Fermer

Amadou Hott, vice-président de la Banque africaine de développement : « Nous voulons réduire le prix des kits solaires »

L'ancien banquier d'affaires Amadou Hott avait déjà travaillé sur les questions énergétiques lorsqu'il dirigeait le Fonsis au Sénégal © Photo by IISD/ENB | Liz Rubin

Vice-président de la Banque africaine de développement chargé de l’énergie, Amadou Hott s’est fixé des objectifs ambitieux. Il vise la connexion de 75 millions de foyers d’ici à dix ans grâce à des solutions « hors réseau ».

À la fin de 2016, le président de la BAD a nommé Amadou Hott au poste de vice-président chargé du secteur de l’énergie, une priorité de son mandat. En choisissant ce Sénégalais, Akinwumi Adesina a donné le ton : alors que deux Africains sur trois n’ont toujours pas accès à l’électricité, l’ambitieux objectif de la BAD de connecter 130 millions de personnes au réseau et 75 millions hors réseau d’ici à 2025 ne pourra être atteint sans associer les compétences du public à celles du privé.

BNP Paribas, United Bank for Africa ou encore Dangote : Amadou Hott apporte à la banque panafricaine l’expérience qu’il a acquise dans les entreprises, mais aussi dans les institutions comme le Millennium Challenge Corporation et le Fonds souverain d’investissements stratégiques du Sénégal (Fonsis), où, en tant que directeur, il a supervisé de 2013 à 2016 des projets d’infrastructures et d’énergies, notamment renouvelables. Le nouveau vice-président a expliqué à Jeune Afrique comment il comptait répondre à l’immense défi de l’électrification du continent.

JEUNE AFRIQUE : La BAD vient de publier avec le Programme des Nations unies pour l’environnement (Pnue) un Atlas de l’énergie en Afrique. Quel est son principal enseignement ?

AMADOU HOTT : Il montre d’abord que le taux d’accès à l’électricité reste très faible, surtout en Afrique centrale. Deuxièmement, même s’il y a encore beaucoup de possibilités de production à partir du gaz et du charbon, les opportunités offertes par les énergies renouvelables sont immenses. Il n’y a qu’à voir les taux d’ensoleillement et le potentiel hydraulique de certaines zones. Ce rapport doit permettre aux investisseurs de mieux connaître le paysage énergétique du continent pour orienter leurs décisions d’investissement.

Boycottez-vous certaines énergies comme le charbon ?

La politique de la BAD n’a pas changé : nous n’excluons rien, hormis l’énergie nucléaire. Nous étudions la construction de centrales alimentées au charbon, même si notre portefeuille inclut principalement des projets hydrauliques, solaires ou géothermiques. La BAD ne va pas se focaliser uniquement sur les énergies renouvelables, mais il est important de noter qu’elles permettent aujourd’hui de réunir plus facilement des coïnvestisseurs.

Nous ne pourrons pas électrifier l’Afrique en œuvrant chacun de notre côté

La BAD ambitionne d’allouer 12 milliards de dollars (environ 11 milliards d’euros) à l’énergie sur la période 2016-2020. Est-elle sur la bonne voie pour y parvenir ?

En 2016, nous avons investi 1,7 milliard de dollars tous projets d’énergie confondus. En 2017, nous espérons porter nos engagements à au moins 2 milliards de dollars. Il faudra donc augmenter significativement ce budget durant les années suivantes pour atteindre notre objectif avant la fin de 2020. Je souligne qu’avec les 2 milliards dépensés cette année nous pourrons mobiliser environ 5 milliards auprès de nos partenaires. J’insiste sur le fait que nous devons ­coopérer avec les autres institutions de développement car nous ne pourrons pas électrifier l’Afrique d’ici à 2025 en œuvrant chacun de notre côté.

Comment faire pour que ces sommes développent efficacement l’accès à l’énergie ?

Il y a plusieurs aspects à prendre en compte. Mais le maître mot est la préparation. Il faut d’abord accompagner les États pour définir des plans de développement énergétiques clairs, qui établissent les avantages comparatifs de chaque pays, leurs besoins, déterminer les régions à connecter via le réseau et celles qui le seront via des systèmes off-grid [« hors réseau »]. Il faut aussi que les tarifs reflètent mieux les coûts de production et d’exploitation des sociétés d’énergie. Les États ne peuvent pas continuer éternellement à subventionner ce secteur.

Mais l’électricité produite en Afrique est souvent trop chère rapportée au pouvoir d’achat des ménages…

D’abord, le coût de production a beaucoup baissé dernièrement, notamment celui des énergies renouvelables et particulièrement des panneaux solaires. S’il y a trois ans un contrat d’achat d’énergie était conclu à 80 F CFA [0,12 euro] le kWh, aujourd’hui il se négocierait entre 60 et 50 F CFA, voire moins dans certains cas.

