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Ne prenons pas parti

par

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Donald Trump avec le Roi Salman à Riyad le 20 mai 2017. © Evan Vucci/AP/SIPA

La tournée de Donald Trump au Moyen-Orient (Arabie saoudite et Israël) puis en Europe date de trois semaines à peine. Ses fruits acides nous concernent tous ; nous allons en pâtir à court terme. Mais du moins peut-on espérer en profiter à long terme.

Le plus célèbre des commentateurs américains, Thomas Friedman, éditorialiste du New York Times et spécialiste du Moyen-Orient mais qui voyage en permanence dans le monde entier, a écrit ceci au lendemain du retour à Washington de son étrange président :

« Les plus importants et les plus anciens alliés de l’Amérique ont perdu confiance. La chancelière d’Allemagne, Angela Merkel, a dit tout haut ce que tout le monde pense : “Le temps où l’Europe ­pouvait ­compter sur les États-Unis est révolu. Nous devons désormais prendre notre destin entre nos mains.” »

« La question qu’on me pose partout où je vais est : Que devient l’Amérique ? Où va-t-elle ?

« Je réponds invariablement : nous ne sommes plus les États-Unis d’Amérique que vous avez connus. Nous avons une nouvelle équipe dirigeante et avons pris une autre orientation.

« Notre pays s’appelle désormais les Émirats américains unis [EAU]. Notre émir est Donald Trump. Son prince héritier se prénomme Jared et sa princesse, Ivanka.

« Notre pouvoir législatif – le Congrès – a cessé d’exister. Il est remplacé par deux chambres consultatives qui entérinent toutes les décisions de l’émir.

« Comme dans toute monarchie, la famille régnante ne fait aucune différence entre ses biens propres et ceux de l’État ; elle ignore le concept de conflit d’intérêts…

« Notre émir a une doctrine simple selon laquelle les Émirats américains unis doivent se prémunir contre quatre menaces et rien d’autre : les terroristes qui veulent nous tuer, les migrants violeurs et voleurs de nos jobs, les importateurs ou exportateurs destructeurs de nos industries. Et la Corée du Nord. »

Humour grinçant ? Caricature ? Certes, mais comme toute caricature, celle brossée par Thomas Friedman souligne et exagère les défauts, mais frappe par sa justesse.

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Ici même, la semaine dernière, j’ai décrit ce qui s’était passé entre Donald Trump et ses hôtes saoudiens ; je vous ai dit que ces derniers avaient « acheté » l’Amérique et son actuel président en lui donnant ce qu’il voulait le plus au monde : des contrats mirobolants capables de procurer des « jobs » à ses industries et à ses électeurs (ouvriers de ces industries).

Assurés d’être couverts par ce nouveau partenaire (et par Israël, allié tacite), les dirigeants saoudiens ont cru pouvoir se lancer dans l’aventure d’un nouvel affrontement. L’objet de leur ire est cette fois le Qatar, pourtant membre permanent du Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui rassemble depuis trente-six ans, autour de l’Arabie saoudite, cinq monarchies pétrolières arabes voisines.

Les hostilités entre le CCG et le petit Qatar ont commencé le 5 juin à l’initiative de l’Arabie saoudite, quinze jours seulement après la visite de Donald Trump à Riyad. Ces hostilités ont mobilisé les plus proches amis et obligés de l’Arabie saoudite, dont les minuscules Maldives et trois États africains, l’Égypte, la Mauritanie et les Comores. Le Sénégal et le Tchad ont pris parti et se sont joints au mouvement.

La coalition devrait s’enrichir d’autres membres, bénéficiaires des subsides saoudiens ou qui espèrent le devenir. Le président de la Turquie, qui ne cache plus son islamisme et son extrême proximité avec les Frères musulmans (égyptiens, gazaouis et tunisiens), a en revanche pris le parti du Qatar.

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Contredisant son secrétaire d’État et son secrétaire à la Défense, dont le souci est de ménager le Qatar, qui accueille de gigantesques bases militaires américaines dont celle d’Al-Udeid, la plus grande du monde, Donald Trump a déclaré : « J’ai dit au cours de ma récente visite au Moyen-Orient qu’il ne devrait plus y avoir aucun soutien à l’islam radical. On a incriminé devant moi le Qatar. Je pense que son extrémisme doit cesser et qu’ainsi nous verrons la fin de l’horreur terroriste. »

Tout se passe donc comme si les dirigeants saoudiens avaient « braqué » et mobilisé Trump, non seulement contre l’Iran, mais aussi contre le Qatar. Ils ont obtenu son feu vert pour l’offensive qu’ils ont lancée contre ce pays.

Au lieu de prêcher le calme et l’apaisement, il incite à la guerre.

La présence de l’Égypte dans la coalition et le soutien discret d’Israël ont pour motif l’appui que le Qatar fournit aux Frères musulmans d’Égypte et à leur avatar de Gaza : le Hamas.

En réalité, le Qatar paie sa volonté d’indépendance et l’aide qu’il apporte à d’autres islamistes que ceux inféodés à l’Arabie saoudite, dont ceux, proches d’Al-Qaïda, qui se battent en Syrie contre le régime Assad.

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Il y a plusieurs siècles, le père de la sociologie moderne, Ibn Khaldoun (1332-1406), a eu cette formule, restée célèbre : « Les Arabes se sont mis d’accord pour n’être jamais d’accord. »

En quoi cette nouvelle et banale « querelle d’Arabes » peut-elle nous intéresser ? Et pourquoi ai-je jugé utile de vous en parler ?

Parce que l’Arabie saoudite wahhabite et le Qatar néowahhabite sont deux États qui polluent l’islam et le monde en prônant, en pratiquant et en promouvant un intégrisme islamiste médiéval, celui-là même qui inspire le terrorisme d’Al-Qaïda et de Daesh.

Certains de leurs citoyens financent le terrorisme, une activité illicite sur laquelle les dirigeants ont choisi de fermer les yeux.

L’Arabie saoudite et le Qatar bénéficient de la complaisance coupable de la plupart des dirigeants des autres États musulmans et de celle, non moins coupable, de très nombreux hommes politiques non musulmans, dont ceux de la France.

Ils utilisent les ressources financières quasi illimitées que leur fournit l’exploitation de ce « scandale géologique » qu’est leur sous-sol gorgé d’hydrocarbures pour diffuser leur intégrisme, avec l’amicale compréhension de ceux qui espèrent ramasser au passage quelques miettes.

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Qu’ils se mettent à se combattre, qu’ils utilisent leur temps, leur argent et leurs relations à se neutraliser concourra à débarrasser l’islam et le monde de leur pouvoir de nuisance.

De divers côtés, on tente en ce moment même de calmer les esprits et de réinstaurer l’entente. La passion qui a suscité le conflit freinera ces tentatives.

Que Donald Trump prenne parti pour l’un des deux et l’autorise à assaillir l’autre ne peut que nous réjouir. Eux et lui s’affaiblissent et se déconsidèrent, comme tous ceux qui s’engageront dans ce combat entre deux forces du mal.

Laissons-les s’affronter et se détruire, en veillant à ne surtout pas nous impliquer dans cette querelle dont l’évolution nous concerne… mais ne nous regarde pas.

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