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Opération Valentin

par

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Des manifestants pro-Gbagbo à Paris, en France, le 11 avril 2011. © Michel Euler/AP/SIPA

C’était il y a quelques jours, à la terrasse bondée d’une brasserie parisienne. Accompagné d’un ami gabonais, Édouard Valentin, 79 ans, beau-père du président Ali Bongo Ondimba, prend un verre quand surgissent une demi-douzaine de jeunes gens en colère, manifestement exaltés et passablement agressifs.

Insultes, menaces, fuite des consommateurs effrayés : la scène dure quelques minutes avant que la police n’intervienne. Filmée par l’un de ceux qui se font appeler « les résistants » ou encore la « dream team », elle devient aussitôt virale sur la Toile, suscitant à Libreville une forte émotion. Anecdotique ? Non. Car, depuis un ou deux ans, ce type d’incidents, au cours desquels des commandos d’opposants de la diaspora s’en prennent publiquement (et parfois physiquement) à des cibles repérées dès leur arrivée à l’aéroport, se multiplie de Paris à New York, de Montréal à Bruxelles.

Pionniers en la matière, les « combattants » congolais traquent inlassablement les déplacements des personnalités du régime Kabila, allant jusqu’à molester le président du Sénat sur un quai de gare à Paris, imités en cela par leurs acolytes du « petit Congo » de la rive droite du fleuve, à qui ils prêtent volontiers main-forte. Adeptes de happenings narcissiques et souvent violents, ces opposants offshore n’hésitent pas à perturber bruyamment une conférence du Sénégalais Macky Sall à Genève, à faire irruption dans un grand hôtel de la même ville où le Camerounais Paul Biya a ses habitudes, à manifester sous les fenêtres de l’appartement parisien d’Alassane Ouattara lors de sa dernière visite en France, à prendre d’assaut des ambassades, à poursuivre un ministre togolais jusqu’en Virginie et une délégation gabonaise au cœur de Manhattan, voire à s’introduire avec fracas dans un meeting de Nicolas Sarkozy au Touquet, en pleine campagne pour la primaire de la droite, pour y faire entendre leurs revendications.

Résultat : rares sont les responsables gouvernementaux africains en visite en Europe ou en Amérique du Nord à se déplacer sans une demi-douzaine de gardes du corps. Fini les tournées de shopping incognito aux Galeries Lafayette, avenue Louise, dans les boutiques de Westmount ou sur la Cinquième Avenue. « Ils » sont partout, et si l’on veut pouvoir flamber en paix sans être reconnu, suivi, filmé ou agressé, c’est à Dubaï ou à Singapour qu’il faut désormais aller.

Des agressions qui portent atteinte à l’image de la diaspora

Ce type de méthodes de plus en plus récurrentes, qui en disent long sur la violence sous-jacente des rapports politiques sur le continent et l’appropriation pour le moins aléatoire des mécanismes démocratiques par ceux qui en sont les acteurs, renvoie chacun à ses propres responsabilités. Si le débat se transpose de manière aussi exacerbée hors des frontières des pays où il est censé se mener, c’est le plus souvent parce qu’il ne peut se dérouler à l’intérieur, faute de structures de médiation adéquates et d’espace démocratique suffisant.

En ce sens, les pouvoirs en place dont les représentants sont visés par ces opérations coup de poing récoltent les fruits amers de ce qu’ils ont eux-mêmes semé. Reste une évidence : en se livrant à des agressions publiques qui choquent l’opinion et mobilisent les forces de l’ordre, les « résistants » et autres « combattants » portent atteinte à l’image des Africains de la diaspora, desservent la cause qu’ils entendent défendre et alimentent indirectement le racisme. « Ici c’est la France, c’est pas le Gabon. Si vous voulez parler du Gabon, retournez-y ! » avait répliqué Nicolas Sarkozy à ses perturbateurs, sous les applaudissements frénétiques des militants.

La formulation, qui renvoie au « qu’ils rentrent tous chez eux » du Front national, était certes spécieuse – son auteur est coutumier de ce genre de dérapage –, mais significative de ce que beaucoup de « Français de souche », et pas seulement les 10 millions d’électeurs de Marine Le Pen le 7 mai dernier, pensent hélas des Africains. Leur offrir des munitions sur un plateau en adoptant un comportement certes très minoritaire, mais exhibitionniste et brutal, relève de l’irresponsabilité.

 C’est « au pays » que les luttes se gagnent

Le problème bien sûr est qu’une partie des « Gabonais » auxquels s’adressait Sarkozy, ainsi que des « freedom fighters » de la diaspora, sont… français, belges, canadiens, etc. Ou binationaux. Leur offrir comme alternative de retourner « chez eux » n’a donc aucun sens, puisque « chez eux », c’est ici. Mais, à ces derniers, il n’est pas illégitime de suggérer ce qui suit : si vous habitez en France, en Belgique, aux États-Unis ou ailleurs et que vous en possédez la nationalité, les avantages, les droits et les devoirs, les causes où vous investir concernent avant tout la société au sein de laquelle vous vivez.

Exclusion, xénophobie, discriminations, islamophobie : les motifs d’engagement ne manquent pas, tout comme les exemples de personnalités issues de la diaspora et qui ont fait ce choix exclusif. Une Laetitia Avia, une Danièle Obono, une Sira Sylla, un Patrice Anato, parmi d’autres jeunes députés issus des législatives françaises du 18 juin dont notre site jeuneafrique.com dressait le portrait la semaine dernière, ne sont ni des nègres de service ni des « bounty » acculturés, mais les symboles d’une intégration décomplexée.

Pour le reste, soyons clair : aucun combat pour la démocratie ni aucun changement de régime ne sont acquis depuis l’étranger. C’est sur place, « au pays », que les luttes se mènent et se gagnent. Quoi que vous ayez à lui reprocher, terroriser un octogénaire à la terrasse d’un café parisien n’a rien de glorieux ni d’héroïque, encore moins de symbolique – si ce n’est de votre propre impuissance.