Maroc : Saïd Naciri, portrait d’un homme-orchestre

Soulevant le trophée de champion du Maroc au milieu de ses joueurs et aux côtés de Fouzi Lekjaa (au premier plan), patron de la FRMF, le 7 juin, à Casablanca. © Myma

Député, élu régional, président du Wydad Athletic Club, WAC, et de la ligue de football, investisseur dans les médias et le bâtiment… Cet enfant du Sud cumule les casquettes. Avec discrétion. Portrait.

Casablanca, lundi 12 juin. La moitié de la ville est en fête. Le prestigieux Wydad Athletic Club (WAC) vient d’être sacré champion de la Botola Pro. Entre feux d’artifice, chants de supporters et slogans à la gloire des joueurs, un nom est sur toutes les lèvres, celui du président du WAC : Saïd Naciri. Lequel n’est cependant pas homme à se laisser griser. « C’est le résultat d’un travail collectif. Joueurs, staff, supporters et dirigeants… Tout le monde a contribué à ce sacre durant cette saison, qui n’a pas été facile », nous déclare l’intéressé dans ce langage aseptisé propre aux footeux.

Le ballon rond, Saïd Naciri lui doit sa célébrité et une place dans la cour des grands. Conscient qu’une telle surexposition est à double tranchant, l’homme se montre réservé, discret et policé. Un exercice dans lequel cet enfant du Sud au caractère bien trempé excelle. C’est dans les environs de Zagora, une oasis de la région du Draa, que Saïd Naciri a vu le jour, en 1969, dans une fratrie de cinq.

J’ai rejoint le parti dès sa création car j’ai été convaincu par son projet politique

Son père, commerçant de son état, compte parmi la caste de notables du petit village de Tamegrout, chef-lieu de la tentaculaire zaouïa Naciria. « C’est une zaouïa qui compte 365 antennes au Maroc et à l’étranger. Chaque jour de l’année, l’une de ces branches finance les frais de fonctionnement de notre zaouïa, qui abrite, entre autres, une riche bibliothèque, avec des ouvrages du XIe siècle, des parchemins en peau de gazelle calligraphiés au safran », explique Saïd Naciri sur ce ton fier et sérieux qui caractérise les gens du Sud.

Même s’il quitte Tamegrout avant la fin de ses études primaires, l’homme reste attaché à sa région natale. D’ailleurs, quand il se lance dans la politique, c’est le siège de député de Zagora qu’il brigue et remporte haut la main, en 2011, sous la bannière du Parti Authenticité et Modernité (PAM). « J’ai rejoint le parti dès sa création, car j’ai été convaincu par son projet politique », se contente d’expliquer ce membre du bureau politique du PAM et ami proche d’Ilyas El Omari, le secrétaire général de la formation.

« Je ne ratais aucun match »

Cette première apparition sur le terrain politique va creuser l’appétit de Saïd Naciri : en 2015 et 2016, il signe un doublé électoral en remportant un siège au conseil de Casablanca lors des régionales et un fauteuil de député, de la même ville, lors des législatives. Car, entre 2011 et 2015, l’enfant de Zagora avait fini par conquérir la métropole qui l’a vu grandir.

L’aventure à la tête du WAC commence durant la saison 2012-2013, quand les supporters du Wydad, dits les Winners, font la grève du stade et détournent un slogan phare du Printemps arabe pour réclamer la tête du président du club : « Akram Irhal ! » (« Akram dégage ! »). Le tag rouge sang décorait tout le mobilier urbain de Casablanca. C’est à ce moment-là que Saïd Naciri décide de sortir de l’anonymat en se lançant dans la course à la présidence du WAC.

Enfant, quand on jouait, les copains me demandaient de faire le gardien de but

Une course qu’il mène finalement tout seul, ou plutôt avec un lièvre… qui finit par se retirer à la veille du vote. L’homme avait toute la légitimité pour prétendre au poste : adhérent du club depuis 1999, il avait occupé plusieurs responsabilités au sein du comité directeur, avant d’en prendre donc la présidence en juin 2014. Une revanche pour ce Bidaoui d’adoption dont les aptitudes limitées en matière de ballon rond ne le prédisposaient pas à se faire un nom dans le milieu du foot.

