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Niger : « Seule la société pourra juguler la corruption », selon Brigi Rafini

Brigi Rafini, Premier ministre du Niger, à Paris en 2011. © Vincent Fournier/Jeune Afrique

En fonction depuis 2011, le chef du gouvernement dresse le bilan de la première année du nouveau quinquennat.

Brigi Rafini est considéré comme « un sage ». Natif d’Iferouane, dans la région d’Agadez, ce Touareg de 64 ans symbolise à lui seul l’unité du pays, notamment face à la menace terroriste. Homme de consensus, rationnel et ponctuel, il est un pur produit de l’École nationale d’administration de Niamey.

Ancien sous-préfet de Dosso et de Keïta, rapporteur du Conseil des sages en 1996 (après le coup d’État de Maïnassara), vice-président du Conseil consultatif national au lendemain du putsch de 1999, il a toujours mis le dialogue au cœur de sa méthode.

Nommé à la tête du gouvernement en avril 2011, reconduit au lendemain des législatives et de la présidentielle en mars 2016, Brigi Rafini semble bien parti pour rester en fonction jusqu’à la fin du deuxième mandat du président Issoufou. Il a reçu Jeune Afrique à la primature, entre deux réunions avec les syndicats de fonctionnaires.

Jeune Afrique : Quel bilan faites-vous de votre action, un an après le début du nouveau quinquennat ?

Brigi Rafini : Rien que pour l’année 2016, des résultats très appréciables ont été enregistrés, notamment l’organisation réussie des élections générales, qui ont permis une stabilité politique, l’installation et le fonctionnement de toutes les institutions de la République, ou encore la maîtrise des incursions terroristes dans la région de Diffa et à la frontière avec le Mali.

En matière d’éducation, le taux d’admission au primaire a progressé l’an dernier de 4,6 points, et le taux brut de scolarisation de 2,5 points par rapport à 2015

Nous faisons des investissements importants dans les infrastructures de base, le taux de croissance a été maintenu au moins au niveau de la moyenne africaine [5 %], et le faible niveau d’inflation préserve le pouvoir d’achat des populations.

En matière d’éducation, le taux d’admission au primaire a progressé l’an dernier de 4,6 points, et le taux brut de scolarisation de 2,5 points par rapport à 2015. En matière d’hydraulique villageoise, les nouveaux ouvrages réalisés équivalent à un total de 3 396 points d’eau modernes, qui ont permis de desservir 84 900 ménages supplémentaires.

Dans tous les domaines sociaux la liste de nos réalisations est longue, comme l’annonçait le programme Renaissance du Niger [PRN], sur la base duquel le président Mahamadou Issoufou a été réélu.

Pourtant, l’opposition déplore le manque d’investissements sur le volet social…

Il y a de petites luttes sur le plan politique. Le président a réussi à rassembler beaucoup de personnalités de l’opposition autour de son projet. Alors, forcément, une forme de désespoir s’installe chez certains. N’arrivant pas à s’imposer démocratiquement, ils sombrent dans les insultes et la caricature.

Les citoyens, eux, se plaignent des délestages récurrents et des salaires trop bas. Que leur dites-vous ?

On peut comprendre leur impatience. Mais ces difficultés ne sont pas de notre seul fait. La récession touche de nombreux pays, et notre économie dépend de facteurs exogènes qui la mettent à rude épreuve, pèsent sur notre capacité à mobiliser des ressources, y compris des recettes fiscales, et, donc, réduisent nos marges de financement pour le développement socio-économique.

Alors que nous comptions beaucoup sur ces ressources pour alimenter notre budget, la chute du prix des matières premières, pétrole comme uranium, ne nous aide pas. Nous sommes aussi confrontés aux conséquences du changement climatique, qui créent régulièrement des tensions en matière de sécurité alimentaire.

Même chose pour la sécurité « tout court », domaine pour lequel nous sommes contraints de faire de gros efforts financiers… Mais la stabilité et la paix n’ont pas de prix, elles sont le socle du développement socio-économique. Et nous sommes fiers des résultats de ces sacrifices, notamment à Diffa, où la reprise de l’activité est bien réelle.

