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Royaume-Uni-Union européenne : maudit Brexit

La Première ministre britannique au sommet européen de Bruxelles,le 22 juin. © Jasper Juinen/Bloomberg via Getty Images

Depuis que ses concitoyens ont approuvé par référendum la sortie de son pays de l’Union européenne, il y a un an, rien ne va plus pour Theresa May. À Londres comme à Bruxelles, tout ce qu’elle entreprend se retourne contre elle.

«Il est difficile cette année de ne pas ressentir la très sombre humeur de nos compatriotes. » Contre toute attente, ce n’est pas du moral des Français qu’il s’agit, mais de celui de leurs voisins britanniques. Et ce doit être vrai, puisque c’est la reine Élisabeth II qui le dit. Car rien ne va plus dans le royaume. Et encore moins pour Theresa May, la Première ministre de Sa Majesté, bien que le Parlement ait, le 29 juin, approuvé son programme de sortie de l’Union européenne (UE), le fameux Brexit, dans un délai de deux ans.

Depuis que, le 24 juin 2016, 51,9 % des Britanniques ont choisi de larguer les amarres pour quitter le continent, le retournement de situation est violent. À l’époque, souverainistes, europhobes et autres populistes, de droite comme de gauche, avaient le vent en poupe en Allemagne, en Autriche, en Italie, aux Pays-Bas, en France et ailleurs.

Les sondages indiquaient que, dans le sillage de l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche, ils avaient de bonnes chances de s’emparer du pouvoir dans leurs pays respectifs. Menacée de dislocation, l’Europe avait d’autant moins le moral que son économie ne parvenait pas à redémarrer, alors que la croissance britannique demeurait la plus forte du continent, narguant les sombres prédictions des experts.

Nulle menace à l’horizon. Le gauchisme de Jeremy Corbyn, le leader travailliste, constituait un tel repoussoir que les conservateurs semblaient promis à un règne long et sans partage. Le non des Écossais à l’indépendance avait cloué le bec à leur chef, Nicola Sturgeon.Un vrai bonheur pour l’ambitieuse Theresa, qui rêvait de consolider le pouvoir hérité de David Cameron, son prédécesseur démissionnaire.

Pari perdu pour Theresa May

Pourquoi, puisque les cieux étaient à ce point favorables, ne pas provoquer des élections anticipées ? Cela pouvait permettre d’aborder en position de force les négociations du divorce avec une UE éclatée en vingt-sept égoïsmes concurrents.

Le 18 avril, Mrs May a donc appelé ses compatriotes à se rendre aux urnes quelques semaines plus tard pour obtenir un leadership « fort et stable ». Un premier sondage de l’institut ComRes laissait présager un raz de marée des tories : 46 % des intentions de vote, contre 25 % pour le Labour.Le Royaume-Uni était désormais en queue du peloton européen pour la croissance

Plusieurs facteurs auraient pourtant dû inciter Theresa May à la prudence. D’abord, le fait qu’au cours des mois précédents les souverainistes avaient pris claque sur claque en Autriche, aux Pays-Bas, en France et même en Italie. Ensuite, symbole de ce regain d’intérêt pour l’Europe, que le nombre des Britanniques ayant demandé la nationalité française avait en 2016 augmenté de 254 % par rapport à l’année précédente.

Enfin, que le Royaume-Uni était désormais en queue du peloton européen pour la croissance.La chute de 10 % de la livre depuis le référendum a de surcroît relancé l’inflation et commencé d’appauvrir les Britanniques. Pendant ce temps-là, l’économie redémarrait sur le continent, et les Vingt-Sept présentaient un front inhabituellement uni face au royaume.

May a cru pouvoir séduire les électeurs en faisant campagne pour un Brexit « dur » : sortie du marché unique, fin de la libre circulation des personnes et abrogation de l’autorité de la Cour de justice européenne sur le royaume. « Plutôt pas d’accord qu’un mauvais accord », claironnait-elle. Impavide, elle a donc poursuivi la politique d’austérité de son prédécesseur. Et c’est alors que trois attentats terroristes en trois mois ont mis en lumière les failles du dispositif sécuritaire.

