Église catholique : quand le tribalisme s’immisce dans les paroisses

Un fidèle catholique lors d'une messe à Yola, au Nigeria en 2015. © Sunday Alamba/AP/SIPA

Dans certaines églises catholiques en Afrique, des évêques sont nommés pour diriger des paroisses desquelles ils sont totalement étrangers. De plus en plus, ce parachutage dérange les fidèles.

Le diocèse d’Ahiara, dans le sud-est du Nigeria, défraie la chronique depuis plus de cinq ans. Nommé évêque du lieu en 2012 par le pape Benoît XVI, Mgr Peter Okpaleke n’a toujours pas pu s’installer dans sa cathédrale, barricadée par de jeunes catholiques, et a dû être ordonné à Owerri, à l’extérieur du diocèse. Les prêtres d’Ahiara – surnommé le diocèse rebelle – n’acceptent pas que leur chef n’ait pas été désigné en leur sein. Mgr Okpaleke est originaire de l’État voisin d’Anambra et fait partie du peuple ibo, dominant dans cette région du delta du Niger, mais n’est pas membre de la tribu mbaise, dont le territoire traditionnel recouvre celui du diocèse.

Après les médiations infructueuses du cardinal John Onaiyekan, archevêque d’Abuja, nommé administrateur apostolique d’Ahiara en 2013, puis du cardinal ghanéen Peter Turckson, chargé d’évaluer la situation en 2014, le pape François a décidé de prendre le taureau par les cornes. Recevant le 8 juin une délégation du diocèse d’Ahiara, le souverain pontife a délivré un sermon musclé à l’encontre de ceux qui refusent le nouvel évêque, qualifiant les prêtres qui le rejettent de « vignerons homicides », et leur donnant un ultimatum : ils ont jusqu’au 9 juillet pour lui envoyer chacun leur lettre de demande de pardon, et lui manifester une obéissance totale.

« Bamilékisation »

« Il était nécessaire que le pape intervienne de manière forte et nette sur ce sujet : si le Vatican laissait perdurer ce type de situation sans réagir, d’autres cas pourraient surgir ailleurs sur le continent », décrypte un religieux de RD Congo qui travaille à la Curie romaine.

Les cas de tribalisme dans l’Eglise existent un peu partout en Afrique

« Les cas de tribalisme dans l’Église existent un peu partout en Afrique mais n’ont pas la même ampleur ni la même forme. Il arrive qu’on boude un évêque venu d’ailleurs, mais pas au point de l’empêcher de prendre fonction. Le cas d’Ahiara est atypique, voire extrême, mais le tribalisme clérical existe bel et bien », analyse de son côté le jésuite camerounais Ludovic Lado, lui-même victime de ces pratiques dans son pays.

À la fin des années 1990, accusé par l’ex-archevêque Victor Tonye-Bakot de favoriser le recrutement massif des étudiants bamilékés dans la faculté des sciences humaine et de gestion de l’université catholique d’Afrique centrale dont il était vice-doyen, il avait été contraint de s’exiler.

Quelques années plus tôt, 51 des 80 prêtres « autochtones » de l’archidiocèse de Douala avaient adressé au Vatican un mémorandum dénonçant la « bamilékisation » de la hiérarchie de l’Église après la nomination de Mgr Gabriel Simo comme évêque auxiliaire à Douala.

Des nominations venues de l’extérieur

« Les nonces, ces ambassadeurs du Vatican qui sont à l’origine des nominations d’évêques, réfléchissent à la capacité d’intégration des profils pressentis. Les questions ­ethniques, mais aussi et surtout linguistiques, peuvent jouer, observe notre interlocuteur au Saint-Siège. Pour autant, quand cette capacité d’intégration est jugée réelle, le Vatican favorise les nominations venues de l’extérieur, même si cela suscite des oppositions, pour favoriser l’ouverture de la communauté. »

Cette option préférentielle du Vatican pour des évêques étrangers au diocèse – devenue la règle en France et aux États-Unis notamment – fait encore grincer des dents dans les sacristies africaines, mais les choses évoluent peu à peu.

En Guinée, la nomination d’évêques extérieurs suscite des frictions

« Au Tchad, lorsque Mgr Mathias Ngarteri Mayadi, originaire de la région de Sarh, a été nommé évêque de Moundou en 1990, il confiait qu’en tant qu’élément allogène au diocèse il avait peur de ses ouailles, et il y a eu des tensions, poursuit-il. En 2016, la nomination de Mgr Edmond Djitangar, auparavant évêque de Sarh, comme archevêque de Ndjamena, où vivent toutes les communautés du pays, n’a causé aucun problème », observe-t-il encore.

« En Guinée, confie un autre observateur, la nomination d’évêques extérieurs suscite des frictions, mais les nouveaux venus nomment en général à leurs côtés de solides vicaires généraux locaux qui aplanissent les difficultés. » Au Rwanda ou au Burundi, où les milieux catholiques sont plus hétérogènes, la nomination des évêques est également souvent un casse-tête : le Vatican privilégie des évêques capables de susciter un consensus de toutes les communautés du diocèse, particulièrement après les traumatismes du génocide rwandais et de la crise politique actuelle à Bujumbura.

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