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Deux destins

par

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Mois de spiritualité mais aussi de tous les excès, le ramadan est une période où l'on observe un pic de consommation des produits alimentaires. © JALIL BOUNHAR/AP/SIPA

Pour les pays d’islam s’est achevé, il y a une semaine, le mois de ramadan ; pour les pays d’Europe (judéo-chrétiens en majorité) débute, aujourd’hui, la période dite des vacances qui dure deux bons mois : juillet et août.

Le mois de ramadan est pour les musulmans un mois de jeûne absolu tout au long de vingt-neuf ou trente journées consécutives, parfois très longues.

Pour ceux qui en ont les moyens, c’est la bombance toutes les nuits pendant un mois.

En résulte, là où l’islam domine, un ralentissement considérable, un quasi-arrêt de l’activité et de la production.

Tout le monde est conscient de ce problème, mais personne ne peut le résoudre.

Il y a de nombreuses années, le regretté Ali Zouaoui, à l’époque gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, connu pour son humour pince-sans-rire, m’a demandé à brûle-pourpoint :

« Dis-moi, Béchir, nous, musulmans, combien d’années avons-nous jeûné en tout depuis le début de l’islam, il y a quinze siècles ?

– À raison d’un mois par an, cela fait en tout près d’un siècle et demi de jeûne.

– Étrange, conclut-il en plissant les yeux et en retenant un sourire, un siècle et demi, c’est pour un économiste comme moi assez exactement le retard qu’ont pris les musulmans sur l’Europe… »

*

L’Europe, parlons-en : les judéo-chrétiens, qui y sont majoritaires, ont, eux aussi, mais depuis moins d’un siècle, leur ramadan. Il commence aujourd’hui, le 1er juillet, et dure jusqu’à la fin août : deux mois où l’on ne pense qu’aux vacances qu’on va prendre et dont les dates sont sacrées, où l’on ne parle que de celles qu’on a prises.

L’activité économique ralentit considérablement, voire s’arrête, des usines ferment, la production chute.

Mais la politique, elle, conserve ses droits et, en ce mois de juillet de l’année 2017, commence pour de bon l’itinéraire politique de deux hommes relativement jeunes, l’un musulman du Moyen-Orient, l’autre européen et, plus précisément encore, français.

Ils viennent de conquérir le pouvoir dans leurs pays respectifs et, sauf accident, vont l’exercer tout au long de la décennie qui commence.

Leur âge mis à part, tout les oppose.

L’un est à la tête d’une démocratie, l’autre est le vice-roi d’un pays d’où sont bannis tous les principes démocratiques.

Le Français, Emmanuel Macron, doit le large pouvoir qui lui échoit à 39 ans au suffrage universel ; le second est saoudien, n’a que 31 ans, se nomme Mohamed Ibn Salman et doit à son père le pouvoir quasi absolu qu’il détient désormais et les immenses moyens financiers qui en font partie.

Le Français est jeune ; le Saoudien se révèle trop jeune.

*

Le Français est le chef de l’exécutif, premier centre de pouvoir dans les démocraties. Mais les contre-pouvoirs inhérents à toute démocratie limitent sa liberté d’agir. La phrase qu’il répète est « Ce n’est pas mon choix », elle montre qu’il est réfléchi, sait ce qu’il ne fera pas.

Le second dit souvent à ses collaborateurs directs venus dans son bureau lui présenter leur travail : « Ce n’est pas ce que je vous ai demandé. Sortez. »

L’un et l’autre ont pris conscience qu’ils doivent réformer leur pays, qu’ils ont besoin d’avoir du temps devant eux.

Emmanuel Macron a indiqué à ses compatriotes comment il les voit, ce qu’il va faire. Il met ainsi son action sous leur contrôle :

« Les Français ont toujours été comme ça : au moment où on ne les attend pas, il y a un sursaut. La France n’est pas un pays qu’on réforme, c’est un pays qui se transforme, un pays de révolution. Donc, aussi longtemps qu’il est possible de ne pas réformer, les Français ne le font pas. Là, ils ont vu qu’ils étaient au bord du précipice et ils ont réagi. Mon élection comme la majorité obtenue à l’Assemblée ne sont pas un coup d’arrêt : elles sont un début exigeant. Le début d’une renaissance française et, je l’espère, européenne […].

Il n’y a pas de recette miracle, c’est un combat de chaque jour. Les réformes, les vraies économies ne se font pas en un an. Mais sur deux ou trois.

J’ai parié sur l’intelligence des Françaises et des Français. Je ne les ai pas flattés, mais j’ai parlé à leur intelligence. »

Emmanuel Macron est donc un cas rare d’intellectuel qui aime et sait écrire, doublé d’un homme de décision et d’action. Il se situe dans la tradition des de Gaulle, Pompidou, Mitterrand et, hors de France, d’un Barack Obama.

Pour l’heure, il inspire confiance à ses compatriotes français et aux Européens. Les uns et les autres prient pour que le pouvoir ne lui monte pas à la tête, que le succès ne le fasse pas dérailler.

*

Mais quid de Mohamed Ibn Salman ?

Il a déjà révélé un tempérament impétueux, impulsif et irréfléchi. Est-il trop jeune pour les immenses responsabilités que son père a mises sur ses épaules ? Le pouvoir lui est-il déjà monté à la tête ?

Il a engagé son pays dans une guerre ingagnable contre un voisin immédiat, le Yémen, que son aviation bombarde aveuglément.

Le voici qui s’attaque à un deuxième voisin immédiat de son pays : le Qatar, et, au-delà de cet émirat, à la Turquie et à l’Iran.

Fort de sa complicité avec cet autre impulsif qu’est Donald Trump, il est parti pour mettre le Moyen-Orient à feu et à sang.

Un islamiste de plus fauteur de guerre ? Peut-être. Plus sûrement trop de pouvoirs et trop d’argent conjugués avec l’inexpérience de la jeunesse. Dieu nous garde des effets néfastes de ce mélange détonant.

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