France : Sarah Soilihi, lutteuse insoumise

Candidate malheureuse aux législatives, la militante n’envisage pas une seconde de cesser le combat. © Benjamin Bechet pour JA

Elle est championne du monde de kickboxing et doctorante en droit. Mais cette Marseillaise d’origine comorienne et marocaine peine à s’imposer sur le ring politique.

«Ce n’est pas parce que j’ai 24 ans que je peux me permettre d’échouer. » Au volant de sa petite Peugeot noire, Sarah Soilihi file dans les rues de Marseille. D’un geste vif, elle redresse le rétroviseur qui pendouille sur le flanc de la voiture. Il y a deux semaines, entre deux séances de tractage, elle a méchamment amoché son véhicule en faisant un mauvais créneau. « La fatigue. » Quand elle trouvera dix minutes, dans un an ou deux, elle passera chez le garagiste. En attendant, elle appuie sur l’accélérateur.

Sur la banquette arrière du véhicule, une autre Sarah apparaît. Celle qui aurait dû gagner. Plus parfaite, plus lisse, imprimée en quadrichromie sur des dizaines d’affiches. Elle a fière allure avec son large sourire, son regard confiant, aux côtés de Mélenchon. Le sourire, le regard, et même « Jean-Luc », comme elle l’appelle, n’ont pas suffi. Au premier tour des législatives, la candidate de la France insoumise s’est vu infliger un KO dans les quartiers nord de Marseille, où elle a grandi. Elle n’a récolté que 18,47 % des suffrages, derrière Stéphane Ravier, du Front national (30,84 %), et surtout Alexandra Louis, du mouvement La République en marche (24,89 %)… « Elle ne sait même pas où s’arrête la circonscription. En se présentant sous cette étiquette, même un chat aurait été élu ! » fulmine la perdante, qui aurait sans doute rêvé étendre ­– politiquement – ses adversaires d’un crochet du gauche. Puis elle poursuit, se parlant à elle-même : « La politique, c’est de l’irrationnel. Ce n’est pas parce que tu fais des sacrifices que tu as du résultat. »

Demain, s’il faut partir en guerre pour défendre le drapeau tricolore, je prendrai les armes

Sarah n’a dormi que trois heures la nuit précédente. « C’est juste un peu moins que d’habitude… En général, ce n’est pas plus de cinq heures. » Son planning semble être un condensé de plusieurs agendas. Le matin, la doctorante donne des cours de droit à l’université d’Aix. L’après-midi, elle rédige sa thèse sur « la cybercontrefaçon des œuvres de l’esprit. » Puis file en salle d’entraînement pour des séances de plus de quatre heures, même en période de ramadan : karaté (elle est championne de France) ou kickboxing (championne du monde), selon les jours. Comme si cela ne suffisait pas, elle s’est attaquée cette année à une nouvelle discipline : le MMA, cocktail explosif de plusieurs arts martiaux. « Il y a aussi du sol… Le but, c’est de faire une clé de bras ou d’étrangler son adversaire afin qu’il se soumette », explique-t-elle posément.

L’hyperactive saupoudre le tout de soutien scolaire, d’actions associatives et de tâches administratives pour sa famille, cousins compris. « Parfois j’en ai marre, je leur crie : “Vous savez lire, écrire, faites-le vous-mêmes !” Et puis je finis toujours par m’occuper de leur paperasse, rigole-t-elle. On m’a élevée pour être une femme forte comme celles des Comores et du Maroc. » C’est sa mère, dont les parents vivaient à Casablanca, qui s’est longtemps occupée seule de Sarah et de son petit frère. L’aînée s’est toujours battue pour exceller, aux sens concret et figuré, et n’entend pas baisser la garde. « Demain, s’il faut partir en guerre pour défendre le drapeau tricolore, je prendrai les armes », lance-t-elle. Les discriminations ne l’ont pas dégoûtée de la France ? « Non, elles m’ont rendue plus forte. »

Porte-parole de la France Insoumise

Parfois regardée de haut, la jeune femme noire a toujours fini par se hisser sur la première marche du podium. Seule la politique lui a résisté. « Si je jetais l’éponge, ma famille et mes amis ne me condamneraient pas. Mais l’autre Sarah, celle qui est dans ma tête et qui déteste l’échec, ne pourrait pas le supporter. » L’enjeu est d’autant plus grand qu’elle est devenue un symbole d’espoir, de réussite. La communauté comorienne l’a toujours soutenue. « Entre eux, ils m’appellent “l’enfant”. Ils me portent. Chaque fois que je fais quelque chose d’important, ils sont à mes côtés. » Et les minorités se reconnaissent naturellement en elle. Jean-Luc Mélenchon lui a un jour glissé : « Ton parcours est un pied de nez à tous les haineux. »

Elle a rencontré le tribun de la France insoumise au début de l’année. « On était au bureau national, à Paris. Quelqu’un lui a dit : « Voilà la championne du monde de kickboxing ! » Il a fait un tel bond en arrière en entendant ça qu’il s’est cogné contre le mur ! On en a rigolé, ça a tout de suite brisé la glace. » À peine intégrée à l’équipe, elle a corédigé les volets « sport » et « quartiers populaires » du programme mélenchonien. Elle reste aujourd’hui porte-parole du mouvement… et sparring-partner régulière du leader insoumis. « Je suis l’une des rares à lui parler aussi franchement, avoue-t-elle. On s’échauffe parfois, mais on se réconcilie toujours. C’est quelqu’un qui m’a énormément appris. »

Sur une liste européenne en 2019 ?

À peine sortie du ring, la candidate réfléchit déjà à ses prochains combats. Organiser la gauche sur la région pour en faire « un bazar structuré ». Repenser la position des Insoumis sur l’Europe. Et, même si la question n’est pas évoquée, on voit Sarah Soilihi en bonne position sur une liste européenne en 2019.

Ceux qui l’ont vue combattre savent qu’avant ses matchs, dans les tribunes, elle affronte toujours un adversaire invisible. Un double d’elle-même plus féroce à mesure qu’elle s’améliore. En politique aussi, c’est certain, elle finira par surpasser les ombres.

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