitaire, mais dans le partage de leurs récits. »

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