Algérie : l’autre printemps kabyle

Ali Amran, nouvelle figure de la chanson kabyle. © Djamel Alilat

Écologie, culture, économie solidaire… À l’heure où le modèle de l’État providence bat de l’aile, une région tout entière, la Kabylie a pris son destin en main en multipliant les initiatives citoyennes. Reportage.

Délaissés par un État qui n’a jamais su proposer de schéma de développement adapté aux zones montagneuses enclavées, lassés d’attendre le soutien de collectivités locales exsangues, les villages de Kabylie s’organisent, se prennent en charge et réinventent les grands principes de la solidarité ancestrale ainsi que les règles du vivre-ensemble. Ils redynamisent de vieilles structures sociales ou en créent de nouvelles plus adaptées au monde moderne pour se concerter et tenter, tant bien que mal, de trouver des solutions à leurs problèmes de tous les jours, mais également à des préoccupations plus générales, comme la dégradation de l’environnement (prolifération des décharges sauvages) ou le manque d’activités de culture et de loisirs.

Captage des eaux de source, traitement des eaux usées, recyclage des déchets ménagers, initiatives écologiques, raccordement au réseau électrique, urbanisme, organisation d’événements culturels, développement des loisirs, mais aussi renforcement des chaînes de solidarité… Autant de domaines où la Kabylie a pris son destin en main et donné l’exemple à l’heure où le modèle de l’État providence bat de l’aile sous l’effet de la chute des recettes pétrolières.

Une révolution en musique

« Bravo ! Vous êtes beaux ! Vous êtes magnifiques ! Vous voyez bien que, lorsqu’on veut, on peut ressembler à tous ces peuples qui aiment la vie », s’exclame, à la fin de son spectacle, Ali Amran, la nouvelle figure pop rock de la chanson kabyle, à l’adresse des 5 000 fans qui dansent à corps perdu sur sa dernière chanson. Il est vrai que, sur bien des points, ce gala ressemble plus à ce que l’on a coutume de voir en Europe.

Un public où femmes et hommes sont joyeusement mêlés, une grande scène avec une sono professionnelle, des jeux de lumière et des drones équipés de caméra qui sillonnent le ciel, délivrant des prises de vues aériennes à la télévision communautaire, qui transmet le show en direct.

Nous ne sommes ni à Alger, ni à Oran, ni même dans une agglomération moyenne, mais à Boudjima, un tout petit village perdu dans les vastes montagnes de Kabylie que rien ne prédestinait à sortir de l’anonymat. Au point, d’ailleurs, qu’il faut recourir à Google Maps pour situer ce petit chef-lieu de commune qui a réussi l’exploit de rassembler tout ce beau monde.

Pendant tout le mois de juin, le village a attiré des milliers de personnes pour assister au festival Les Belles Nuits du ramadan, où se produisent les grandes vedettes de la chanson kabyle. Derrière cet événement, un jeune homme inconnu du grand public, Hakim Bellout, 24 ans, DJ de son état, qui est passé sans transition de l’animation de mariages et autres fêtes familiales à l’organisation d’un événement qui draine des marées humaines.

Et ce sans sponsors ni mécènes, avec un modeste budget de 1 million de dinars (8 100 euros) en grande partie empruntés à des amis. Il y a trois ans, il a eu l’idée d’offrir des spectacles musicaux pendant les soirées du ramadan aux familles qui veillent jusqu’aux premières lueurs de l’aube.

La seule chose que nous avons demandée aux pouvoirs publics, c’est une autorisation délivrée par la mairie » explique Hakim

« Comme il n’y a pas de grandes salles de spectacle chez nous, nous avons opté pour l’aménagement de ce vaste terrain agricole. On a sollicité les grandes vedettes de la chanson kabyle et on a mis les moyens techniques. Et ça marche ! se félicite Hakim. La seule chose que nous avons demandée aux pouvoirs publics, c’est une autorisation délivrée par la mairie. »

Pas le moindre képi de policier ou de gendarme à l’horizon. La sécurité est assurée par des vigiles reconnaissables à leur casaque jaune fluo, et toute l’organisation est prise en charge par Hakim et son staff. « Je n’ai pas gagné beaucoup d’argent avec Les Belles Nuits du ramadan, mais j’ai gagné une réputation et surtout la confiance des gens », explique le jeune homme, qui songe désormais à lancer un festival international avec des artistes de renommée internationale.

