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Gabon : Myboto-Bongo, ennemis intimes

Zacharie Myboto et le candidat Jean Ping lors du meeting de clôture de sa campagne à Libreville, en août 2016. © Baudouin MOUANDA pour JA

Neuf mois après la réélection d’Ali Bongo Ondimba, Zacharie Myboto refuse d’accepter la défaite de son poulain Jean Ping. « Trahi » par Omar Bongo, il fait de l’opposition à son fils une affaire personnelle.

New York, le 5 juin 2017. Un groupe d’une dizaine d’activistes gabonais s’en prend à la délégation de la présidence de leur pays présente aux États-Unis pour participer à la conférence de haut niveau des Nations unies sur les océans. S’estimant agressés, le directeur de cabinet Martin Boguikouma et quelques autres déposent une plainte auprès de la police américaine en se réservant le droit, dès leur retour au pays, de saisir les tribunaux gabonais. Désormais, le conflit postélectoral entre les dirigeants du Gabon et l’opposant Jean Ping et ses alliés s’exporte même à l’étranger.

En dépit des appels au dialogue venant du pouvoir ou de certaines personnalités du camp adverse, rien ne semble pouvoir infléchir Ping et les personnalités les plus radicales de son entourage, au sein duquel le « doyen » Zacharie Myboto exerce une influence déterminante.

Ce refus de tout compromis, ce dernier en a fait une affaire personnelle. D’abord privée, la brouille entre les clans Myboto et Bongo a débordé de la sphère intime pour insinuer son poison dans la vie politique du pays. Entre eux, on est passé de l’acrimonie à la guerre.

Il n’a jamais digéré la « trahison » d’Omar Bongo Ondimba

Dans la famille Myboto, il y a d’abord le patriarche de 79 ans. « Il n’a jamais digéré la “trahison” d’Omar Bongo Ondimba », qui avait promis de lui céder le fauteuil présidentiel « le moment venu » mais n’a pas tenu parole, confie un cadre démissionnaire de l’Union nationale, le parti d’opposition que cet apparatchik en sempiternel costume croisé dirige d’une main de fer depuis 2010.

Cet élégant instituteur entré en politique grâce à l’ancien ministre Jean Stanislas Migolet a passé toute sa vie à attendre le moment où il prendrait les rênes du pays. Il a sacrifié tant d’amitiés…

Un redoutable ministre de l’Information

Mû par un intérêt commun, le duo met en effet rapidement Migolet sur la touche et Myboto devient visible sur la carte « géopolitique » que le président tient à jour : il est propulsé « patron politique » des Nzébis, troisième groupe ethnique du Gabon après les Fangs et les Punus, traditionnellement allié aux Tékés dans la gouvernance du pays. Il contrôle aussi le Parti démocratique gabonais (PDG, au pouvoir), dont il sera le secrétaire administratif de 1972 à 1990.

Membre du gouvernement de 1978 à 2001, il se révèle notamment un redoutable ministre de l’Information, débarquant avant le journal télévisé ou radio pour consulter le conducteur et sanctionner, le cas échéant, les journalistes impertinents… Couvert d’égards et de privilèges, donc, il croit en son destin présidentiel.

Mais la réalité de la cour du « roi Omar » se révèle plus prosaïque. Des dauphins, il y en a une bonne demi-douzaine, à qui on a aussi promis le fauteuil : Jean Ping, André Mba Obame, Paul Toungui, Georges Rawiri et même quelques opposants, à l’instar de Paul Mba Abessole, dont il a acheté le ralliement.

Le piège des alliances

Non sans malice, Bongo aime à se jouer de ses créatures. Il leur flatte l’ego, encourage leur zèle intéressé tout en suscitant de féroces luttes intestines destinées à ce que ces fortes têtes se neutralisent. À la fin, bien sûr, il arbitre les conflits au gré de ses intérêts exclusifs…

Pourtant, avec Myboto, Bongo a failli être pris à son propre piège. Pour se débarrasser de ce dauphin-là, il a dû essuyer déboires sentimentaux, drames familiaux et crises gouvernementales. Car Myboto a pris soin de sécuriser son avenir en suscitant des alliances matrimoniales, comme au bon vieux temps. C’est à ce moment qu’intervient le deuxième personnage clé de la saga, Chantal Myboto, deuxième fille du patriarche.