Deuxièmement, le coût de financement de l’énergie verte s’est réduit, car on peut lever de l’argent à taux concessionnel, notamment auprès du Fonds vert, tandis que la compétition entre les développeurs permet d’infléchir leurs exigences de rentabilité. Concernant les centrales thermiques, en particulier celles qui fonctionnent au fioul lourd [HFO] en Afrique, la diminution du prix du pétrole a aussi fait baisser le coût de production. Tout cela doit induire une réduction du prix payé par le consommateur.

Comment allez-vous concrètement aider les États et les sociétés publiques à augmenter la production d’énergie ?

D’abord, nous voulons proposer d’ici à la fin de l’année de garantir nous-mêmes les contrats d’achat d’énergie, une contrainte aujourd’hui portée par les États. À notre tour, nous nous couvrirons en tentant d’obtenir des contre-garanties auprès d’institutions comme l’Union européenne. Dans un premier temps, cette solution sera proposée aux sociétés les plus solides financièrement.

L’objectif est que chaque société puisse passer des contrats avec des IPP

Pour les autres, nous les aiderons à se restructurer pour minimiser les pertes techniques et financières, pour in fine garantir aussi leurs projets. Cela prendra la forme de missions que nous allons financer, coordonner, mais confier à des consultants externes. Cela pourra passer, par exemple, par l’installation de compteurs intelligents.

L’objectif à long terme, c’est que chaque société puisse passer des contrats avec des independent power producers [« producteurs indépendants d’énergie », IPP] sans avoir besoin de la garantie d’un tiers, comme c’est le cas en Inde ou en Europe, mais aussi que de véritables marchés régionaux permettent aux producteurs [indépendants] de vendre à plusieurs compagnies d’électricité.

Des pays se sont-ils montrés intéressés par cette offre ?

Nous avons déjà reçu un mandat de la Zambie, du Mozambique et de la Tanzanie, où nous travaillons avec la Banque mondiale. Nous sommes en discussion avec d’autres pays.

S’agissant du solaire, la BAD mise sur le déploiement de kits domestiques hors réseau. Mais déployer ces produits dans chaque maison va prendre beaucoup de temps…

Notre objectif est de connecter 75 millions de foyers à l’électricité d’ici à dix ans en travaillant avec tous les acteurs, notamment avec les autres bailleurs de fonds. Nous avons reçu 150 acteurs du solaire off-grid à Abidjan le 28 mars pour voir comment nous pouvons augmenter drastiquement la connectivité off-grid en Afrique.

Il faut consacrer des plans [directeurs] au off-grid, soutenir les entreprises en les aidant, par exemple, à se couvrir contre les risques de change, ou encore réduire le prix d’acquisition des kits grâce à des incitations fiscales sur l’importation du matériel. Nous réfléchissons à un plan d’accompagnement pays par pays qui inclura des financements commerciaux, concessionnels et semi-concessionnels, des interventions auprès de l’État, et la prise en compte des besoins des populations.

Vous avez pris la vice-présidence de l’énergie à la BAD il y a quelques mois. Si vous ne deviez citer qu’un seul projet emblématique que vous souhaitez promouvoir…

Je dirais le programme solaire Noor, au Maroc, dans lequel la BAD a beaucoup investi. Sa structuration est extrêmement intéressante : c’est la société publique Masen, qui entre au capital des projets, qui s’endette auprès des bailleurs de fonds à taux concessionnel puis rétrocède ces financements à ses partenaires privés. Toutes les entreprises publiques n’ont pas, aujourd’hui, la capacité de le faire, mais il serait intéressant de pouvoir reproduire ce schéma qui permet de réduire le coût du kWh.

Nous travaillons avec tous les investisseurs intéressés par le fait de développer l’Afrique

Le secteur de l’énergie est essentiellement dominé par des entreprises non africaines. Est-ce le rôle de la BAD de soutenir l’essor d’entreprises locales ?

Nous travaillons avec tous les investisseurs intéressés par le fait de développer l’Afrique, qu’ils soient africains ou non. Avoir un « champion africain » n’est pas une condition sine qua non pour avancer sur un projet. Cependant nous aimerions voir des acteurs nationaux se déployer, comme au Nigeria, en Afrique du Sud ou en Algérie. Autre exemple, nous encourageons la création d’instruments financiers qui permettent aux locaux de prendre des parts dans ces projets stratégiques.

 


Amadou Hott a son numéro deux

Depuis le 1er mai, le Gambien Henry Paul Batchi Baldeh a rejoint le département Énergie de la BAD pour seconder Amadou Hott en tant que directeur des systèmes électriques. Précédemment, il était vice-président de l’Africa Finance Corporation (AFC) chargé du secteur énergétique

Couverture

L’actu n’attend pas !


Couverture

Accédez à toute l'actualité africaine où que vous soyez en souscrivant à l'Edition Digitale de Jeune Afrique

Je m'abonne J'achète ce numéro