Tri et recyclage des déchets

Une heure de route escarpée et sinueuse sépare Boudjima et Taourirt, un modeste village de 1 500 habitants dont le nom signifie « colline » en kabyle. Ici, on n’organise pas de concerts géants mais on a appris à trier ses déchets ménagers avant de les recycler. En 2014, à la fermeture de la décharge sauvage où s’étaient amoncelés tous les déchets de la commune, le village s’est retrouvé envahi par les détritus et assailli par les mauvaises odeurs.

Quelques citoyens ont alors commencé à se concerter pour trouver une solution. Sollicités par les habitants, des experts en environnement ont suggéré l’idée du tri sélectif et du recyclage des déchets.

Nous avons fait du porte‑à-porte pour sensibiliser les gens sur la nécessité de trier leurs déchets à la maison avant de les apporter au centre » précise Idir

Comme beaucoup d’agglomérations en Kabylie, Taourirt possède son comité de village élu par ses habitants, ou tajmaat. C’est une assemblée de sages chargée de régler les différends et les litiges entre citoyens, ainsi que les problèmes du village, comme l’adduction d’eau potable, l’entretien des sources et des chemins, l’organisation de fêtes traditionnelles, etc. Le comité de village et l’association écologique locale, La Colline verte, travaillent main dans la main et ont lancé l’idée d’un centre de tri sélectif et de recyclage des déchets.

Tout le monde a mis la main à la poche. « Nous avons fait du porte‑à-porte pour sensibiliser les gens sur la nécessité de trier leurs déchets à la maison avant de les apporter au centre. On leur a également distribué des sacs-poubelle de différentes couleurs pour le tri », précise Idir, un membre du comité de village. Une projection vidéo sur le sujet a même été organisée dans la cour de l’école du village.

Mélangés à de la sciure de bois ou aux feuilles mortes ramassées dans les forêts environnantes, les déchets organiques servent à fabriquer du compost, alors que les déchets plastiques sont revendus à une petite entreprise de recyclage.

Un habitant du village, sans emploi, est recruté à titre permanent pour s’occuper de ce centre, qui ouvre trois jours par semaine. Sa rémunération est prise en charge par le village. Les responsables du hameau envisagent de moderniser un peu plus le centre grâce à l’aide d’une association française.

Iguersafene, un modèle à suivre

Non loin de Taourirt se trouve le pionnier des villages solidaires, Iguersafene. Pour tous les villages kabyles, il constitue le modèle à suivre par excellence en matière d’organisation et d’autonomie.

Situé à quelque 70 km au sud-est de Tizi-Ouzou, capitale régionale, Iguersafene, qui compte un peu plus de 4 500 âmes, est perché à 1 000 m d’altitude, à l’orée d’une très belle forêt de chênes. L’affabilité des habitants et la propreté irréprochable des lieux sont les premières choses qui frappent le visiteur, qui est souvent accueilli par cette phrase : « Tout ce que vous voyez ici, à part le bitume des routes, c’est nous qui l’avons réalisé. »

Iguersafene dispose d’un comité de village, d’une association culturelle, d’une association écologique et de trois comités d’émigrés installés à Marseille, à Paris et à Montréal. Toutes les décisions concernant la vie quotidienne se prennent par consensus au sein du comité de village, et chacun est libre de s’exprimer pour exposer ses idées ou défendre son point de vue.

Les projets sont financés par la communauté à travers les cotisations des émigrés et les contributions de ses membres locaux. L’un des premiers projets communautaires a été le captage de sources dans le massif de l’Akfadou et la création d’un réseau qui alimente tous les foyers du village, sans exception. L’autre grand chantier est le recyclage des déchets ménagers.

Les habitants ont appris à trier leurs déchets avant de les acheminer au centre de recyclage aménagé dans le village. Des bacs à ordures sont disposés dans tous les lieux publics. Le volontariat est une longue histoire à Iguersafene.