Ambitieuse et éduquée, elle entame une idylle tonitruante avec le chef de l’État, qui vient de divorcer d’avec sa première épouse, Patience Dabany. Le président soigne ses blessures sentimentales et d’ego en se pavanant avec cette belle jeune femme, brandie telle un trophée. Le Tout-Libreville parle de ses goûts dispendieux pour les toilettes de luxe.

D’Omar Bongo, Chantal Myboto obtient quasiment tout ce qu’elle veut

Quand elle voyage en avion de ligne, elle exige le même siège, le premier de la première classe… Mais l’influence que la jeune femme exerce sur Omar Bongo Ondimba affole l’entourage présidentiel. De lui, elle obtient quasiment tout ce qu’elle veut. Il lui achète un hôtel particulier rue Weber, à Paris. Une villa à Washington.

Elle rachète pour un franc symbolique le domaine librevillois saisi par une banque d’un ancien ministre du Pétrole et y érige un hôtel de luxe portant le prénom de sa fille – celui-ci a été fermé en janvier 2017, à la suite d’un redressement fiscal d’un montant de 4 milliards de FCFA (6 millions d’euros).

Omar Bongo et sa famille en 1968. © Archives J.A.

L’enfant issue de cette relation, née en décembre 1990, est reconnue par Omar Bongo un mois avant sa naissance. Et ce coureur de jupons invétéré (plus de 52 ayants droit à sa succession) finit par demander Chantal en mariage. Grande voyageuse, elle hésite, ne veut pas s’enfermer dans un palais.

Le pouvoir dont elle goûte les plaisirs, elle l’exerce déjà. Sans bague au doigt. Le président, qui avait entre-temps noué une idylle avec Édith Lucie Sassou Nguesso, perd patience et annonce son mariage en août 1990 avec la fille de celui qui était alors l’ex-président congolais.

Le mariage ayant avorté, l’alliance prend l’eau. Myboto estime que Bongo se moque de lui. Ils avaient un accord tacite, que Myboto a toujours respecté. Mais il ne s’avoue pas vaincu. Au Congo voisin, c’est lui qui sous-traitait les contacts avec Pascal Lissouba.

La noce reportée

En vue de l’élection présidentielle de 1993 au Gabon, Myboto met le couteau sous la gorge de Bongo, conditionnant le soutien de la communauté Nzébi à l’aide à donner à Pascal Lissouba, le grand rival de Sassou Nguesso lors de la présidentielle congolaise de 1992. Victoire de Lissouba et, partant, du clan Myboto. Lâché par son gendre gabonais, Sassou est évincé, même s’il parviendra à chasser Lissouba cinq ans plus tard.

Sur le plan de la politique intérieure, le baobab de Mounana commence à vaciller bien plus tôt, pendant la conférence nationale de 1990. Mais il obtient un sursis car sa fille se rabiboche avec le président. Au début des années 2000, Chantal n’hésite plus, elle veut se marier, en dépit de la présence d’Édith, qu’elle se plaît à défier. Le président cède. Une deuxième noce est envisagée.

Mais, avant, il faut modifier la loi pour revenir à la polygamie, qui avait été interdite en 1969. Un projet dit « loi Nzouba » est donc déposé à l’Assemblée nationale visant à interdire la… monogamie. La future épouse élabore les plans et fait construire le « palais marocain », une résidence de luxe à la Sablière, où habite aujourd’hui le président ABO.

