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Littérature : Maryse Condé, la cheffe

Maryse Condé (Marise Liliane Appoline Bocoulon dite), Ecrivain et Présidente du Comité pour la Mémoire de l'Esclavage, née à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), 2015 © Jacques Torregano pour JA

Établie dans le sud de la France, l’écrivaine guadeloupéenne, Maryse Condé publie « Le Fabuleux et Triste Destin d’Ivan et Ivana » où affleurent ses préoccupations sur le monde actuel. Portrait d’une conteuse hors pair, dernier volet d’une série consacrée à trois femmes puissantes du continent et de la diaspora.

« Est-ce que tu aimes l’Afrique ? » C’est en Côte d’Ivoire, à l’époque où Maryse Condé enseigne au collège de Bingerville, à la fin des années 1950, que son ex-beau-frère, mentor et maître à penser, le poète et politique Guy Tirolien, l’interroge sans concession. À cette question ô combien complexe, la jeune Guadeloupéenne éprouvée par ses toutes premières pérégrinations africaines oppose une réponse bredouillante. Près de soixante ans plus tard, rage de vivre et soif de culture ont fait leur œuvre.

Ainsi que bon nombre de rencontres salutaires, de l’indépendantiste Amílcar Cabral à « son frère » le cinéaste Ousmane Sembène en passant par les écrivains Ahmadou Kourouma ou Mariama Bâ, pour ne citer qu’eux. Aussi, si la question ne se pose plus tout à fait en ces termes, la réponse est désormais limpide.

Si je n’avais pas vécu en Guinée, en Côte d’Ivoire, au Sénégal ou au Ghana, je ne serais pas devenue Maryse Condé.

« J’ai beaucoup écrit contre l’Afrique, j’ai beaucoup dit que ce continent n’était pas ce dont j’avais rêvé, que Sékou Touré, par exemple, était un vulgaire dictateur qui oppressait son peuple. Mais, si je n’avais pas vécu en Guinée, en Côte d’Ivoire, au Sénégal ou au Ghana, je ne serais pas devenue Maryse Condé. Sans compter que l’Afrique m’a donné une chose précieuse : la fierté d’être noire. »

Son credo : race et identité sont des notions démenties par la vie

Cette fierté, la romancière de 80 ans la porte sur ses traits, plutôt durs, que son œil vif et sa gouaille à toute épreuve illuminent quand elle s’anime, malgré la maladie dégénérative qui l’affecte. Dans sa voix chevrotante, un léger sourire porté par quelques subtiles intonations créoles. Antillaise de naissance, guinéenne par alliance à l’époque : gageons que nombreux sont ceux qui furent confrontés à la même interrogation tyrolienne, une fois le pied posé sur le continent…

On est d’abord africain, que l’on naisse ou que l’on grandisse ailleurs.

Mais face à Maryse Condé, quand vous êtes noir, né hors d’Afrique mais de parents africains, n’allez surtout pas lancer le fameux « je suis d’origine ». La romancière a cette formule en horreur. « Ça ne veut rien dire ! On est d’abord africain, que l’on naisse ou que l’on grandisse ailleurs. » Là, la romancière a renversé la situation : vous voilà aux prises avec un interrogatoire serré. « Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? » Des ricochets plutôt salvateurs qui révèlent son credo : race et identité sont des notions démenties par la vie.

« Qui suis-je moi-même ? Un mélange de quelque chose que je ne suis pas toujours en mesure de maîtriser. Au cours de mon existence, j’ai rencontré des problèmes que je ne pouvais résoudre qu’en ayant conscience de mes racines africaines. Mais la Guadeloupe est en moi où que je sois. J’y suis née, c’est toute mon enfance. Et puis se sont ajoutées les influences africaines, africaines-américaines et, même si j’ai tendance à les minimiser, les influences européennes. »

C’est là que l’on retrouve la Maryse Condé sans fard, celle qui, en 2012, se raconte dans une autobiographie percutante et n’a pas peur de se frotter à ses propres contradictions. « Aujourd’hui, je regrette de ne pas avoir appris une seule langue africaine. Cela prouve que j’ai été intolérante, prétentieuse ou arrogante. Je suis désormais très fière que mes enfants parlent toutes sortes de dialectes africains. »

Tout-Monde glissantien

Si la romancière est sûre d’une chose, c’est que sa littérature est antillaise. Son dernier roman, Le Fabuleux et Triste Destin d’Ivan et Ivana, dernier-né d’une œuvre foisonnante, prend justement racine dans son archipel natal. C’est pourtant à quelques kilomètres de Gordes, village du Luberon, qu’elle a dicté chaque phrase de cet ouvrage rocambolesque, la maladie la privant de l’adresse de ses mains, à une amie de longue date et à son mari traducteur, Richard Philcox.

