Biens mal acquis : l’ex-mercenaire Simon Mann raconte son parcours sulfureux

En mars 2004, Simon Mann (à g.) est arrêté au Zimbabwe pour sa participation à un putsch raté en Guinée équatoriale. Quatre ans plus tard, il sera extradé vers ce pays. © STR/AFP

Il était le témoin le plus attendu au procès des « biens mal acquis », à Paris. Des diamants sierra-léonais au pétrole angolais, des geôles zimbabwéennes à la prison de Black Beach, l’ex-mercenaire dévoile en exclusivité pour Jeune Afrique son parcours interlope.

Ne vous fiez pas à ses cheveux grisonnants, à ses yeux bleus pénétrants ou à son sourire enjôleur : à 65 ans, ce Britannique est probablement l’un des derniers représentants d’une espèce redoutable et redoutée, dont étaient issus le Français Bob Denard et le Belge Jean Schramme. Paris, le 26 juin : son témoignage à la barre du procès des « biens mal acquis » – premier du genre – a ajouté un petit côté sulfureux à une audience qui n’en manquait pourtant pas.

Mais quel rapport entre Simon Mann, ancien mercenaire, et l’accusé, qu’il dit ne jamais avoir rencontré, le vice-président de Guinée équatoriale, Teodoro Nguema Obiang Mangue (Teodorín) ? Tout, ou presque. Instigateur en mars 2004 d’un coup d’État manqué contre le président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, le père de Teodorín, le cofondateur d’Executive Outcomes, qui employa jusqu’à 3 000 mercenaires sud-africains entre 1993 et 1998, a tourné casaque.

À travers une « entente mutuelle », ce fils de bonne famille, qui mena des guerres sanglantes en Angola et en Sierra Leone, s’est engagé auprès d’Obiang Nguema à poursuivre les protagonistes du putsch raté – qui lui valut quatre années d’enfermement dans la prison de Chikurubi, à Harare, et dix-huit mois à Black Beach, Malabo, avant d’être gracié en 2009.

Or, pour lui, ceux qui tentent aujourd’hui d’abattre le fils du président sont les mêmes qui ont voulu renverser ce dernier il y a plus de treize ans. Affable et l’air bonhomme, il nous reçoit dans une brasserie du 17e arrondissement parisien.

D’une politesse impeccable héritée du collège d’Eton, parfois cynique, il est le témoin d’une Afrique qu’on espère révolue, celle des mercenaires, des « affreux » comme on les surnommait à l’époque, et des diamants de guerre, qui ont inspiré tant de romans et de films, des Dogs of War, de Frederick Forsyth (1974) à Blood Diamond, d’Edward Zwick (2006).

JEUNE AFRIQUE : Vous avez dit au tribunal être retraité. On peine à le croire.

SIMON MANN : J’ai eu 65 ans le jour du procès, ce qui est l’âge légal de départ à la retraite en Grande-Bretagne…

Je ne renverse plus les régimes !

Mais vous êtes toujours en activité ?

Je ne renverse plus les régimes ! Je travaille désormais dans le conseil, dans les secteurs de la sécurité et de la défense. Et il peut arriver que je serve d’intermédiaire pour certains projets dans le pétrole, le gaz ou les mines. Mais peu en Afrique.

Êtes-vous retourné sur le continent depuis que vous avez quitté la prison équato-guinéenne de Black Beach, en 2009 ?

Oui, au Soudan, en Ouganda, en Afrique du Sud et, bien sûr, en Guinée équatoriale.

Quelles relations entretenez-vous avec le président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo ?

Lors de mes interrogatoires, au cours de mes dix-huit mois de détention, une conversation s’est mise en place entre nous par émissaires interposés. Je leur disais qu’ils avaient intérêt à me libérer, que je n’étais utile pour personne en prison, alors que dehors… On m’a d’abord répondu : « On ne négocie pas avec les terroristes ! »

Ce qui m’a fait beaucoup rire, car j’ai été officier de renseignement dans l’armée britannique, en Irlande du Nord, et je sais qu’on le fait toujours ! Nous sommes finalement convenus que je l’aiderais à poursuivre tous les protagonistes du coup d’État. Ce n’était pas un accord formel, plutôt une compréhension mutuelle.