« Lorsque j’étais enfant, quand on jouait dans le quartier, les copains me demandaient de faire le gardien de but. J’étais d’ailleurs fan de Baddou Zaki [portier de légende de la sélection marocaine], qui officiait dans les cages du Wydad, dont je ne ratais aucun match », nous raconte Saïd Naciri.

Le duo de choc du football marocain

Son ascension dans le milieu du foot ne s’arrête pas là. Élu à la tête de la fraîchement créée Ligue nationale de football professionnel (LNFP), une structure stratégique dans le dispositif de professionnalisation du football marocain, il forme, avec Fouzi Lekjaa, propulsé président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF) et dont il est devenu un ami intime, le duo de choc du ballon rond chérifien.

« Lekjaa et Naciri ne se quittent jamais ! On ne peut pas croiser l’un sans voir arriver l’autre quelques minutes plus tard », assure un connaisseur du milieu du foot. Une complicité que Naciri revendique haut et fort : « J’ai connu Fouzi Lekjaa via le football, et il est devenu un ami très cher, explique-t-il. Nous avons beaucoup de points communs et partageons la même vision de l’avenir du football marocain. Nous essayons d’œuvrer de manière complémentaire pour hisser ce secteur aux normes internationales. »

La confiance entre les deux hommes est telle que, lorsque le président de la Confédération africaine de football (CAF), Ahmad Ahmad, veut visiter Casablanca, le président de la FRMF charge Naciri de faire le guide. Une photo des deux hommes devant une concession de voitures de luxe fait alors le tour de la Toile et enflamme les réseaux sociaux, qui lancent des accusations, infondées, de corruption.

« Entre deux visites d’installations sportives, nous avions fait escale dans ce garage pour récupérer ma voiture. Le patron de la concession a reconnu le président Ahmad et a demandé à prendre une photo avec nous, qu’il a postée sur les réseaux sociaux. Voilà tout ! » se défend Naciri. L’affaire est anecdotique mais reste néanmoins révélatrice de la réputation peu reluisante que traînent les dirigeants du foot marocain depuis plusieurs décennies.

Tout ce que je peux vous dire au sujet de mes affaires, c’est qu’elles me permettent de vivre !

Naciri n’a pas échappé à la règle, d’autant que l’homme se montre très discret sur ses affaires. La réussite de ce diplômé d’une modeste école privée d’informatique à Casablanca dans le monde du business reste un mystère. AK Promotion, qui fait dans l’immobilier, et Medina FM, une radio dont il détient 20 % des parts, sont les deux seules entreprises auxquelles son nom est associé. Mais ça ne serait que la partie émergée de l’iceberg, puisque certains estiment sa fortune à quelques centaines de millions de dirhams.

Et il ne faut pas compter sur Naciri pour lever le voile sur sa facette business. « Tout ce que je peux vous dire au sujet de mes affaires, c’est qu’elles me permettent de vivre ! » répond-il sur un ton sec. Comprenez : football et business ne sont que passion et engagement… Et sans doute aussi un bon investissement dans le réseautage.

 


Une gestion efficace

Parmi le public et les dirigeants du WAC, Saïd Naciri n’a pas que des partisans. Il a la réputation du président qui décide seul, quitte à faire le vide autour de lui. « Heureusement que je décide ! J’ai été élu pour ça ! » se défend celui qui recadre ses détracteurs en se prévalant d’une gestion assez efficace du club.

Outre les performances sur le plan sportif, le WAC n’a pas souffert cette saison de la diminution des recettes de billetterie à la suite de la fermeture pour travaux du complexe Mohammed-V, obligeant le club à jouer ses matchs à domicile loin de ses bases.

La crise financière du Wydad dont il avait hérité (un endettement de 40 millions de dirhams, soit 3,6 millions d’euros) est définitivement derrière le club, qui est l’un des rares à avoir bien avancé dans la transformation de son statut – d’association sportive à société anonyme. « C’est une disposition légale à laquelle nous allons nous conformer dès l’adoption des statuts par notre prochaine assemblée générale », promet Naciri.