Complètement rasé par l’armée française durant la guerre d’indépendance pour sa participation à la révolution, le village s’est reconstruit grâce à la détermination des rescapés. Cet esprit de solidarité, dans une petite localité exposée au froid et à la disette en hiver, a survécu et s’est consolidé au fil des ans.

Concours du village le plus propre

C’est en 2006 qu’a été créé le concours du village le plus propre de Tizi-Ouzou, à l’initiative de l’ancien président de l’assemblée de wilaya, Rabah Aissat, qui sera assassiné par un groupe armé en octobre de la même année alors qu’il était attablé à la terrasse d’un café.

Le concours est devenu une tradition qui porte son nom. Si au départ ils n’étaient qu’une poignée de villages à participer, cette année, ils sont 73 sur les 1 450 que compte le département de Tizi-Ouzou.

Surfant sur l’esprit de clocher, le concours a créé un véritable esprit d’émulation et de compétition entre les localités. Les villages rivalisent ainsi d’efforts pour assainir et embellir leurs rues et places publiques.

Une commission composée de représentants des services de la santé, de l’environnement, de l’hygiène ainsi que d’un délégué de tous les villages lauréats passe dans les localités en lice. Elle inspecte la propreté des voies et places publiques, des fontaines, des abreuvoirs, des sources d’eau, des lieux de culture, ainsi que la gestion des déchets ménagers.

Cette année, c’est un petit hameau du Djurdjura, à 1 200 m d’altitude, nommé Boumessaoud qui a décroché le premier prix et la dotation de 10 millions de dinars. Le comité de village a d’ores et déjà annoncé qu’il comptait investir cet argent dans des opérations de tri sélectif, de recyclage des déchets et d’amélioration du cadre de vie des citoyens.

Théâtre de verdure

C’est bien connu, l’union fait la force. Une force qui peut déplacer des montagnes, comme à Aït Aïssa, un petit village des Babors accroché à un flanc de montagne boisé, faisant face à la mer et où l’épaisse forêt a laissé place à un stade de football et à un théâtre de verdure de type romain entièrement construit par des mains bénévoles.

Depuis quelques mois le site accueille le fameux théâtre de verdure en gradins où l’on vient en famille regarder des pièces ou des spectacles musicaux

Tout a commencé à la fin des années 1990, quand une petite association de volontariat dénommée Thadoukli Nath Aissa (« l’union des Aït Aïssa ») se constitue autour du projet de construction d’une bibliothèque. Le petit site ombragé où se regroupaient les citoyens devient petit à petit un lieu d’échanges et de propositions, à mi-chemin entre l’agora grecque et la tajmaat.

On défriche alors le maquis tout autour avant d’y planter quelque 3 000 arbres. « Ces sapins de plus de 15 m de hauteur que vous voyez là ont près de 30 ans d’âge », dit Brahim Djabri, secrétaire général de l’association. Depuis quelques mois le site accueille le fameux théâtre de verdure en gradins où l’on vient en famille regarder des pièces ou des spectacles musicaux.

Le théâtre a été entièrement construit grâce à des opérations de volontariat. « Cela nous a demandé sept mois de travaux, soit trente-deux vendredis successifs. En plus des bénévoles du village, d’autres associations amies sont venues nous donner un coup de main », précise Brahim, qui a présidé l’association du village pendant trente ans avant de céder la place à une femme.

« Les femmes participent activement à tous les travaux et elles constituent près de 70 % du public », ajoute Brahim. Barbe bien fournie, œil bleu malicieux et casquette américaine retenant des cheveux qui tombent jusqu’aux épaules, Lkhier Djabri, dit Jésus, est la cheville ouvrière du théâtre de verdure. C’est lui qui tient également la buvette de l’association.

Café littéraire et théâtre de rue

À 5 km de là, à Aokas, chef-lieu de commune et station balnéaire réputée, des villageois s’activent au sein de l’association culturelle Azday, terme berbère signifiant « union ».

L’association anime depuis un an et demi un café littéraire où des écrivains et des intellectuels viennent parler de leurs œuvres ou de leurs idées. Une liberté de parole qui n’est pas toujours du goût des autorités, la police s’étant déjà présentée à quatre reprises pour interdire des conférences jugées un peu trop « subversives ».