C’est lui qui accueille, tout sourire, quand on pousse le portail vert olive d’une maison dont les murs blanc craie préservent de la chaleur écrasante. Trente-quatre degrés au thermomètre et il n’est pas midi. Maryse Condé a connu pire. À Kaolack, sans doute. Cette ville du Sine-Saloum, au Sénégal, où elle a justement rencontré Richard, l’homme qui « allait changer [sa] vie » et grâce à qui elle commencerait sa carrière d’écrivain, à l’âge de 42 ans.

Après New York, où Maryse Condé enseigne à l’université Columbia, une vingtaine d’années en Guadeloupe puis une décennie dans le quartier du Marais, à Paris, le couple s’est retiré dans ce nid provençal bordé d’une oliveraie et de quelques plants de lavande. Il y manque juste l’ylang-ylang, madeleine de Proust de l’écrivaine qui trouve place dans chacune de ses œuvres.

La salle de séjour est à l’image du Tout-Monde glissantien : des tableaux du Guadeloupéen Michel Rovelas, de l’Haïtien Préfète Duffaut, une fresque miniature d’Aborigènes australiens, une photographie grand format de femmes guatémaltèques, un tiban du plasticien guadeloupéen Jean-Marc Hunt, une troupe de colons ivoiriens en bois.

Sans oublier les bibliothèques bien garnies. Et puis, tiens ! deux cartes clouées au mur : la Guadeloupe et l’Angleterre. « Ce sont nos deux îles », lance Richard Philcox dans un français nappé du fameux flegme britannique. Il déambule entre cuisine et séjour tandis que sa compagne, installée sur le sofa, lui lance des directives culinaires. Elle a beau lutter avec le mal qui crispe ses membres, elle n’a rien perdu de sa détermination. « Le four à 180 °C ! » « Oui, tous vos ordres sont exécutés ! » répond malicieusement l’époux. C’est que l’heure du déjeuner approche. Avant, elle se sera assurée que vous ne jeûnez pas en cette période de ramadan.

 Cuisine et littérature, deux passions sacrées

Qui a plongé dans l’œuvre de Maryse Condé n’ignore pas que, chez elle, cuisine et littérature sont deux passions qui tiennent du sacré. Et cela, cette mère de trois filles le doit à Victoire, sa grand-mère, à qui elle a consacré une biographie romancée. « Toute la famille la considérait comme une illettrée parce qu’elle ne parlait pas français. C’est une erreur. En cuisine, elle créait. Pour moi, la création est supérieure à la connaissance. Victoire m’a donné les qualités qui m’ont permis de devenir écrivain. Elle est mon mentor même si elle est morte avant ma naissance. On a méconnu sa qualité fondamentale : son inventivité. »

Imaginer des plats comme éplucher des personnages, faire mijoter des intrigues pour enfin sortir un roman du four. Au menu donc, « un plat condéen », prévient l’écrivaine. Concombres cuits aux épices, agrémentés de graines de maïs. Le tout accompagné d’une tranche de saumon. Pour le dessert, blanc-manger au lait de coco relevé d’une pointe de vanille. Des fraises aussi. Les papilles sont en émoi.

 Il était temps d’arrêter d’inscrire l’art africain dans le passé.

En matière de cuisine africaine, Maryse Condé ne s’est toujours pas réconciliée avec le mafé malien. « Je préfère le mafé ghanéen, à la sauce ashanti. Il y a beaucoup plus de saveurs qui viennent s’y mêler. J’adore le tiéboudienne et le yassa. Mais ce sont mes filles qui préparent ces plats. Je suis trop respectueuse pour m’y aventurer. »

Entre deux bouchées, on s’interroge aussi sur les manifestations autour de l’art contemporain africain qui fleurissent ces derniers mois. « C’est plutôt une bonne chose. Mieux vaut le mettre en avant, même mal, que pas du tout, argumente Maryse Condé. Et puis, il était temps d’arrêter d’inscrire l’art africain dans le passé et de réaliser que l’Afrique a bel et bien un présent ».

En marge de la négritude

Le présent de l’Afrique… Maryse Condé le touche-t‑elle du doigt, « fourrée », comme elle le dit, au fin fond de la Provence ? « Je dis que je suis retirée parce que j’habite Gordes, mais ce n’est que physique. J’ai toujours les yeux braqués sur la télévision. Je regarde notamment les débats politiques. Je continue de lire même si ma vision s’affaiblit. J’échange aussi avec les gens. Ils ont tellement de choses à dire. Je discute avec ma femme de ménage ou mon jardinier. Mon esprit reste au milieu des préoccupations du monde. Je suis à la fois recluse et présente. »

Ainsi, elle n’a pas raté une miette du conflit social qui a secoué la Guyane en avril dernier. « J’ai été très déçue de la façon dont le mouvement a pris fin, sans véritables résolutions », confie celle qui rêve encore de voir la Guadeloupe accéder à l’indépendance, combat auquel elle a pris part. Elle aurait voulu mourir avec un passeport indépendant plutôt qu’en colonisée.

Si je continue d’admirer Césaire, je suis plutôt une héritière de Fanon.