Il n’y aura pas de mariage : pour une raison encore mystérieuse, le président décide de reporter la noce

Mais il n’y aura pas de mariage. Pour une raison encore mystérieuse, le président décide de reporter la noce. Dépitée, elle décide d’en épouser un autre, Paul-Marie Gondjout. Les ex-amoureux se déchirent. Le président leur interdit l’accès à l’église Saint-Pierre, trop proche du Palais du bord de mer, pour leur mariage.

Myboto sent le sol se dérober sous ses pieds. Des jeunes gens, regroupés au sein du courant des rénovateurs, et en particulier André Mba Obame, veulent sa peau. Ministre de l’Éducation nationale, ce dernier inspire en 2001 un sujet au BEPC d’histoire-géographie : charge aux élèves de disserter sur l’état des routes au Gabon…

La revanche de Myboto

Impossible de ne pas relever le délabrement des infrastructures à cette époque et de ne pas en imputer la responsabilité au ministre des Travaux publics, un certain Myboto. Clash en Conseil des ministres. Le président regarde ailleurs. Humilié, désavoué, Myboto claque la porte une semaine plus tard.

En mai 2005, il démissionne également du PDG et crée sa propre formation politique. Il n’a plus qu’une idée en tête : prendre sa revanche. Sa première tentative, lors de la présidentielle de 2005, se solde par un score de 6 %, qui le place en troisième position. Quatre ans plus tard, en dépit de la disparition d’Omar Bongo Ondimba, Myboto échoue une fois de plus, avec 3,94 % des voix. Sur le dos des Bongo, il se réconcilie avec André Mba Obame, qui le place à l’Union nationale.

Zacharie Myboto a tout fait pour retarder l’investiture du candidat de notre parti

S’agissant de la dernière présidentielle, Ping lui doit en partie sa désignation comme candidat « unique » de l’opposition. Ayant très tôt fait le choix de soutenir l’ex-président de la Commission de l’Union africaine, « Zacharie Myboto a tout fait pour retarder la désignation et l’investiture du candidat de notre parti », dénonce Mike Jocktane, le vice-président démissionnaire de l’Union nationale.

En effet, le président du parti fait reporter le processus sans véritable raison. Lorsque Casimir Oyé Mba est finalement élu à l’issue d’une primaire, il lui est quasiment impossible de rattraper Ping, entré en campagne plus d’un an plus tôt.

Mais soutenir ce candidat mû par le même désir de revanche est insuffisant pour faire tomber ABO. Encore faut-il éviter un éparpillement des suffrages. Conscient de son retard, Casimir Oyé Mba n’hésite pas à se reporter sur Ping. Reste Guy Nzouba Ndama. Myboto et Ping parviennent à le faire plier en lui aliénant le soutien du courant Héritage et Modernité, que cet ancien président de l’Assemblée nationale cornaquait au moment de sa démission du perchoir.

Le tour est joué, Ping est sur orbite pour bouter hors du palais Ali Bongo Ondimba, que les deux alliés ont toujours considéré comme illégitime. Sauf que le destin en a décidé autrement. Depuis, ils soutiennent la « résistance » au Gabon comme à l’étranger. La crise gabonaise est bien partie pour durer, portée par le plus incandescent des carburants : le ressentiment.


Les bons partis des enfants de Zacharie

Yolande Myboto : épouse de Mathurin Alaba, neveu d’Omar Bongo

Chantal Myboto : compagne d’Omar Bongo, mère d’Onaida Maisha Bongo

Suzanne Myboto : compagne de Landry Bongo

Serge Myboto : époux d’Ursula Djoué Dabany, nièce de Patience Dabany, cousine d’Ali Bongo

 


DROIT DE RÉPONSE :

Suite à la publication de cet article, nous avons reçu le droit de réponse suivant, de la part de Zacharie Myboto :

Commençons par le titre de votre article, qui ne veut rien dire pour moi. En effet, si je m’oppose à Monsieur Ali Bongo Ondimba, c’est pour des raisons objectives, dans l’intérêt supérieur du Gabon. Le reste n’engage que vous-même.

