Tunisie : le jihad anticorruption de Youssef Chahed

Youssef Chahed au siège de la primature, le 24 mai, vingt-quatre heures après le lancement d’une ambitieuse campagne de lutte contre la corruption. © Nicolas Fauque/www.imagesdetunisie.com

En grande difficulté il y a quelques semaines, le chef du gouvernement Youssef Chahed a renversé la situation en sa faveur en lançant une vaste opération mains propres. Et gagné ses galons d’homme d’État.

Menée tambour battant depuis le 23 mai, date de l’arrestation spectaculaire de Chafik Jarraya, homme d’affaires sulfureux menotté par les forces spéciales à sa sortie d’un café du quartier des Berges du Lac, à Tunis, la guerre contre la corruption ne connaît aucun répit et s’étend à tous les secteurs. Elle a éclipsé une autre guerre, celle contre le terrorisme.

Après les barons de la contrebande et du commerce informel, après les cadres des douanes (21 officiers suspendus de leurs fonctions et 35 autres traduits en conseil de discipline à l’issue d’une visite inopinée du chef du gouvernement tunisien au port de Radès), c’est maintenant au tour de vedettes de la télévision de se retrouver dans le collimateur de la justice : l’animateur vedette de la chaîne El Hiwar Ettounsi, Samir el-Wafi, a ainsi été placé sous mandat de dépôt le 21 juin.

Le grand coup de balai n’est pas près de s’arrêter, et les investigations pourraient maintenant s’étendre aux milieux politiques, jusqu’ici épargnés. L’ancien ministre des Domaines de l’État du gouvernement de la troïka, Selim Ben Hamidane (CPR), dont le nom était déjà apparu dans une affaire de chantage et d’extorsion de fonds qui avait valu à Wafi de séjourner quatre mois en prison, en 2016, pourrait être bientôt convoqué.

Et le député Sofiène Toubel, président du bloc parlementaire de Nidaa Tounes, sera entendu le 29 juin par les magistrats du tribunal militaire, dans le cadre de l’affaire Jarraya (rien ne permet cependant, à ce stade, de conclure qu’il sera arrêté ou inculpé).

Go Jo !

La guerre contre la corruption, ardemment souhaitée par l’opinion publique, a permis à Youssef Chahed de gagner ses galons d’homme d’État. Quoi qu’il advienne désormais, le chef du gouvernement tunisien est assuré de laisser une trace forte. Les « Go Jo ! » (pour « aller Youssef ! ») fleurissent un peu partout sur les réseaux sociaux, et des manifestations spontanées de soutien ont même été organisées devant les locaux du Premier ministère, à la Kasbah.

Un sacré renversement de situation pour un dirigeant qu’on disait au bord du gouffre quelques semaines auparavant. Presque novice en politique au moment de sa désignation par Béji Caïd Essebsi, en août 2016, Chahed avait éprouvé la même difficulté que son infortuné prédécesseur, Habib Essid : l’obligation de cohabiter avec une majorité parlementaire à la fois hétéroclite et rétive, plus attachée à ralentir l’action du gouvernement qu’à la soutenir.

Il n’est pas justicier, il est chef du gouvernement, chacun son rôle !

Confronté à l’agitation sociale, à la fronde dans les régions du sud du pays et aux bourdes de ses ministres, il paraissait en position très délicate lorsqu’il a dégoupillé sa grenade contre Jarraya et ses affidés. Aujourd’hui, il symbolise le sursaut d’un État qui commençait à être gangrené par la corruption. Porté au pinacle par ses détracteurs d’hier, qui lui reprochaient son indécision, ses tergiversations, on l’exhorte à aller plus loin, à frapper plus fort. Lui s’efforce de garder la tête froide.