Résultat : Theresa May a perdu son pari. Dans le précédent Parlement, elle pouvait compter sur 330 députés (sur 650). Depuis le 8 juin, elle n’en a plus que 317, quand il en faudrait 326 pour gouverner seule. La catastrophe de la tour de Grenfell, à Londres, et le flagrant manque d’empathie de la Première ministre pour les familles des victimes ont achevé de la déconsidérer (lire l’encadré ci-dessous).

Ragaillardi par sa trentaine de députés supplémentaires et par un sondage YouGov selon lequel sa popularité dépasserait désormais celle de May (42 % contre 34 % d’avis favorables), Corbyn est alors passé à l’attaque, estimant que le gouvernement avait « perdu le contrôle » et qu’il semblait « tétanisé par la gravité de la situation ».

Un sondage Survation publié dans The Mail on Sunday du 23 juin fait apparaître que 53 % des personnes interrogées souhaitent un nouveau référendum sur le Brexit. Quant à la une de The Economist du 17 juin, elle est dévastatrice : elle montre Emmanuel Macron, le nouveau président français, marchant sur l’eau tandis que Theresa May coule à pic : seuls ses talons aiguilles sont encore visibles.

Et le chemin de croix ne fait sans doute que commencer ! Médias, travaillistes et même certains députés conservateurs demandent sa démission. Elle qui voulait se débarrasser de ses ministres les plus europhiles est contrainte de maintenir à son poste Philip Hammond, le chancelier de l’Échiquier, qui préférerait que la sortie de l’Europe se fasse « par une pente douce plutôt que par une falaise ».

Une déculottée diplomatique

La Première ministre recule sur tous les fronts. Le 21 juin, dans le discours du Trône lu par la reine, elle abandonne ses projets les plus contestés : de la suppression des repas gratuits dans les cantines scolaires aux prélèvements sur le patrimoine des personnes âgées dépendantes, la fameuse « taxe sur la démence ». Pour arracher dix voix de plus et une majorité au Parlement, elle a, le 26 juin, conclu un accord avec les Nord-Irlandais du Democratic Unionist Party, formation homophobe, anti-IVG et créationniste sur les bords, en échange de l’octroi à l’Ulster de 1 milliard de livres (1,13 milliard d’euros) sur deux ans.

À Bruxelles, le 19 juin, David Davis, son ministre chargé du Brexit, a été contraint d’accepter l’agenda de Michel Barnier, le commissaire européen chargé de la négociation : d’abord, le divorce (statut des expatriés, remboursement des 40 ou 100 milliards d’euros dus par le Royaume-Uni, différends territoriaux à Chypre, à Gibraltar et en Irlande) ; ensuite seulement, la conclusion d’un accord commercial.

Pour celui-ci, Theresa May aura le choix entre un Brexit « doux », qui donnera aux marchandises britanniques exportées en Europe un statut comparable à celui des produits turcs ou norvégiens, et un Brexit « dur », qui ravalera le royaume au rang commercial de la Corée du Sud. Dans les deux cas, une déculottée diplomatique et un fiasco économique.

Theresa May est fichue, mais reste irremplaçable.

Theresa May est fichue, mais reste irremplaçable. Parce que, sans elle, les conservateurs se déchireraient. Parce que aucun remplaçant n’émerge, et surtout pas Boris Johnson, le ministre des Affaires étrangères, dont les bouffonneries ne font plus rire personne.

Parce que avec un nouveau Premier ministre l’inconnu s’ajouterait à la pagaille et que les négociations du Brexit seraient à reprendre à zéro. Et surtout parce que de nouvelles élections risqueraient de porter au pouvoir « Corbyn le rouge ».

On comprend qu’Emmanuel Macron ait tenu à préciser que « la porte est toujours ouverte » pour le Royaume-Uni et que Wolfgang Schäuble, le ministre allemand des Finances, garde « les bras grands ouverts » pour accueillir la fille prodigue si elle décidait de renoncer au Brexit avant le 29 mars 2019 à minuit, date de la rupture officielle.

Tant de prévenance est une humiliation pour celle qui voulait être une « bonne femme fichtrement difficile » avec les Européens. Pauvre Theresa !

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