Tunisie : pour Mohamed Abbou, « il faut aller jusqu’au bout » contre la corruption

Abbou Mohamed © Ashoola by Wikipédia

Ministre chargé de la Réforme administrative en 2012, Mohamed Abbou, 51 ans, avait rapidement jeté l’éponge faute de prérogatives pour combattre la corruption.

Il a été l’un des lieutenants de Moncef Marzouki avant de s’émanciper et de fonder son mouvement, le Courant démocratique, qui est l’une des forces montantes de la scène politique. Farouche opposant à Ben Ali et à l’actuel exécutif, ce militant intransigeant qui a connu les affres de la prison soutient la croisade contre la corruption engagée par le chef du gouvernement, tout en émettant quelques réserves.

Jeune Afrique : Quelle est votre évaluation de l’opération mains propres engagée il y a un mois par le chef du gouvernement ?

Mohamed Abbou : Le manque de volonté politique a permis à la corruption de s’installer. Aussi tout dirigeant qui s’engage contre ce fléau ne peut-il que recueillir un large assentiment populaire. En Tunisie, la mafia n’en est pas une, elle ne tue pas. La lutte contre la corruption est simple à mener, à moins d’être impliqué ou d’en avoir peur. Youssef Chahed a choisi l’État, et on le croit, mais son initiative manque de souffle pour provoquer le choc escompté.

Sa récente visite à la douane était improductive ; il ne suffit pas de transférer des fonctionnaires ou de les traduire devant un conseil de discipline pour en finir avec la corruption. Il fallait leur demander de quitter les lieux immédiatement afin qu’ils n’aient pas le loisir de détruire des dossiers. En 2012, le chef du gouvernement, Hamadi Jebali, avait fait la même démarche. Mais tous les douaniers ont été réintégrés trois ans plus tard.

 Il est certain que la corruption gangrène l’administration sans être le fait de tous. Les moyens de lutte existent, il suffit de les mettre en œuvre.

Considérez-vous qu’il s’agit d’une manœuvre politicienne ?

La volonté politique de Chahed est incontestable. Son message est positif, surtout s’il va jusqu’au bout. Il a tous les atouts en main, car aucun parti ne pourra s’opposer à des décisions anticorruption, mais il doit faire preuve de caractère. Il est certain que la corruption gangrène l’administration sans être le fait de tous. Les moyens de lutte existent, il suffit de les mettre en œuvre.

On aurait pu, par exemple, évaluer la croissance du patrimoine des agents de douane et de leurs proches via le ministère de l’Intérieur, l’administration fiscale, le registre de la conservation foncière et les immatriculations de véhicules, et, à partir de là, prendre des sanctions. Sur un corps de quelque 7 000 douaniers, en poursuivre 200 aurait été plus efficace.

Quelles actions préconisez-vous ?

Il faudrait créer une brigade spéciale pour effectuer des audits et organiser des flagrants délits. En ce qui concerne les ports, la douane n’est pas la seule concernée par la corruption, la filière entière est compromise, notamment les dockers, qui peuvent saboter une grue pour obtenir un pot-de-vin supplémentaire contre un déchargement.

Si ce projet passe, c’est une corruption au sommet de l’État et qui peut provoquer une autre révolution, ce qui serait dangereux pour la Tunisie.

Vous avez été ministre de la Réforme administrative, est-ce que la corruption est une fatalité ?

Elle existe, elle est bien enracinée, mais elle n’est pas une fatalité, à condition de donner les attributions nécessaires à un corps de contrôle. Les agents de l’administration comprennent très bien les enjeux. Comme ils ont pris de mauvaises habitudes, il faut lever leurs craintes quant à des représailles, instaurer la confiance tout en maintenant un encadrement vigilant et ferme, et sanctionner les dérives qui doivent l’être.

Pourquoi vous élevez-vous contre le projet de loi de réconciliation nationale ?

Car il contredit la campagne anticorruption dans laquelle l’État est engagé constitutionnellement. De quelle logique relève une amnistie des fonctionnaires, alors que la justice transitionnelle prévoit une procédure pour les agents de l’État qui n’ont pas bénéficié d’enrichissement personnel ? La solution est là, pourquoi une autre loi ? Nous savons que c’est une promesse faite à des corrompus qui ont financé la campagne électorale de 2014.

Si ce projet passe, c’est une corruption au sommet de l’État et qui peut provoquer une autre révolution, ce qui serait dangereux pour la Tunisie. Les élus, dont certains font l’objet d’enquêtes pour corruption, doivent savoir qu’en adoptant cette loi ils n’engagent qu’eux-mêmes et contreviennent à la Constitution. Ils devront affronter la pression du peuple et de la société civile.