Vous dites ensuite, parlant de moi : « “Il n’a jamais digéré la ‘trahison’ d’Omar Bongo Ondimba”, qui avait promis de lui céder le fauteuil présidentiel “le moment venu” mais n’a pas tenu parole, confie un cadre démissionnaire de l’Union nationale […] » C’est ridicule. Le président ne m’a jamais promis ou dit quoi que ce soit concernant sa succession à la tête de l’État. Donc je n’ai rien attendu à ce sujet et n’ai sacrifié aucune amitié non plus.

S’agissant de mon entrée en politique, que vous attribuez à l’entremise de M. Migolet, elle date du mois d’avril 1964, après le coup d’État du 18 février de la même année ; lorsque Georges Mabignath, Grégoire Okouyi, Martin Allini et moi présentons une liste de candidats indépendants proches de l’opposition dans la région du Haut-Ogooué aux élections législatives de ce mois d’avril 1964. Je ne connaissais M. Migolet, à l’époque, qu’en tant que personnalité gabonaise, sans plus. Plus tard, j’ai eu le plaisir de faire la connaissance de ce grand sage dans les différentes fonctions que j’ai occupées, sans jamais porter atteinte à son image. Tout le reste à son sujet, dans votre article, n’est que verbiages et mensonges.

À propos de la vie privée de mes enfants, tous majeurs, je suis et reste leur père digne et respectueux de leurs choix. Vos insinuations ne vous grandissent pas. Je suis d’ailleurs étonné, au regard du titre de votre article, que vous ne disiez rien sur Ali Bongo Ondimba et sa famille, dont les frasques portent gravement préjudice au Gabon, notre pays.

Vous parlez de l’Union nationale en écrivant : « Sur le dos des Bongo, il se réconcilie avec André Mba Obame, qui le place à l’Union nationale. » Non seulement vous mentez, mais vous révélez votre asservissement aux Bongo qui, s’étant servi des années durant d’André Mba Obame pour me combattre, n’ont rien compris – notamment Ali Bongo Ondimba – du rapprochement entre ce dernier et moi-même, et surtout de la forte relation qui s’est établie entre nous deux avec, comme résultat, la création de l’Union nationale par la fusion du MAD, du RNR et de l’UGDD de Zacharie Myboto, à laquelle André Mba Obame et d’autres avaient préalablement adhéré. Après ce rappel sans équivoque, je clos le dossier Union nationale, qui n’est pas « sens dessus dessous », comme vous le prétendez, et qui pose des cas de conscience à ses détracteurs.

La candidature unique de l’opposition à l’élection présidentielle du 27 août 2016 relève de la seule volonté du peuple gabonais. L’initiative que j’ai prise en vue de permettre à cette volonté d’aboutir a été très applaudie et couronnée de succès avec l’élection triomphale de Jean Ping comme président de la République. Le grand vainqueur en a donc été le seul peuple gabonais, ce dont je suis fier.

Je voudrais terminer en vous disant que j’ai foi en la noblesse du combat que je mène pour mon pays depuis des années, avec détermination et constance. Ma liberté et mon patriotisme ont été et sont mes grandes armes dans ce combat, qui est donc avant tout patriotique et non, comme vous l’écrivez, une affaire personnelle contre Ali Bongo Ondimba. Le 27 août 2016, le peuple gabonais, dois-je le répéter, a élu Jean Ping président de la République. La communauté internationale (UE, UA et OIF), dont les missions d’observation étaient présentes à cette élection, le reconnaît. La vérité n’ayant pas de tombe, Ali Bongo Ondimba, qui s’est emparé du pouvoir par la force, est le président de fait de la Cenap et de la Cour constitutionnelle.

Vous avez là matière à de vrais articles sur un sujet autrement plus passionnant qu’une mise en scène d’oppositions personnelles nourrie d’informations calomnieuses et de peu d’intérêt.

Zacharie Myboto

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