Vous l’avez rencontré ?

Je l’ai déjà rencontré. Mais aujourd’hui tout passe par l’ambassade à Londres.

Est-ce qu’il vous paie pour aller témoigner contre vos anciens partenaires ?

Je suis défrayé et j’ai un per diem. Cela fait partie de notre accord.

Il existe des voies légales pour le renverser, le procès des « biens mal acquis » en est une

Vous affirmez que l’avocat français de la partie civile, William Bourdon, l’homme d’affaires libanais Ely Calil et l’opposant équato-guinéen Severo Moto Nsa cherchent à renverser le régime du président Obiang à travers le procès des « biens mal acquis ». Quelles preuves avez-vous ?

Aucune. Mais j’ai eu connaissance d’un e-mail entre William Bourdon et Ely Calil dans lequel il était question du train de vie de Teodorín. J’ai averti le président Obiang que, selon moi, ces personnes cherchaient à le renverser. Pas nécessairement par la force. Il existe aussi des voies légales, le procès des « biens mal acquis » en est une.

Vous avez également fait mention du milliardaire américain George Soros…

Il existe beaucoup d’informations sur la façon dont Soros utilise certaines ONG pour déstabiliser les régimes et servir ses intérêts miniers. Et je sais qu’il a un lien avec William Bourdon. Je n’ai rien dit de plus.

Était-ce la première fois que vous revoyiez Severo Moto Nsa [présent dans la salle et partie civile] depuis 2004 ?

Oui. Mais je ne veux pas lui parler.

Nous étions des mercenaires blancs venus renverser un gouvernement noir

Que lui reprochez-vous ?

À l’époque, il était très populaire à Malabo et il aurait pu améliorer notre sort. Après mon arrestation, s’il avait dit : « Ces personnes étaient mes gardes du corps, chargés de me protéger à mon arrivée en Guinée équatoriale afin d’y tenir des élections libres… », notre situation aurait été bien différente. Nous étions des mercenaires blancs venus renverser un gouvernement noir. On voulait notre peau. Or Moto n’a rien fait.

Ely Calil admet avoir financé Moto, mais nie avoir planifié le coup d’État.

Il ment. J’ai les preuves qu’il a effectué des virements bancaires sur un compte à mon nom. Il était le financier et l’organisateur. Et je suis persuadé qu’il joue encore un rôle dans ce procès, afin de déstabiliser la Guinée équatoriale. Ce qui, d’ailleurs, fonctionne en partie.

Selon vous, Moto était donc une marionnette d’Ely Calil ?

Oui, en quelque sorte. Ely Calil lui a dit qu’il allait le mettre au pouvoir et qu’il allait payer pour tous ses frais en Espagne. Moto n’a pas hésité, mais ce n’est pas un soldat. C’est plutôt un religieux. Il était entièrement sous son influence.

Ely Calil m’a payé cinq millions de livres

Combien Calil vous a-t-il payé ?

Environ cinq millions de livres, par à-coups, sur un an. Mais c’était insuffisant : il y avait deux avions, des armes et 70 soldats à payer…

Dont le mercenaire et marchand d’armes sud-africain Nick du Toit…

Oui. Nous nous sommes connus à Executive Outcomes, une entreprise de mercenariat que j’ai cofondée. Aujourd’hui, je ne le côtoie plus. Je sais qu’il est en Afrique du Sud. Il ne m’aime pas, je ne sais pas pourquoi.

Quel a été le rôle de Mark Thatcher, le fils de Margaret ?

Je l’ai sollicité parce que nous avions besoin d’argent, et il a dit oui. Je l’avais rencontré en 1997 au Cap, il vivait à côté de chez moi.

Je pense que c’est une bonne chose que ce coup d’État n’ait pas eu lieu

La raison pour laquelle le coup d’État a échoué est-elle uniquement financière ?