Qu’à cela ne tienne, Abderrahmane Amara, l’un des membres de l’association, estime qu’il y a aujourd’hui une « synergie associative citoyenne » qui dope tous les projets. « Nous sommes allés à Iguersafene et dans tous les villages qui se prennent en charge de manière communautaire pour nous inspirer de leurs expériences, souligne Abderrahmane Amara. Notre prochain défi, ça sera l’environnement et le recyclage des déchets. »

Du 24 au 31 juillet, Aït Ouabane, village perché à 1 000 m d’altitude, au cœur du massif du Djurdjura, accueille la 14e édition du festival international Raconte-Arts. La manifestation, pluri­disciplinaire et itinérante, a lieu chaque année dans un village différent et a fini par s’imposer dans le paysage culturel de la région.

Pendant une dizaine de jours, les rues des localités qui l’abritent se métamorphosent pour proposer un foisonnement d’activités et d’animations diverses où se mélangent scènes théâtrales, ateliers, conférences-débats, chanson, peinture ou cirque. Pendant une semaine, le petit hameau kabyle se transforme en village global mondial.

« Le principe du festival est de créer un brassage culturel qui favorise la créativité. L’autre principe est que ce sont les habitants qui prennent en charge tous les artistes sur le plan de l’hébergement et de la restauration. On mange et on dort chez l’habitant », explique Hacène Metref, concepteur et cofondateur du festival.

La précédente édition avait réuni 300 participants, dont une soixantaine d’artistes venus de 10 pays étrangers. Le thème retenu cette année est le développement local durable, avec comme slogan « Pour que nul n’oublie le chemin ».

Aide aux réfugiés

Dans la ville de Béjaïa, l’Association pour la défense et l’information des consommateurs (Adic) ne fait pas que défendre les consommateurs locaux. Elle assiste aussi les réfugiés africains, très nombreux dans la ville.

Le 25 juin, jour de l’Aïd, des dizaines de bénévoles de l’association se sont ainsi mobilisés pour offrir à tous les réfugiés subsahariens un repas de fête, des vêtements, des cadeaux et même des câlins pour les enfants.

Un clown invité pour la circonstance a même pu leur arracher quelques sourires et éclats de rire. Cela a été rendu possible grâce aux dons de généreux mécènes, notamment des entrepreneurs locaux. Mais les réfugiés ne survivent le reste du temps qu’à la faveur de la mendicité, dormant dans des chantiers ouverts ou sous les ponts.

Aux quatre coins de la Kabylie, de nombreux hameaux se font fort de valoriser leur patrimoine. Ces dernières années, on a vu fleurir une multitude de fêtes, foires et salons consacrés aux produits du terroir.

Fête du bijou traditionnel à Ath Yenni, fête des cerises à Larbaa Nath Irathen, de l’olive à Akbou, de la figue sèche à Ath Imaouche, de la figue fraîche à Lemsella, du tapis à Ath Hichem, de la poterie à Maatkas, du miel et des abeilles à Ahrik, du couscous à Frikat, de la danse folklorique à Tizi-Ouzou, de la robe kabyle et du burnous, etc.

La Kabylie possède assurément de multiples richesses, même si sa principale ressource demeure les hommes et les femmes qui font vivre ses valeurs de citoyenneté et de solidarité actives.


La Kabylie en bref

Située dans le nord de l’Algérie, la Kabylie est une vaste région montagneuse qui s’étend de la côte méditerranéenne – entre les villes de Dellys et de Ziama Mansouriah – jusqu’aux hauts plateaux. Elle comprend de grandes chaînes de montagnes telles que le Djurdjura, les Bibans et les Babors. Sa superficie est d’environ 10 000 km2, pour une population de 7 à 8 millions d’habitants.

Les principales villes sont Tizi-Ouzou, Béjaïa, Akbou et Azazga. La Kabylie compte près de 4 000 villages répartis entre 7 départements : Tizi-Ouzou, Béjaïa, Bouira, Boumerdès, Bordj Bou Arréridj, Sétif et Jijel.

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