« Il y a un vrai malentendu, observe l’un de ses influents conseillers. Youssef Chahed n’est ni Eliot Ness ni le juge Falcone, il n’est pas justicier, il est chef du gouvernement. Chacun son rôle ! Il est vrai qu’il a donné l’impulsion décisive, aux côtés du président Béji Caïd Essebsi, qui le soutient résolument. Il a pris ses responsabilités, mais maintenant la page est tournée, les dossiers sont entre les mains de la justice militaire, réputée pour son indépendance. »

Rôle décisif de la loi de 1978

Jarraya, lié à l’ex-gouverneur militaire de Tripoli Abdelhakim Belhaj, l’un des chefs de milices islamistes libyennes les plus puissants, était au cœur d’un réseau de trafic d’armes aux ramifications internationales.

Il était logique que la justice militaire soit saisie

« Les contrebandiers étaient de mèche avec des douaniers, qui faisaient en sorte que les points de passage terrestres soient ouverts pour permettre aux camions de filer avec leur marchandise sans être contrôlés, explique une source proche du dossier. Il y a là atteinte caractérisée à l’intégrité de l’État et mise en danger de la Tunisie, car d’autres camions, venus de Libye cette fois, passaient également la frontière sans être inquiétés. Vous imaginez toutes les possibilités d’infiltration, d’armes ou de terroristes. Il était dès lors parfaitement logique que la justice militaire soit saisie. »

En réalité, la gravité des faits reprochés à l’organisation de Jarraya a obligé Chahed à avancer sur une ligne de crête : il a piloté la vague d’arrestations en utilisant la loi de 1978 sur l’état d’urgence, qui confère à l’exécutif certaines prérogatives relevant normalement du pouvoir judiciaire.

Cette loi permet de placer en résidence surveillée, sans mandat, les individus soupçonnés d’agissements contre la sécurité de l’État, d’où la réaction de certains défenseurs des libertés qui se sont émus d’atteintes à l’État de droit. Pourtant, selon son entourage, Chahed a veillé à rester scrupuleusement dans les clous de la légalité.

Youssef Chahed renforcé dans son autorité

« Le texte de 1978 offre énormément de prérogatives au pouvoir exécutif, le chef du gouvernement en a usé avec beaucoup de retenue. Il était conscient qu’il allait créer une jurisprudence. Il ne voulait pas que d’autres après lui se prévalent de son exemple pour prendre des mesures réellement liberticides. » À en croire ses proches, le chef du gouvernement est déjà passé à autre chose et souhaite se concentrer sur les dossiers économiques.

Renforcé dans son autorité, il aurait gagné en assurance et n’hésiterait plus désormais à mettre la pression sur ses ministres lorsqu’il estime que ceux-ci ne vont pas assez loin dans la lutte contre la corruption. Doit-il maintenant prendre les devants et mettre à profit le crédit politique nouveau dont il dispose pour remanier les contours de son équipe ?

Les ministres concernés devraient présenter leur démission

Le rendement de plusieurs de ses ministres (Santé, Transport, Jeunesse et Sports, notamment) laisse pour le moins à désirer. D’autres sont fragilisés par des accusations de corruption ou de favoritisme. « Il a le soutien de la majorité silencieuse. Il devrait exiger un remaniement, estime le constitutionnaliste Slim Laghmani. Les ministres concernés devraient d’ailleurs prendre les devants et présenter leur démission, ils se grandiraient en agissant de la sorte, même si le principe de la présomption d’innocence doit bien entendu continuer à prévaloir. Car il ne s’agit pas de droit, mais de politique. » Youssef Chahed, lui, semble moins pressé.

Il ne désire pas politiser sa gouvernance et ne veut pas s’impliquer dans la crise qui secoue son parti, Nidaa Tounes, ni enfoncer ses dirigeants actuels (même si ceux-ci ont multiplié les chausse-trapes à son endroit). Cette volonté de préserver Nidaa – et de se préserver – explique sa réticence à envisager un remaniement rapide. La majorité des ministres défaillants sont en effet issus du parti présidentiel. Toucher aux équilibres politiques pourrait se révéler un exercice périlleux. Il aurait autant à perdre qu’à y gagner, du moins pour l’instant.

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