On retrouve la militante, qui, il y a quelques années, se disait héritière de Césaire et petite sœur de Fanon. « Aujourd’hui, si je continue d’admirer Césaire, je suis plutôt une héritière de Fanon. Chez Césaire, il y a une bonté, une ouverture, une tolérance que l’on ne trouve pas chez Fanon. Ce dernier est plus âpre, plus agressif et je me sens plus proche de sa pensée. »

C’est devant la télévision, avec un fait divers, qu’elle a vu voler en éclats le concept de négritude auquel elle n’avait jamais véritablement adhéré. En janvier 2015, une policière, Clarissa Jean-Philippe, a été abattue par un jihadiste, Amedy Coulibaly.

Qu’un homme noir en arrive à tuer froidement une femme noire sans raison valable, c’est pour elle la mort d’un concept inopérant… C’est aussi cet événement tragique qui lui a inspiré l’histoire d’Ivan et Ivana, des jumeaux dont la relation incestueuse est la trame d’une intrigue brûlante d’actualité.

« Amedy Coulibaly, malien, et Clarissa Jean-Philippe, antillaise, étaient jumeaux parce que frère et sœur noirs. » Voilà la conviction intime de l’auteur de La Vie scélérate : en pratique, les idées césairiennes sont constamment battues en brèche.

Toutefois, elle clame que les Noirs sont tous frères. « N’est-ce pas ridicule, cette contradiction ? Je sais que ça ne résiste pas à l’analyse, sourit-elle après une gorgée de café. Pour moi, les Noirs sont les héros d’un mythe à cheval entre la pensée de Césaire et celle de Fanon, je ne saurais m’en détacher. »

Un dernier roman, avant le silence

En dictant son dernier roman, Maryse Condé a dû s’accommoder de l’intervention de tiers dans son processus d’écriture. Est-ce en cela que le style diffère de celui de ses précédents ouvrages ? « C’est plutôt que je voulais écrire d’une façon différente, être plus moderne, moins introvertie et plus ouverte aux changements autour de moi. »

Un livre est un rêve, ce n’est pas un ensemble de faits.

Elle y évoque notamment la radicalisation islamiste naissante dans les Antilles françaises. Elle-même a failli se convertir à l’islam, attirée et passionnée par cette religion, avant que ses proches ne l’en dissuadent. « Je voulais comprendre comment une religion si bénéfique, présente dans le cœur de tant de gens, pouvait causer de tels malheurs. Quant aux Antilles, si j’ai bien eu affaire à une chercheuse sur le sujet, je n’ai pas voulu l’écouter. Je voulais rester dans le domaine de l’imaginaire alors qu’elle voulait me donner des faits et des chiffres. Mais un livre est un rêve, ce n’est pas un ensemble de faits. »

Ce rêve, elle y est aujourd’hui suspendue, guettant les moindres réactions à son propos. La romancière, désormais retraitée, compose aussi avec une forme d’angoisse. Celle de vivre sans créativité. « Ne plus écrire, c’est un peu la mort. Je me prépare à un vide immense. » Avant le silence, Maryse Condé voulait montrer que sa pensée est toujours à l’œuvre, qu’elle est habitée par les préoccupations actuelles et que son regard sur le monde peut encore être contredit.

 


Le ventre de l’Atlantique

Dans son œuvre, Maryse Condé n’a cessé de jauger les liens entre Europe, Afrique et Antilles, au regard de la colonisation et de l’esclavage. « En Europe, il y a toujours le même mépris, la même méconnaissance des richesses du continent africain, de ses pouvoirs et de ses réalités », dit-elle. Aux Antilles, elle estime que les jeunes sont trop préoccupés par le chômage et la pauvreté pour se tourner vers l’Afrique.

Elle clame que la Guadeloupe est purement et simplement un territoire colonisé. L’érection du Mémorial ACTe ne l’a pas émue, alors qu’elle a présidé le Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage. « C’est un beau monument, je félicite ceux qui l’ont érigé, mais je ne vois pas bien à quoi il sert. Ça me paraît être un bel éléphant blanc. »


Vous avez dit féministe ?

Comme bon nombre d’Antillaises, Maryse Condé voit en Gerty Archimède, animal politique et féministe guadeloupéenne sur laquelle Houphouët-Boigny avait jeté son dévolu, un modèle. « C’était une amie de ma mère que je voyais de loin. Elle voulait faire de la féminité une arme puissante et tranchante… » Toutefois, la romancière ne se considère pas comme une féministe, étiquette qui la chatouille.

« Sans Richard [Philcox], je sais que ma vie aurait été inachevée. Je pense que quand une femme entretient une telle relation avec un homme depuis quarante ans elle ne peut pas se dire féministe. » Quant à l’afro-féminisme, Maryse Condé suit de loin les sursauts qu’il suscite en France. Alors ? « Je ne peux pas prétendre être une femme indépendante et féministe. »

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