Non. Si Ely Calil nous avait appuyés comme il l’avait promis, nous tiendrions probablement cette conversation à Malabo… Mais, pour être honnête, je pense que c’est une bonne chose que ce coup d’État n’ait pas eu lieu.

Vous avez été arrêté à Harare la nuit précédant le coup d’État, au moment où vous récupériez des armes. Quels rapports aviez-vous avec le Zimbabwe ?

Je connais peu ce pays. J’avais une petite entreprise, Global Logistic. Une coquille vide qui me servait à acheter des armes auprès de la ZDI [Zimbabwe Defence Industries], qui appartient en fait à Mugabe. Ces armes provenaient du bloc soviétique. Pour chaque livraison, ils nous annonçaient un prix : « Voilà, c’est le coût, OK ? Venez et récupérez. »

Avez-vous eu des contacts avec Robert Mugabe, qui vous a livré aux autorités de Malabo en 2008 ?

Non, mais j’ai entendu dire qu’il avait été très mécontent d’apprendre ma libération en 2009.

Comment a commencé l’aventure Executive Outcomes, qui a finalement été dissoute en 1998 après avoir fait couler beaucoup d’encre ?

En 1992, mon ami Tony Buckingham m’a contacté pour créer cette entreprise. « Il est temps que tu te fasses de l’argent ! » m’a-t-il dit. J’ai donc quitté l’armée britannique. Nous travaillions dans trois pays principaux : l’Angola, la Sierra Leone et la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Au départ, notre idée n’était pas de devenir des mercenaires.

Les autorités angolaises ont pensé que nous étions fous, mais elles ont payé

Nous avions monté une entreprise pétrolière et gazière appelée Heritage et nous voulions travailler en Angola, alors en pleine guerre civile et où l’Unita [Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola] venait de perdre les élections. Mais les rebelles ont attaqué notre base. J’ai alors proposé à Tony d’embaucher quelques mercenaires et de la reprendre.

Les autorités angolaises ont pensé que nous étions fous, mais elles ont payé. Nous avons repris nos installations avec soixante hommes et de très jeunes soldats angolais. Résultat, les autorités nous ont demandé de les aider dans leur guerre contre l’Unita. Nous avons dit : « OK, mais ça va vous coûter cher. »

Combien étiez-vous payé et par qui ?

Executive Outcomes avait plusieurs milliers d’hommes, tous sud-africains, et ses propres avions, ses hélicoptères, etc. Ça coûtait beaucoup d’argent. Et c’est la société pétrolière nationale Sonangol qui finançait, même si, derrière, il y avait évidemment le gouvernement.

À l’époque, avez-vous eu un contact direct avec le président José Eduardo dos Santos ?

Non. Nous traitions avec Joaquim David, le patron de la Sonangol [aujourd’hui député], et João de Matos, le chef d’état-major de l’armée angolaise.

Le recours aux mercenaires était pourtant interdit…

Nous faisions partie de l’armée angolaise, j’avais même le grade de général ! Cela nous permettait d’avoir un statut légal. C’est aussi ce qui s’est passé en Sierra Leone.

Avez-vous rencontré Jonas Savimbi, le leader de l’Unita ?

Oui, en 1993, je suis allé le voir avec David Steel, un politicien britannique du Parti libéral. Nous avons discuté, et il nous a promis qu’il ne relancerait pas la guerre civile malgré le résultat des élections. Comme on le sait, il n’a pas tenu sa promesse.

L’Angola est devenu le théâtre de la guerre froide par procuration

L’Afrique du Sud était-elle au courant de vos activités en Angola ?

Oui. C’était une époque particulière. Le régime de l’apartheid était proche de l’effondrement, le mur de Berlin venait de tomber, et personne ne savait ce qui allait se passer. L’Angola est devenu le théâtre de la guerre froide par procuration.

Des tanks cubains contre des chars sud-africains, des forces spéciales américaines du côté de l’Unita contre des Russes ou des Cubains qui soutenaient le MPLA [Mouvement populaire de libération de l’Angola, au pouvoir]… Il y avait aussi des Sud-Africains qui luttaient aux côtés de l’Unita…

Quelles étaient vos relations avec les Américains ?

