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Écoutons-les

par

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Kofi Annan, en mars 2016. © UN Photo/Elma Okic

Barack Obama nous l’a dit il y a déjà plusieurs années : « L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, elle a besoin d’institutions fortes… »

Hélas ! elle n’a toujours pas d’institutions fortes. Ni d’hommes forts au sens plein du terme : les Senghor, Houphouët et Bourguiba, qui avaient d’ailleurs leurs grandes faiblesses, n’ont pas été remplacés. Nelson Mandela reste unique.

À vrai dire, notre continent a besoin d’hommes et de femmes dont l’opinion compte au-delà des frontières de leur pays. Et qui sont en mesure de nous dire si nous sommes sur la bonne ou sur la mauvaise voie.

Il ne les a pas.

Où sont les grandes consciences africaines, les intellectuels d’envergure, les chefs religieux à l’autorité indiscutée ?

*

Pourquoi l’Afrique a-t-elle impérieusement besoin de personnalités dotées d’un vrai magistère moral ?

Parce que les chefs d’État, y compris les meilleurs, se sont constitués en « syndicat » et sont plus sensibles à l’humeur de leurs pairs qu’à l’intérêt supérieur du continent.

Parce que l’Union africaine n’est qu’une chambre d’enregistrement, un forum de chefs d’État. Aucune grande idée n’émane d’elle, car elle ne se saisit que de questions secondaires.

Ce constat, je le fais avec une profonde tristesse. Mais, fort heureusement, de temps à autre, trop rarement, une initiative vient raviver en nous l’espoir d’un renouveau.

En ce moment même, deux appels publics, dont je félicite les auteurs et que je me dois de relayer, nous montrent qu’il ne faut pas se résigner au pire.

Les grands intellectuels et la presse étant aux abonnés absents, ce sont des dirigeants politiques qui ont donné de la voix. Ils ne sont plus au pouvoir, mais ont un nom, une réputation et une plume.

L’intérêt général de l’Afrique leur importe, et ils interviennent publiquement pour dire, poliment mais fermement, que, sur deux questions importantes, le continent déraille. Ils nous conjurent de nous ressaisir et d’agir.

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1) En République démocratique du Congo, la situation est alarmante. Le pays est au bord de l’explosion, et on ne peut donc plus continuer à se taire, affirment-ils avec force.

Qui sont-ils ? Dix anciens dirigeants que je cite sans qu’il soit utile de les présenter : Kofi Annan (ancien secrétaire général de l’ONU), Thomas Boni Yayi (ancien président de la République du Bénin), John Kufuor et John Dramani Mahama (tous deux anciens présidents de la République du Ghana), Thabo Mbeki (ancien président de la République d’Afrique du Sud), Benjamin Mkapa (ancien président de la République unie de Tanzanie), Festus Mogae (ancien président de la République du Botswana), Olusegun Obasanjo (ancien président de la République fédérale du Nigeria), Pedro Pires (ancien président de la République du Cap-Vert) et Cassam Uteem (ancien président de la République de Maurice).

Que disent-ils ? « En tant que dirigeants africains attachés à la démocratie, nous sommes profondément consternés par la situation politique qui prévaut en République démocratique du Congo (RDC). Elle constitue une menace à la stabilité, à la prospérité et à la paix de toute la région des Grands Lacs, voire de l’Afrique dans son ensemble. Nous nous devons de donner l’alarme avant qu’il ne soit trop tard.

Nous appelons les leaders politiques de la RDC à donner la priorité à l’intérêt national. Le peuple congolais, déjà meurtri par des décennies de dictature, suivies d’années de guerre civile, aspire à la paix, au développement et au respect des droits de l’Homme, qui comprennent le droit à un gouvernement représentatif.

La crise actuelle frappe avant tout nos frères et sœurs congolais, mais elle aura des conséquences continentales si elle n’est pas traitée. »

*

2) « Bien mal acquis ». Sur ce sujet, dont nous entendons parler depuis de nombreuses années mais que nous avons scrupule à aborder, des associations en majorité africaines* ont signé un appel dont voici la conclusion.

« Après une longue et tumultueuse procédure à l’encontre du fils du président équato-guinéen, celle-ci arrive enfin à son terme avant l’ouverture de son procès ce lundi 19 juin. Celui-ci représente une avancée remarquable dans la lutte contre la grande corruption organisée. Les associations soussignées espèrent que la justice française saura envoyer un message fort au reste du monde en termes de lutte contre l’impunité des chefs d’État, la corruption et le détournement de fonds publics. »

*

Le regretté Jean-François Revel dit ceci de ce mal qu’est la corruption : « Elle engendre vite un état d’esprit qui fait perdre le sentiment de commettre une malhonnêteté ou une indélicatesse en escroquant le bien de ses compatriotes. Un individu de la plus farouche probité, qui se suiciderait plutôt que de voler dix francs dans le sac d’une vieille dame, se transforme en pique-assiette vulgaire. »

Les Africains se plaignent de la Cour pénale internationale (CPI) : elle leur donne l’impression d’être une « justice de Blancs » qui ne condamne que des Noirs.

Le jour où ils prendront leurs affaires en mains et jugeront eux-mêmes ceux qui les oppriment et les pillent, nul doute que la CPI, ainsi que les justices française et belge, s’occuperont des criminels d’autres continents.

Et elles auront beaucoup à faire !

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