Révolution de palais en Arabie Saoudite : Mohamed Ibn Salman, le favori devenu prince héritier

Mohamed Ibn Salman (à g.) en conversation avec Mohamed Ibn Nayef, lors d’un sommet du Conseil de coopération du Golfe (CCG), le 9 décembre 2015, à Riyad. © fayez nureldine/AFP

Son parcours s’est fait dans les pas de son père, Salman, dont il est devenu l’élève, le conseiller, le favori. Aujourd'hui, Mohamed Ibn Salman, 31 ans, est le nouveau prince héritier du royaume saoudien.

Lentement, il s’est hâté vers le pouvoir. Appelé dans le triumvirat roi - héritier - vice-héritier deux mois après le couronnement de son père, Salman, en janvier 2015, Mohamed, prince de la jeunesse de 31 ans, en est devenu, vingt-neuf mois plus tard, seul dauphin. Le 21 juin dernier, Mohamed Ibn Nayef, déchu de sa deuxième place, déclarait son allégeance à son nouveau jeune maître. Un serviteur déposait le manteau de cérémonie sur les épaules du quinquagénaire, l’invitant par ce geste à débarrasser les lieux.

Transmission entre les fils d’Abdelaziz, le fondateur, pouvoir aux aînés, domination du clan des Soudayris… les anciennes alchimies gérontophiles du pouvoir saoudien ont été rendues obsolètes en une accolade. Abandonnant la tradition bédouine, la monarchie saoudienne s’est faite dynastique.

Le vieux roi Salman, 81 ans, peut mourir sereinement : il est assuré que son fils lui succédera, et après lui, sans doute, un fils de son fils

Une succession voulue par le roi

Les langues des derniers fils du fondateur, Abderrahman, Ahmad et Muqrin, mais aussi celles des oncles aînés et autres vieux cousins, qui auraient tous pu hier être rois, sifflent. Mais le vieux roi Salman, 81 ans, peut mourir sereinement : il est assuré que son fils lui succédera, et après lui, sans doute, un fils de son fils.

L’opération s’est organisée dans les salons les plus secrets, et ceux qui fréquentaient le palais la veille n’en soupçonnaient rien, raconte un initié français expatrié à Riyad, auteur, sous le nom de Jacques-Jocelyn Paul, d’Arabie saoudite. L’incontournable (Riveneuve, 2016). Pris de court, Ibn Nayef ne se serait de toute façon jamais élevé contre la volonté royale.

Son parcours s’est fait dans les pas de son père, dont il est devenu l’élève, le conseiller, le favori, maintenant l’élu

Les dissensions de la maison royale ont déjà mené au XIXe siècle à la perte du deuxième État saoudien, et le spectacle de divisions familiales est devenu sacrilège. « Sans le savoir, Ibn Nayef a été le cheval de Troie de Mohamed Ibn Salman. C’est lui qui, en acceptant de remplacer comme héritier Muqrin, fils d’Abdelaziz, a entériné le principe du saut de génération. Il aurait pu invoquer la tradition et décliner, mais il a espéré être roi. Il n’aura servi qu’à légitimer l’ascension d’Ibn Salman, de la troisième génération. »

Prince du désert au regard perçant quand il paraît en tenue bédouine, plus bourgeois bonhomme que jeune homme quand il rend visite en jean à Mark Zuckerberg au siège de Facebook

Une ascension orchestrée

Réputé avoir un tempérament de chef, Ibn Salman est bien plus rompu aux usages de l’ex-société bédouine qu’aux codes de l’Occident, où, contrairement à bien des princes, il n’a pas suivi ses études. Son parcours s’est fait dans les pas de son père, dont il est devenu l’élève, le conseiller, le favori, maintenant l’élu.

Prince du désert au regard perçant quand il paraît en tenue bédouine, plus bourgeois bonhomme que jeune homme quand il rend visite en jean à Mark Zuckerberg au siège de Facebook en juin 2016, qui est Mohamed Ibn Salman ?

Avant de baigner dans sa lumière royale, le troisième fils en vie de Salman a suivi son père dans l’ombre. Avec un simple diplôme de droit saoudien, il devient, à 24 ans, conseiller de celui qui est alors gouverneur de Riyad et garde cette fonction quand Salman devient ministre de la Défense en 2011, avant de diriger son cabinet de prince héritier en 2013.

Secrétaire d’État en 2014, il est nommé ministre de la Défense à l’avènement de son père. Élevé dans le sérail saoudien, il en maîtrise les codes et tiendrait de son père son caractère impérieux. Sa mère, la princesse Fahda, troisième épouse de Salman, descend des chefs de la tribu des Ajman, réputés sévères et exigeants.

À ce chef bédouin, les Occidentaux auraient préféré son aîné, Sultan, astronaute diplômé aux États-Unis, mais si Mohamed n’inscrit pas la maîtrise de l’anglais sur son CV, il a su s’entourer des meilleurs experts d’Europe et des États-Unis.

Fulgurante, l’élévation de ce trentenaire a été bien orchestrée, et la partition a suivi un crescendo irrésistible. Guerroyeur dès mars 2015 au Yémen, Ibn Salman s’est vu confier d’autres terrains en vue pour briller. Il règne sur l’économie – que sa Vision 2030 veut révolutionner –, tient les clés du trésor pétrolier, Aramco, a la volonté prométhéenne d’ouvrir à la jeunesse les soupapes des divertissements.

Ses collaborateurs sont désormais des proches, comme Adel al-Jubeir, le ministre des Affaires étrangères, qui a succédé en avril 2015 à l’inamovible Saoud al-Fayçal. Pour l’initié français, la volonté de cet essor, comme toutes les décisions prises dans le royaume, relève de Salman et de lui seul : « Contrairement à Abdallah, homme de consensus, ce roi est un homme d’action, un jupitérien, et, à 81 ans, il lui fallait assurer son avenir. »

 

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