Nous devons construire l’avenir ensemble

Les citoyens doivent comprendre que le Niger n’est pas ce pays riche qui, d’un coup de baguette magique, peut satisfaire toutes leurs aspirations. Nous devons construire l’avenir ensemble. Les gens veulent souvent jouir des revenus de la croissance sans faire d’effort. Il va falloir se mettre au travail !

Que faites-vous pour améliorer le climat des affaires ?

La corruption est un réel problème au Niger. Mais de qui est-elle le fait ? Le plus souvent des citoyens qui viennent acheter des services, corrompre des administrations… Tant que cette culture existera dans l’esprit des Nigériens, nous aurons des difficultés à mettre nos performances au service de l’intérêt général.

Cependant, notre pays a enregistré de réels progrès dans la lutte contre la corruption, comme le montre son évolution dans le classement de Transparency International [101e place sur 176 pays classés en 2016, selon le rapport publié fin janvier, contre 134e place sur 183 en 2011].

Nous allons continuer, mais il n’y a que la société qui puisse vraiment juguler ce fléau. Nous essayons donc de la sensibiliser pour que les mauvaises habitudes disparaissent. Et, pour cela, il faut aussi plus d’éducation…

Qu’est-ce qui peut être amélioré pour que la croissance soit plus inclusive ?

Le vœu le plus cher du chef de l’État est de passer le témoin en 2021 à un autre président que les Nigériens auront choisi librement et de façon transparente. Son vœu est de laisser à son successeur un pays uni et en paix, sur le sentier de la croissance, un Niger où la sécheresse n’est plus synonyme de famine, où la population a accès à une éducation, à des soins de santé de qualité et à l’eau potable, en ville comme dans les campagnes.

Nous devons poursuivre les efforts pour promouvoir davantage le travail décent et l’accès aux services sociaux de base

Dans les faits, la croissance est déjà inclusive au Niger, car elle est tirée par les richesses créées par le secteur agricole, qui emploie 80 % de la population active, grâce notamment à l’« Initiative 3N » [les Nigériens nourrissent les Nigériens].

Nous devons poursuivre les efforts pour promouvoir davantage le travail décent et l’accès aux services sociaux de base. Ces efforts vont aussi permettre la création de nouvelles perspectives pour les jeunes, la participation des citoyens à la gouvernance publique et un meilleur partage des bénéfices de la croissance.

La région d’Agadez a connu des difficultés ces dernières années : menace terroriste, trafics en tout genre, transit des migrants, etc. Vous qui en êtes originaire, que pensez-vous du programme de développement que l’État vient d’y engager ?

Je suis avant tout le Premier ministre du Niger. Certes, je suis de la région, mais pour moi voir Maradi ou Zinder se développer, c’est aussi important. Malheureusement, nous ne sommes pas en capacité de satisfaire pleinement les attentes de la population, car nos moyens font défaut.

Agadez est pleine de ressources naturelles, il y a de l’or, de l’uranium, du charbon… L’objectif est donc d’investir dans des infrastructures pour rendre ses richesses plus accessibles et en faire profiter l’ensemble de la nation. C’est aussi permettre à la population du Nord, qui vit dans des zones difficiles en désertification, de bénéficier aussi de ces infrastructures.

Et du développement qui va avec !

Un mot sur l’arrivée du nouveau président français et de son gouvernement « gauche-droite », un peu comme ici…

Nous nous félicitons de l’arrivée au pouvoir de celui qui fut aussi l’ancien ministre de l’Économie de François Hollande, grand ami du président Issoufou et du Niger.

Emmanuel Macron montre qu’il veut avoir des relations objectives avec l’Afrique, fondées sur les intérêts vitaux et convergents des différents pays, le respect mutuel, des valeurs de solidarité et de coopération. Ce sont tout simplement des valeurs de civilisation que nous partageons.


Un parcours très politique

Ex-député d’Agadez et ancien maire d’Iferouane, sa ville natale, Brigi Rafini a été vice-président de l’Assemblée nationale de 2004 à 2009, année où il a quitté le Rassemblement pour la démocratie et le progrès (RDP-Jama’a), auquel il reprochait de soutenir le tazartché (« continuité » en haoussa, c’est‑à-dire le maintien au pouvoir de Mamadou Tandja), pour rejoindre le Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme  (PNDS-Tarayya) de Mahamadou Issoufou.