Elles étaient mauvaises. Je pense que les pétrolières américaines voulaient cette guerre civile, et qu’elles ont, avec l’appui de la CIA mais aussi du gouvernement sud-africain de l’apartheid, incité l’Unita à reprendre le combat.

Comme en Sierra Leone, Washington nous a demandé de partir et a fait passer le message : « Ces gars ont fait du bon boulot, mais nous ne pouvons pas soutenir ce genre de procédés. »

Quand êtes-vous arrivé en Sierra Leone ?

En 1995, au moment où les rebelles du Front révolutionnaire uni [RUF] ont atteint Freetown. Valentine Strasser était président, et le pays était un foutoir total. Le RUF était d’une extrême brutalité.

Tout était légal

Étiez-vous impliqués dans le commerce des diamants ?

Oui, beaucoup, mais tout était légal. Avec Tony Buckingham, nous avions lancé une société, baptisée DiamondWorks, cotée à Toronto. Nous avons obtenu quelques licences en Angola et celle de Koidu, en Sierra Leone, qui appartient aujourd’hui à BSGR, l’entreprise de Beny Steinmetz. Comme nous, celui-ci investissait dans le secteur.

Comment êtes-vous passé du mercenariat à la production de diamants ?

Des compagnies diamantaires étaient déjà présentes en Angola, comme De Beers. Mais elles ne voulaient pas exploiter les mines à cause de la guerre civile. Les généraux avec qui nous travaillions nous ont demandé d’investir afin d’inciter les autres à revenir. Ensuite, nous avons entendu parler de la mine de Koidu.

Avez-vous souvent été contacté pour réaliser des coups d’État en Afrique ?

Oui, je crois que j’avais 21 ans la première fois ! C’était censé se passer aux Seychelles. C’était dans les années 1980 et je travaillais avec David Stirling, le fondateur du Special Air Service. On le contactait pour accéder ou revenir au pouvoir, fournir un soutien armé à une rébellion ou à un gouvernement.

Je me souviens d’un déjeuner avec un soi-disant ancien président de la Sierra Leone devenu bagagiste à l’aéroport de Heathrow. Je lui ai dit : « D’accord pour te remettre au pouvoir, mais tu viens au combat avec nous ! »

Il a blêmi, et nous avons fini notre repas sans lui ! David Stirling a été derrière plusieurs grosses tentatives, comme en Libye dans les années 1960, pour réinstaller le roi Idriss.

Y a-t-il des personnalités toujours en vie qui vous ont contacté à l’époque ?

Oui, mais je ne peux pas vous dire qui…

Quels autres chefs d’État avez-vous rencontrés durant cette période ?

J’ai rencontré Denis Sassou Nguesso, en 1998 ou 1999, juste après son retour au pouvoir, par l’intermédiaire d’amis angolais.

Cette rencontre relevait purement du business. Tony Buckingham essayait d’obtenir une licence d’exploration pour du pétrole et du gaz dans la région. Comme avec Omar Bongo, que j’ai vu en février 2003.

Nous n’étions pas des assassins

Vous n’avez pas de remords après avoir été payé pour tuer ?

Non, car nous n’étions pas des assassins. En Angola, nous protégions avant tout des installations industrielles contre des attaques de rebelles et, quand le gouvernement nous a demandé de nous battre pour lui, nous avons été intégrés à l’armée régulière.

C’était le combat d’un gouvernement contre une organisation criminelle, l’Unita. Même chose en Sierra Leone où nous combattions le RUF, qui commettait des atrocités.

Les mercenaires blancs ont une image désastreuse en Afrique, en êtes-vous conscient ?

Je crois que c’est essentiellement à cause de ce qui s’est passé en RD Congo et au Biafra, où il y a effectivement eu des étrangers qui ont combattu uniquement pour se faire de l’argent. Ce n’était pas notre cas, ni en Sierra Leone ni en Angola.

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