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Église catholique : une gestion financière opaque

L’archevêque malien Jean Zerbo figure dans la liste des futurs cardinaux& mais aussi dans celle des titulaires de comptes bancaires bien garnis en Suisse. © NICOLAS REMENE/EPA/MaxPPP

L'argent de l'Église catholique a toujours été au centre de vives discussions en Afrique. La nomination de Jean Zerbo à la fonction de cardinal a ressuscité cette polémique.

En nommant cardinal le Malien Jean Zerbo, archevêque de Bamako, le pape François ne pensait pas susciter une polémique, d’une ampleur sans précédent, sur la gestion de l’argent de l’Église catholique en Afrique subsaharienne. Mais cette décision personnelle du Saint-Père, annoncée le 21 mai sans consultation de la secrétairerie d’État du Vatican, qui mène d’ordinaire les enquêtes avant nomination, a entraîné la médiatisation de la présence – jusqu’alors passée inaperçue – du même Jean Zerbo dans la liste des titulaires de comptes bancaires révélée par les « Swiss Leaks ». Ces fuites d’informations de la banque HSBC à Genève, exploitées par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) avaient révélé en février 2015 un vaste système d’évasion fiscale, mais les recherches ne s’étaient pas concentrées sur le prélat malien.

En creusant cette piste, le journaliste malien David Dembélé, membre de l’ICIJ, a établi que trois responsables catholiques maliens – Jean Zerbo, mais aussi Jean-Gabriel Diarra, évêque de San, et Cyprien Dakouo, ancien secrétaire général de la Conférence des évêques du Mali (CEM) – avaient ouvert pas moins de sept comptes entre 2002 et 2007 chez HSBC, totalisant quelque 12 millions d’euros à la fin de cette période. Son enquête, publiée fin mai sur le site du Monde et sur sahelien.com, a suscité l’incompréhension, et parfois la colère dans les paroisses de Bamako, de Sikasso et de San, dans le sud du pays, où est installée la majorité des chrétiens maliens (environ 5 % de la population).

« Nous sommes très étonnés par ces rumeurs de détournements. Mgr Jean-Gabriel Diarra, que nous connaissions bien, a toujours eu un style de vie sobre et est très engagé sur les questions sociales », réagit un responsable catholique de projets de développement qui a travaillé avec l’évêque de San.

Des responsables catholiques… maladroits

Comme souvent dans l’Église quand il s’agit d’argent, les responsables catholiques sont restés imprécis et parfois maladroits dans leur défense : dans un communiqué de presse daté du 31 mai, la CEM a assuré accomplir « sa mission d’évangélisation dans la dignité », ne pas utiliser « d’argent sale pour annoncer le Règne de Dieu », et dénoncé un « article tendancieux » visant à « salir l’image » de Mgr Jean Zerbo, qui sera créé cardinal lors du consistoire du 28 juin à Rome.

La naïveté, l’imprudence et la maladresse des évêques maliens sont patentes dans cette histoire, même si leur malhonnêteté n’est pas prouvée.

Mais la conférence épiscopale n’a donné aucun élément permettant de réfuter ou d’expliciter les opérations bancaires incriminées. Et les déclarations parfois contradictoires de Mgr Jean Zerbo, évoquant « un compte hérité des Pères blancs », et des responsables financiers successifs de la CEM, niant puis confirmant l’existence de comptes suisses, ont achevé d’embrouiller les choses.

« Les évêques africains ne sont pas à l’aise avec les questions financières, cette affaire malienne en est une triste illustration », estime l’économe d’un diocèse d’Afrique centrale pour qui « la naïveté, l’imprudence et la maladresse des évêques maliens sont patentes dans cette histoire, même si leur malhonnêteté n’est pas prouvée ».

Pour le jésuite camerounais Ludovic Lado, basé à Abidjan, qui travaille notamment sur les questions de gouvernance de l’Église en Afrique, « on se serait attendu à ce que la CEM dissipe les supputations, surtout pour un montant aussi important. Mais cela n’a clairement pas été le cas ».

Le patrimoine

La somme de 12 millions d’euros surprend l’ancien économe d’un diocèse d’Afrique de l’Ouest voisin du Mali : « Dans un pays où l’Église catholique est minoritaire, le montant des quêtes oscille entre 100 et 300 euros par semaine pour une cathédrale. Les dons reçus du Vatican et des ONG catholiques pour faire fonctionner un diocèse atteignent au maximum 100 000 euros par an pour un diocèse de brousse, le double pour l’archidiocèse de la capitale. La gestion du patrimoine immobilier et agricole, parfois important, peut rapporter presque autant. Mais compte tenu des besoins quotidiens et d’une culture peu encline à l’épargne, je n’imagine pas que 12 millions d’euros issus de ces revenus aient pu être placés en Suisse. »

Cet interlocuteur penche davantage sur un don ou un legs d’un riche fidèle européen.

Le défi d’une gestion transparente reste entier

« Lors du synode sur l’Afrique, en novembre 2011, le pape Benoît XVI a recommandé aux diocèses africains de se faire auditer, mais ce n’est pas mis en pratique aujourd’hui, regrette Ludovic Lado. Il y a des initiatives ici et là pour centraliser les ressources et les redistribuer de manière équitable, mais il reste encore énormément à faire. Pour de nombreux diocèses, le défi d’une gestion transparente reste entier, tout comme celui d’une association sur ces questions avec des fidèles laïcs compétents. C’est une culture à laquelle beaucoup d’évêques ont du mal à s’habituer. »

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